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Gouverner les villes nouvelles
Interview de Loïc Vadelorge
Maître de conférences en histoire contemporaine à l´Université de Versailles-Saint-Quentin, Loïc Vadelorge anime depuis 2002 une série de séminaires sur l’histoire des villes nouvelles associant chercheurs confirmés, jeunes docteurs ou doctorants, acteurs et élus des villes nouvelles. Gouverner les villes nouvelles est le second ouvrage d’une série initiée avec Eléments pour une histoire des villes nouvelles qui s’attache à la retranscription de ces séminaires dans le cadre du « Programme d’Histoire et d’Évaluation des villes nouvelles françaises ». |
Comment cet ouvrage vient-il compléter votre premier opus Eléments pour une histoire des villes nouvelles publié aux éditions Le Manuscrit ?
Avec Eléments, qui rendait compte des premières séances du séminaire Histoire des villes nouvelles, il s’agissait de s’interroger sur les manières de faire l’histoire des villes nouvelles. Exemple abouti de l’urbanisme d’Etat des années 1965-1975, les neuf villes nouvelles françaises ont suscité quantité de publications officielles et de récits de fondation, mais très peu de travaux historiques estampillés. Aborder scientifiquement un tel monument d’histoire urbaine supposait de poser un certain nombre de préalables, sorte de principe de précaution en quelque sorte. Il s’agissait aussi de mieux séparer l’usage de l’histoire de celui de la mémoire, non pour les mettre en concurrence, mais pour en dégager la complémentarité.
Gouverner les villes nouvelles, qui poursuit la publication des actes du séminaire, constitue une deuxième étape du travail historique. Il s’agit de décortiquer un modèle administratif et intercommunal inédit dans l’histoire de l’urbanisme, de comprendre pourquoi et comment il fut mis en place et de retracer ses grandes évolutions.
Ces séminaires, dont sont issus les textes ici présentés, s’inscrivent dans le cadre du Programme interministériel d’histoire et d’évaluation des villes nouvelles. Quelle était la mission de ce programme ?
Cette Mission, placée sous la responsabilité de Jean-Eudes Roullier, qui fut secrétaire général du Groupe central des villes nouvelles de 1970 à 1978, consistait à faire un bilan d’étape à l’heure où certaines des villes nouvelles sortaient du dispositif d’opération d’intérêt national. Quatre ateliers ont fonctionné (Histoire, la ville et les hommes, le contexte local et régional, l’architecture et les formes urbaines). Nos travaux s’insèrent dans l’atelier « Histoire ». A ce titre, ils s’intéressent plus spécifiquement à la période 1960-1980, celle pour laquelle les archives sont bien repérées et accessibles. Cependant, les réflexions des sociologues, juristes, architectes ou ethnologues nous ont conduit à prospecter aussi sur les années 1980-2000.
En quoi et pourquoi les villes nouvelles ont-elles bénéficié d’un régime administratif particulier ? Ont-elles été un terrain expérimental pour de nouvelles politiques de gestion de l’urbanisme, du développement durable, etc.
Au moment de la mise en place de la Ve République, l’Etat décide de prendre en main la production urbaine. Il le fait en créant des institutions spécifiques (District de la région parisienne, OREAM de province) mais aussi en lançant des chantiers expérimentaux comme les villes nouvelles, à partir de 1965. Pour protéger ces réalisations de la convoitise des promoteurs comme des élus locaux, l’Etat se sert du dispositif des établissements publics d’aménagement, à qui il donne de grands pouvoirs pour une longue durée (25 à 30 ans). Il ne peut cependant réduire à néant la légitimité démocratique des maires. C’est la raison pour laquelle, il invente une formule nouvelle d’intercommunalité (les syndicats communautaires d’aménagement) qui fonctionneront jusqu’à la décentralisation des années 1980. Devant la pression des élus de gauche, l’Etat accorde, avec la loi Rocard de 1983, un premier assouplissement à ce dispositif (création des syndicats d’agglomération nouvelle) tout en maintenant la finalité d’opérations d’intérêt national. On s’aperçoit en effet dans les années 1980, que les villes nouvelles comptent parmi les meilleurs sites expérimentaux pour l’architecture intégrée, les bassins de retenue paysagers, l’urbanisme polycentré, les centres commerciaux de proximité, l’habitat intermédiaire, etc. Une grande partie de la mémoire de l’expérimentation urbaine française des trente dernières années se trouve ici.
Quel bilan peut-on tirer, après quarante ans ? L’expérience administrative des villes nouvelles a-t-elle ouvert des voies susceptibles d’être adaptées au niveau national, notamment dans le cadre de la décentralisation ?
Il n’appartient pas aux historiens de juger l’histoire des villes nouvelles. D’une part, cette histoire est loin d’être achevée, dans des villes qui n’ont atteint au mieux que le quart de leurs objectifs démographiques. D’autre part, l’idée d’un bilan général écrase le constat simple d’une grande diversité de situation. Quoi de comparable en effet entre Sénart, Marne la Vallée et Saint-Quentin-en-Yvelines aujourd’hui sinon le sigle de « ville nouvelle » ? De même, l’idée d’un laboratoire urbain, susceptible de reproduction ailleurs (Mantois, Plaine de France, etc.) est à rejeter. Les conjonctures sociales, financières et plus encore politiques d’aujourd’hui n’ont rien à voir avec celles des années 1965-1975. Si l’histoire des villes nouvelles mérite d’être écrite ce n’est donc pas parce qu’elle peut être réécrite mais parce qu’elle donne à penser sur les manières de produire la ville. C’est sur ce point, en particulier sur la manière dont les institutions se sont mises en place que le travail collectif réuni dans Gouverner les villes nouvelles me semble important et novateur.
Envisagez-vous, au cours des prochains séminaires, de vous attacher aux nouvelles problématiques sociologiques soulevées par les formes d’habitat et d’urbanisme des villes nouvelles ?
Un troisième volume d’actes est en cours de préparation et devrait sortir chez Manuscrit sous le titre Habiter les villes nouvelles. On s’y interrogera en particulier sur la question de la ville innovante, les villes nouvelles ayant fréquemment souscrit dans les années 1970 à ce mythe porteur. On y trouvera également des réflexions sur les pratiques quotidiennes, aussi bien autour des écoles que des centres commerciaux, des équipements intégrés ou des associations, très nombreuses et vivantes dans les villes nouvelles. Ainsi, après l’histoire institutionnelle, nécessairement première dans l’analyse, on en viendra à aborder l’histoire sociale, qui reste l’objectif premier du travail des historiens. Pour ce volume, on a fait appel à des architectes, des ethnologues et des sociologues qui défrichent un terrain d’investigation en partie vierge.
Enfin, parallèlement à ces travaux de publication, la recherche vivante continue, via le Groupe de recherche inter-disciplinaire de Saint-Quentin-en-Yvelines, qui a programmé pour 2006 une journée d’études sur les écoles dans les villes nouvelles (22 février) et une autre sur Le Corbusier et les villes nouvelles, en partenariat avec le centre d’histoire culturelle des sociétés contemporaines (UVSQ), le Musée de la Ville de Saint-Quentin et l’école d’architecture de Versailles. L’essentiel de ces travaux donneront également lieu à des publications.
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