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Pendant la guerre
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Elisabeth Seenivasa Pillai
 
Présentation
Spécialiste des conflits internationaux, Miléna Adam laisse derrière elle une guerre, celle d’Irak, et pour une fois ne sera pas au cœur de la bataille… Elle revient à l’île de la Réunion, afin de terminer l’ouvrage dédié à la mémoire d’un maître chocolatier renommé, d’origine marrane, son propre grand-père, Moïse Affarez. Sa quête de témoignages donne à Miléna l’occasion de renouer avec le monde créole qu’elle a connu enfant, avec surtout, parmi ses communautés, celle qui se nourrit de ses profondes racines indiennes. Mais cherche-t-elle vraiment ici sa dernière interview, ou répond-elle aux émotions qui l’enchaînent depuis longtemps au passé, revêtent sa vie de nostalgie, d’excuses grises et la poussent sur les champs de batailles ?
Extrait du livre
Le chauffeur qui avait attendu Miléna Adam tandis qu’on lui remettait, quelque part sur les hauteurs de la ville, les clefs du meublé où elle avait l’intention de passer les quinze prochains jours, s’arc-bouta contre le coffre du véhicule pour en extraire une valise hors de proportions et d’un poids dépassant l’entendement. Madame Adam contournait la voiture à l’avant, en remorquant un bagage plus anodin monté sur roulettes, de ceux que l’on accepte en cabine dans les avions. "Merci !" dit-elle avec simplicité, quand l’homme eut déposé sa charge sur le trottoir. Il encaissa le montant de sa course et récupéra deux euros de pourboire avant de s’éloigner en essuyant ses mains moites et endolories sur la toile kaki de son pantalon. Maintenant, Miléna Adam ouvrait, à l’aide de l’une des clefs qu’on lui avait confiées, la porte d’entrée d’un petit immeuble blanc, sans doute de construction récente, dont le hall était entièrement vitré et de ce fait très lumineux quoique peu respirable. Elle attrapa les poignées de ses deux bagages et les tira à l’intérieur, avec le sentiment de s’enfoncer dans la chaleur comme dans une matière épaisse et résistante. Elle ne s’était pas inquiétée jusque là de ce qui l’attendait dans son nouveau logement, mais elle fut soulagée de constater qu’il existait un ascenseur au bout du hall, dont elle aperçut les portes après avoir cheminé entre de grands miroirs dans le reflet desquels elle se chercha d’un coup d’œil coupable. L’avion n’avait pas arrangé son teint. Ses cheveux paraissaient un peu ternes, seuls ses vêtements, soigneusement choisis pour leur matière souple et infroissable, ne trahissaient pas les heures affreuses qu’elle venait de passer recroquevillée dans un boeing, en classe économique, à quelque 10 000 mètres d’altitude. L’appartement, quand elle en eut ouvert tous les volets déroulants, lui plut sans réserve. Teintes chaleureuses à l’italienne, azulejos sur la terrasse ombragée de lauriers roses et de palmiers multipliants, sols carrelés de terre cuite ou de marbre, vue sur l’océan Indien depuis la chambre rose et la petite cuisine suréquipée… Miléna leva bien haut les bras au dessus de sa tête, s’étira avec délice, et en deux ruades se débarrassa de ses chaussures au milieu du salon. Les meubles de teck étaient accueillants, élégants, peu nombreux. Ils portaient la patine de l’âge et laissaient de la place aux vivants. Comme elle. Oui. Elle songea à la discrétion qu’elle adoptait de plus en plus, face à la fougue de ses interlocuteurs, remisant un désir de prouver toute chose qui avait bien longtemps été un des moteurs de sa carrière. Il n’y avait plus rien à démontrer, elle se l’était finalement prouvée à elle-même ce qui était à la fois le plus efficace et le plus rassurant. Quant à laisser la place aux vivants, Miléna était parmi eux sans doute encore un peu… Elle n’était tout de même pas en teck, ni d’un autre bois, ni de pierre, mais cet instant, ses heures de voyage éreintantes, elle les devait à ceux qui n’étaient plus du club. Parties belles âmes et habitudes, envolées joies et douleurs. Miléna saluait les morts et ce faisant célébrait la vie devant elle. Elle récupéra ses chaussures et les rangea soigneusement dans l’entrée.
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