Membre actif de la rédaction d'Antidata, Jean-Claude Lalumière a franchi le Rubicon du récit long avec Pour une mère de sang, l'histoire d'un "Oedipe inachevé" et ses conséquences. Ce grand amateur de chemises hawaïennes nous éclaire sur son polar déroutant...
Jean-Claude Lalumière, pouvez-vous vous présenter ?TRONG> Ce sera sous la forme d'un j'aime, j'aime pas. J'aime le vin et les bouteilles entre amis, les grandes villes avec une mention spéciale pour Paris, la campagne, le rock'n'roll, Alfred Deller, les petits bars un peu vieillots, les petits vieux un peu barjos, Les ambassadeurs d'Holbein, ceux qui écrivent et peignent sur les murs, manger indien, marcher, ma chemise hawaïenne…J'aime pas l'idée de devoir gagner ma vie, qu'on me pose un lapin, les supermarchés, les embouteillages, l'humidité, les gens méprisants, qu'on se moque de moi quand je porte ma chemise hawaïenne.
Membre de la revue Antidata, vous êtes un adepte des courts récits... Comment passe-t-on de la nouvelle au roman ? Et pourquoi le polar ?TRONG> Laborieusement. Lorsque je me suis attelé à l'écriture de Pour une mère de sang, cela faisait trois ans que je participais au travail sur la forme courte avec Antidata. J'ai repris ce texte cinq ans après en avoir jeté les premières idées. J'ai décidé alors de le faire en fonction du travail effectué avec la revue. Le découpage de Pour une mère de sang s'en retrouve très marqué avec des séquences brèves, écrites parfois de façon presque indépendantes les unes des autres pour marquer le découpage. L'écriture est aussi empreinte du travail avec Antidata. Le besoin d'accrocher le lecteur, de le marquer rapidement m'a amené vers une écriture assez visuelle, très imagée. Je me suis arrêté après une centaine de pages parce que je suis un peu fainéant et qu'au-delà ça consomme beaucoup de papier quand on imprime. J'ai pas envie d'avoir mes copains écolos sur le dos.J'apprécie le regard critique sur notre société que le polar est capable de porter sans tomber dans la peinture sociale, et en évitant la caricature. Ce qui est intéressant dans le polar, dans le roman noir est de faire passer un message, de conduire le lecteur vers des pistes de réflexion tout en gardant une écriture récréative. En cela le roman noir m'attire davantage que le roman policier d'investigation qui est trop contraint par le soucis de réalisme à mon goût et qui se perd parfois dans les détails techniques, oubliant que raconter une histoire passe aussi par le travail d'un style personnel.
Albin Garance, le protagoniste semble dépossédé de ses actes... comme le lecteur que la fin énigmatique dépossède de la lecture qu'il vient de faire... Quels autres procédés avez-vous utilisé pour représenter l'égarement de votre personnage ?TRONG> L'histoire se déroule dans une sorte de non lieu où les repères géographiques restent vagues, les directions imprécises, les termes génériques : la route du sud, la capitale, la frontière, la côte... Chacun a ses références propres à ces termes-là, mais le lecteur se perdra lui aussi s'il tente de rapprocher sa géographie de celle du roman. Il y a cependant des éléments qui ramènent à quelque chose de familier. Je souhaitais donner l'impression au lecteur de se trouver en terrain connu mais que quelque chose lui échappait. Et puis j'avais pas trop envie de tout vérifier dans mon atlas géographique, de flipper pour la moindre imprécision des fois que l'un de mes anciens profs d'histoire-géo achèterait le livre.
Vous parlez d'un "oedipe inachevé" et ses conséquences, quelles influences la psychanalyse et ses théories ont-elles exercé sur sa construction psychologique ?TRONG> La psychanalyse et la théorie de l'oedipe n'ont été qu'un point de départ, un prétexte à cette histoire et je ne pense pas qu'il faille chercher à mettre ce roman en regard des théories de la psychanalyse. Je me suis inspiré de certaines discussions avec des personnes travaillant dans ce domaine, de certaines lectures mais j'ai pris ensuite quelques libertés et raccourcis, me suis permis quelques approximations qui font que l'on se trouve davantage ici dans le domaine de la psychanalyse dite de comptoir. Il fallait cependant que le personnage reste crédible, qu'il tienne la route et donner quelques éléments cohérents, notamment à propos des évènements qui se sont produits dans sa petite enfance. Il en va de même pour son côté tueur en série inorganisé obéissant à des pulsions. J'ai veillé à ce que les circonstances des deux premiers meurtres commis restent proches des observations qui ont pu être faites à ce sujet-là et qu'Albin entre bien dans une catégorie de tueur en série existante. Cependant, je ne cherche pas absolument à être conforme aux observations scientifiques.
Albin Garance, Lucille, Clara, Sophie… Qu'est-ce que ces noms, symboliques, disent de la relation d'Albin avec les femmes ?TRONG> La symbolique des prénoms est un peu simpliste, mais il fallait bien qu'il y ait des repères plus solides quelque part dans le roman puisqu'ils ne sont pas dans la géographie. Le cheminement du personnage se fait à la fois d'une femme à l'autre et selon un axe nord-sud. Pour ce qui est d'Albin Garance les références au blanc de l'innocence et au rouge du sang et du sexe sont évidentes. Vous citez Sophie, la première fille à croiser son chemin et qui l'amène à se remettre en question, Clara la seule qui n'évoque aucun souvenir de la mère disparue et donc la seule issue possible. Il lui préfère Lucille, cette lumière qui l'attire mais à laquelle il se brûlera. Sacha enfin, prénom à la fois féminin et masculin, diminutif d'Alexandra qui signifie "qui repousse l'homme". La rencontre avec Sacha est sans doute la plus importante dans le roman. Et beaucoup d'éléments dans ce passage donnent les clés du personnage d'Albin et de sa relation avec les femmes.
Quels auteurs, quels personnages de la littérature noire vous ont inspiré ?TRONG> La liste est longue et ne se limite pas à la littérature noire. Dans ce genre littéraire, je citerais pêle-mêle Michael Guinzburg pour L'irremplaçable expérience de l'explosion de la tête, Donald Goines, Léo Malet pour sa trilogie noire, Didier Daeninkx, Jean Hugues Oppel, Jean Amila ou encore Jean-Claude Izzo pour Le soleil des mourants que je préfère à sa trilogie Marseillaise. Il y a aussi John Fante, Charles Bukowski, ou encore Philippe Djian. On peut même remonter jusqu'au club des cinq.
Au coeur de la géographie un peu fluctuante de votre roman, il y a l'autoroute de Sud qui apparaît comme la colonne vertébrale du récit. Que représente le Sud pour vous ?TRONG> Le sud c'est pour moi la référence aux racines. Bien connaître ce qui nous a construit est essentiel pour pouvoir se remettre en question. C'est pour cela que j'ai organisé le parcours d'Albin selon cet axe nord-sud. C'est aussi le soleil qui permet la vie. Albin s'en éloigne et remonte vers le nord dans la dernière partie du récit, se rapprochant ainsi de sa fin, inévitable.Au-delà du roman, c'est les vacances et le seul endroit où je peux porter ma chemise hawaïenne sans me soucier du regards des autres.
Vous ne laissez aucun indice (ou vraiment ténu) qui permette de deviner ce que l'on découvre à la fin. Est-ce pour conduire le lecteur à relire le roman sitôt la dernière page tournée ? N'y a-t-il pas le danger que cette fin échappe à sa compréhension ?TRONG> Les indices sont peu nombreux en effet, comme dans une enquête policière. Il y a une simple allusion au début, une phrase plus explicite vers le milieu du roman. La fin dévoile tout. Il faut parfois décortiquer le texte et en particulier cette rencontre avec Sacha. Mais je ne pense pas que la fin puisse égarer le lecteur. Le roman est bref et facile à mémoriser du fait de sa structure et du découpage. En terminant ainsi, de façon aussi abrupte, toujours pour des raisons écologiques, j'espère occuper un tout petit peu l'esprit des gens après leur lecture, que le récit agisse encore une fois le livre fermé.
Quels sont vos projets en solo ? avec l'équipe d'Antidata ?TRONG> Acheter un camping car et vivre dans le Sud, le paradis des chemises hawaïennes. Si mes amis d'Antidata veulent venir, ils seront les bienvenus.