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Un Manet si bien caché
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Jules Petroz
 
Présentation
Aurait-on découvert un Manet ? Un brocanteur de province, quelques francs, un portrait caché sous une croûte. En apparence, c’est une découverte comme il s’en fait beaucoup sur les brocantes. Mais quand tout pousse à croire qu’il s’agit d’un Manet, c’est un nouveau mystère qui secoue le marché de l’art. Guidé par son intuition, Jules Petroz se lance dans une enquête acharnée qui le mène sur les traces de Méry Laurent, figure du tableau, modèle et maîtresse de Manet. Bien décidé à faire connaître aux yeux de tous cette toile jugée trop érotique, trop scandaleuse il y a plus de cent ans, le brocanteur replonge dans le Paris impressioniste, intriguant et envoûtant. En retraçant le destin de cette femme, insignifianten en apparence, il va croiser quelques grandes figures de son temps.
Extrait du livre
8 avril 1997. C'est le jour d'une rencontre, d'un rendez-vous que j'ignore mais auquel pourtant je me rends, comme poussé par une force mystérieuse. C'est le jour où une inconnue débarque dans ma vie et la bouleverse. Ce samedi-là, je me promène avec Aïcha dans les dédales des Puces de Plainpalais, à Genève. Nous chinons. Je viens d'acheter une bague en argent avec le profil d'Alexandre Le Grand, genre monnaie antique, et de dénicher une belle céramique. Je cherche aussi au hasard un châssis pour une toile que j'ai à la maison. C'est en passant devant le stand de Bernard, un marchand et ami, que je remarque à nouveau ces deux portraits de femmes : la mère et la fille, certainement. Deux pastels sur papier appuyés contre une cabine téléphonique ; deux pastels ordinaires dont personne ne se soucie. Ces portraits sont là depuis pas mal de temps ; je les ai déjà vus cent fois au marché ; tout le monde est passé devant et les a vus sans même les regarder. Bernard les a sur les bras depuis des mois et ne parvient pas à s'en débarrasser. Qui achèterait ces portraits médiocres de femmes à l'air austère, au regard sévère ? On ne s'en approche même pas, il n'y a aucune raison. En tant que professionnel, il n'y a rien à en tirer ; c'est juste une paire de portraits sans valeur et sans qualités. Mais aujourd'hui, ils m'intéressent. La dimension des châssis correspond sans doute à ce que je cherche. Je prends l'un d'eux dans les mains – celui de la fille – pour me rendre compte de ses dimensions. Les lèvres fines, le nez droit, les cheveux tirés en arrière, cette femme vêtue d'une robe bleue, au cou encerclé d'un large col noir, a un visage terne, un air peu engageant, mais le châssis convient. 55 x 46, il fera l'affaire ! Il reste des traces de cadre tout autour – on l'a sans doute ôté pour le vendre – il manque aussi le verre pour le protéger. En fait, les marchands ont dû s'approprier tout ce qu'il y avait de négociable puis jeté les pastels dans un coin. Le petit brocanteur des Puces, lui, a dû récupérer dans un grenier tout un lot de tableaux (et de brocante) dont personne ne voulait. Il les a apportés là, en vrac. Sortis puis rentrés dans sa camionnette ; sortis, rentrés… jusqu'à ce qu'ils soient bien abîmés. À la fin de la journée, sans doute, ils finiront à la poubelle. Le pastel n'est pas fixé ; je me tache les doigts en le touchant. À force d'être manipulé, il a été percé. Je remarque une déchirure, une petite entaille d'une dizaine de centimètres dans le coin supérieur droit et, à travers le trou, un peu de peinture brunâtre, brossée comme pour un fond de toile. C'est sûr, ce pastel dissimule quelque chose. Je fais signe à Aïcha. -Regarde. Tu crois qu'il y a un tableau là-dessous ? -C'est comme un tac-o-tac, plaisante Aïcha. Je demande à Bernard : -Tu en veux combien de ton pastel poussiéreux ? -Donne-m'en vingt balles. Je fouille mes poches. Il me reste dix francs ; Aïcha cinq. -OK pour quinze ? C'est tout ce qu'on a. Bernard accepte. Trop content de le voir partir. Je paye, nous partons, le pastel sous le bras. Nous nous arrêtons quelques mètres plus loin, sur le stand d'un copain. N'y tenant plus, je passe, fébrile, un index dans le trou, arrache le pastel du châssis. Miracle. Une jeune femme surgit, dénudée jusqu'au buste.
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