En
2004, Georges Mayer confie le journal de son père,
Alex Mayer, à la Fondation pour la Mémoire
de la Shoah…
Dans ce témoignage exceptionnel, commencé
le 16 mars 1945 à Auschwitz même
et sur le papier à entête du camp,
Alex Mayer consigne les faits, reconstitue
la chronologie de ce voyage en enfer, de son arrestation
par la Gestapo à Vichy jusqu'à la
fin (toute relative) du cauchemar, le 16 mars
1945...
Rencontre avec Georges Mayer
Pouvez-vous vous présenter ? J’ai
53 ans. Je suis né à Nancy six ans après
la fin de la tourmente nazie au sein d’une famille juive
traditionaliste. J’y ai vécu jusqu'à mon bac,
puis je suis parti à Paris pour faire mes études.
Titulaire d’un DEA en Sciences de l’Information et
de la Communication, j’ai fait une première carrière
de dix années en France dans le domaine du marketing et
de la communication non commerciale. En 1984, marié et
père de trois jeunes enfants, j’ai pris la décision
de m’installer en Israël où, depuis vingt ans,
je mène une carrière de directeur marketing dans
de grandes entreprises de Télécoms.
Mon installation en Israël n’a changé en rien
mon attachement à la France où vit la grande majorité
de ma famille. Je suis très actif et très impliqué
dans le développement et l’amélioration des
relations entre les deux pays.
D'après vous, qu'est-ce qui a poussé votre père
à entreprendre la rédaction de ce journal ?
J’ai découvert avec stupéfaction que les premières
notes manuscrites prises par mon père sont datées
du 4 février 1945, soit un peu plus d’une semaine
après la libération du camp par l’armée
soviétique. Quand on sait qu’il pesait alors 32 kilos
(il était âgé de 33 ans) et qu’il était
comme la majorité des 800 survivants d’Auschwitz
dans un état de maladie et de déficience physique
extrême, on peut tenter d’imaginer la force de caractère
nécessaire pour entreprendre un tel projet. Pourquoi a-t-il
décidé d’écrire ? Il dit lui-même
dans la première page de son journal « ces lignes
ne sont écrites que pour moi ». Il me semble qu’il
ressentait l’écriture comme une thérapie,
que sa libération physique ne constituait qu’une
première étape et qu’il avait conscience qu’il
ne pourrait renaître à la vie qu’après
un long processus d’extériorisation de ce qu’il
avait vécu.
Peut-il alors se fier à ses souvenirs ?
Contrairement à de nombreux témoignages écrits
plusieurs années, voir plusieurs dizaines d’années
après les faits, nous avons devant nous un récit
brut, où la relation des faits, de leur chronologie est
l’élément le plus important du discours. Il
n’y a pas de mise en perspective, pas de recherche de sens,
tout au plus l’expression d’un étonnement –
que Serge Klarsfeld qualifie dans sa préface de naïveté
– face aux comportements extrêmes des bourreaux et
des victimes dans leur cruauté ou leur générosité.
Cette question soulève celle de la fragilité
même du témoignage, dont la valeur tient moins de
l'exactitude historique que de la sincérité du récit.
Aussi avez-vous choisi de publier ce texte tel qu'il a été
écrit.
Quel travail de recherche et de recoupements a accompagné
la préparation de cette édition ?
Les événements les plus anciens relatés par
mon père ont alors moins d’un an, ils sont donc encore
très présents à son esprit. Leur véracité
est donc indéniable, leur sincérité indiscutable.
Cependant le journal ayant été écrit d’un
seul jet, il a été nécessaire de procéder
à une relecture et une remise en forme pour supprimer les
redites, rétablir la chronologie de certains faits et structurer
le texte en chapitres afin de rendre sa lecture plus facile. Je
disposai pour ce travail d’une partie du manuscrit original
et de diverses épreuves annotées et corrigées
par mon père.
Comment votre père vous a-t-il parlé d'Auschwitz
pour la première fois ? Quand vous a-t-il été
donné de lire son journal ?
Nous n’avons pour ainsi dire jamais parlé, mon père
et moi, de la déportation. Ce n’est pas que le sujet
fut tabou, mais j’étais incapable de prendre l’initiative
de l’interroger, comme il m’a d’ailleurs été
psychologiquement impossible de lire l’intégralité
de son journal avant son décès. J’avais le
sentiment que le silence, plutôt que la parole, était
un meilleur véhicule pour la transmission. Je pense que
c’était aussi son sentiment. Une part de son expérience
était en moi comme c’est je pense le cas pour tous
les enfants de déportés. Mais c’est au travers
de la lecture des ouvrages d’Élie Wiesel puis de
Primo Levi que j’ai pu véritablement me rapprocher
de l’expérience concentrationnaire. Sans ces médiateurs,
je ne me serais pas senti capable de mener à bien l’édition
du journal de mon père.
Une seule fois, vers la fin de sa vie, je lui ai proposé
de l’interroger et d'enregistrer ses réponses sur
un magnétophone. L’essai ne s’est pas avéré
concluant. Nous en avons ressenti tous deux à la fois de
la gène et le sentiment que nous ne parvenions à
rien. Ainsi ce projet a-t-il été abandonné.
Dans les camps, l'« organisation » se met en place...
Tous les moyens sont bons pour déjouer la surveillance
des kapos, mais aussi celle des autres détenus. Les vols
se multiplient dont les plus faibles comme votre père,
sont les premières victimes. Comment s'organise la solidarité
?
Dans les situations extrêmes où se trouvaient les
déportés – où à chaque instant
il fallait lutter pour rester en vie –, il ne pouvait exister
de solidarité indifférenciée entre tous les
déportés. Il y avait des réseaux de solidarité
basés sur la langue, la culture, le niveau d’éducation,
mais aussi l’ancienneté et l’expérience
commune, et bien sûr, les qualités humaines de chaque
individu. Rester humain et solidaire en Enfer nécessitait
une extraordinaire force de caractère et une foi intangible
en l’Homme.
Avant de tomber malade, votre père améliore son
quotidien en lisant les lignes de la main. Comment exercice-t-il
ce talent précieux quand l'espoir devient plus rare que
le pain ?
Mon père avait découvert presque par hasard, qu’il
avait des «intuitions» et qu’elles s’étaient
à plusieurs reprises avérées exactes. Il
était donc en mesure de «voir» ou de ressentir
des choses qui pouvaient se réaliser. Ce don lui a été
de quelque utilité à Auschwitz. J’ai eu l’occasion
de le voir par la suite, à plusieurs reprises, dans des
situations où il ressentait l’obligation de faire
part à des gens qu’il ne connaissait parfois même
pas, du risque de survenue d’événements parfois
tragiques.
Durant ces neuf mois de captivité à Auschwitz
de juillet 1944 à mars 1945, votre père, malgré
l'humiliation, la faim, l'épuisement, la maladie, témoigne
d'une foi discrète. À quels « miracles »
doit-il sa survie ?
Mon père évoque à plusieurs reprises dans
son récit, l’existence de miracles qui lui ont permis
de rester en vie. À la lecture de certains événements
survenus, il est évident que seul le mot de miracle permet
de caractériser les changements inattendus et impossibles
à expliquer qui se sont produits et sans lesquels il n’aurait
pas eu la vie sauve. Cependant, je pense pouvoir dire sans trahir
sa pensée, que mon père n’était pas
animé par une quelconque foi religieuse, il ne priait pas
et n’adhérait à aucune mystique.
À l'arrivée des Russes, les blocs du camp accueillent
chaque soir concerts, chants, et séances de cinéma.
Mais il faudra plusieurs semaines à votre père pour
trouver la force et la joie de se mêler aux festivités
de la libération. La guerre n'est pas finie. Quelles séquelles,
physiques et surtout morales, gardera-t-il de sa déportation
?
Oui, « on dansait à Auschwitz ». Mon père
exprime avec beaucoup de pudeur son incapacité à
s’associer aux manifestations de joie de certains anciens
déportés, mais il ne les juge pas.
Il restera tout sa vie bouleversé par son expérience.
Ce n’est qu’à presque quarante ans qu’il
décide de fonder un foyer. Enfant, je l’entendais
presque chaque nuit crier et se débattre, prisonnier des
cauchemars qui revenaient sans cesse le hanter. On ne guérit
pas d’Auschwitz.
Vos trois filles ont fait le voyage à Auschwitz pour
y lire, dans le baraquement où votre père a séjourné,
un extrait de son journal traduit en hébreu…
Mes trois filles – qui n’ont presque pas connu leur
grand-père – sont allées à Auschwitz
dans le cadre d’un voyage du souvenir organisé par
le ministère de l’Éducation israélien
pour les élèves des classes de terminale. Pour elles
comme pour moi, le fait de lire en hébreu un extrait du
journal de mon père devant le baraquement où il
a lutté pour survivre, était chargé de sentiments
intenses et d’une grande valeur symbolique.
Quand et pourquoi vous est-il paru important de confier ce
témoignage à la Fondation pour la Mémoire
de la Shoah ?
Tout d’abord par respect pour mon père, et pour honorer
sa mémoire et celle de tous ses compagnons d’infortune.
Mais aussi, parce que soixante ans après la chute du nazisme,
il apparaît que nous sommes loin d'avoir tiré les
enseignements de ce qui s’est passé, et que le travail
de mémoire reste une indispensable priorité.
Dans dix ou vingt ans, nous n’aurons plus parmi nous de
témoins de l’Holocauste, cela veut dire que la transmission
de la Mémoire de la Shoah changera de nature. Elle se poursuivra
au niveau individuel, au travers des enfants puis des petits-enfants
des déportés, et parallèlement au niveau
institutionnel, grâce à des organisations comme la
Fondation pour la Mémoire de la Shoah dont la responsabilité
est immense. Elle devra être en mesure de rassembler toutes
les «traces de mémoire» individuelles, les
rendre accessibles au grand public, aux éducateurs et aux
chercheurs, et mener une constante réflexion sur les moyens
les plus adaptés pour assurer, sans la dénaturer,
la transmission de l’expérience et des enseignements
de la Shoah. C’est pour cette raison qu’il m’a
semblé indispensable de confier le témoignage de
mon père à la Fondation.
Propos
recueillis par Audrey Cluzel, juillet 2004.
Copyright Le Manuscrit 2004.