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Expérience esthétique & milieu
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Yves Millet
 
Présentation
Partant d'un ensemble de propositions extraites de la pensée et des pratiques esthétiques de la Chine traditionnelle, ce recueil se veut une première approche des relations pouvant exister entre expérience esthétique et milieu. Une expérience esthétique est tout d'abord un complexe autopoiétique, autrement dit le temps d'une réalisation significative de soi-même, à l'occasion d'une prise sensible au sein d'un milieu. Ce « bain » premier qu'est l'entour d'où émerge la sensation, informe la personne se constituant dans le milieu et non face à lui. Le milieu est un lieu mouvant d'action (s) et de signification (s) dont l'appréciation n'est qu'une facette particulière de l'activité du sujet, non une finalité.
Extrait du livre
Ce qui importe est le trait d'union qui relie le mot de corps à celui de paysage. En ce sens, cette notion possède une valeur opératoire de nature transitive puisque ce qu'elle cherche à nommer se trouve dans le passage d'un des termes qui la compose à l'autre. L'entre-deux que le trait d'union laisse apparaître est ce qu'il faudrait pouvoir nommer mais qui demeure invisible. Le vent traverse à la fois le paysage et le corps, il fait (le) milieu. Il est cela même qui fait que les deux termes qui le révèlent existent, que leur relation ouvre un sens et, de plus, une voie d'investigation pour l'esthétique. Le vent intéresse l'esthétique parce qu'il fait milieu et qu'il demeure invisible. Le vent est une manifestation à part entière de ce chaos dans lequel nous sommes originairement plongés – bien plus en cela qu'une simple analogie. Le corps coexistant au milieu, notre position véritable est celle du trait d'union, celle d'un entre-deux que nous pourrions rapprocher dans sa définition de cette « chair du monde » dont parle Merleau-Ponty. (...) C'est bien la dualité « corps/paysage » qu'il nous faut outrepasser. Un milieu n'est pas un paysage. Un milieu est un entour dont le corps fait partie. Ce que le trait d'union laisse entendre est le propre d'une relation poétique au monde. Lorsque nous disions que certains poètes surent se plier à la réalité sensible du vent, nous voulions dire qu'ils surent en épouser les plis, en reconnaître la présence, s'y sentir reliés ; ils surent éprouver le vent dans ses multiples résonances. Car – et c'est en cela aussi qu'il concerne directement l'esthétique – le vent est à lui seul un faire-valoir de ces sens trop souvent négligés au seul profit de la vision. Le vent se touche, se sent et avant tout peut-être, s'écoute. Mieux encore, il est ce qui fait toucher, sentir et écouter. Il est le parfait exemple d'un interagir constant entre corps et milieu ou, selon les termes de Tchouang-tseu, de notre « participation aux métamorphoses de l'Univers ». Pris dans le vent, nous devenons le sujet d'une participation à l'entour. Le vent est un vecteur de devenir, en lui, nous devenons. Sa montée en puissance, lorsqu'il se lève et se laisse entendre, est l'événement transitif autour duquel un lieu naît, autour duquel l'expérience dudit lieu devient possible. Ce lieu provisoire, c'est-à-dire l'aire suggérée par le vent, devient alors trait d'union entre corps et milieu et permet la participation. La nature de cette participation passe outre le dualisme sujet-objet, il est un espace-temps dynamique, un flux d'émergences.
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