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UN CRABE SORT SES PINCES
Johann Cariou, la revue Cancer!

Enthousiaste et colérique, Cancer ! est un inclassable dans le paysage des revues… Une interview de Johann Cariou qui, sans reprendre son souffle, présente la démarche désordonnée et libertaire de sa revue !


Propos recueillis par Marie Donzel, octobre 2001.
Copyright manuscrit.com 2001.
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Comment est née votre revue ?TRONG>
Cancer ! est née entre fumées et phrases lors d'après-midi littéraires que j'animais au bar Le Carpe Diem à Angers et où je rencontrai Bruno [Deniel-Laurent - BDL]. Partageant certains enthousiasmes littéraires et quelques accidents de parcours, nous passâmes à l'acte. Ce fût Cancer !, act 1 : 22 pages libres sous cartonnée rouge tirée à 100 exemplaires, un fanzine dira-t-on. Rien à voir cependant avec une feuille de choux punkoïde ou la litanie ronéotypée du militantisme politique. Nous revendiquions déjà une clandestinité chic ! Malgré notre faible tirage et notre origine provinciale, nous recevions de vifs encouragements de la part d'éditeurs, d'auteurs et bien sûr de nos lecteurs-trices. Avec l'enthousiasme l'aventure continuerait.

Cancer ! act. 2 : 36 pages sous vert granny-smith, à quelques nuances près nous suivions les couvertures chromatiques des numéros du Grand Jeu de Daumal et Gilbert-Lecomte. A noter en ce n°2, nous avions l'honneur de publier un texte inédit, parce que censuré, de Marc-Edouard Nabe. Nous grandissions.
Cancer ! act.3 : le grand virage, risque de crash, 44 pages, format magazine, noir & blanc et croix malevitchienne en couv', textes maousses et participation de Frédéric Taddéi.

A chaque épisode Cancer ! renaît, processus recréé, nous ne sommes pas définitifs, nous sommes indéfinissables.
Dernière renaissance : Cancer ! act.4 : couverture couleur, 48 pages, des entretiens (Laborde, Ovidie...), des chroniques (Costes...), une mise en page aérée, énergique, tout beau, tout chaos, tout chaud, l'âge des possibles... 
Et bientôt un ouvrage collectif Têtes de turc à paraître aux éditions L'Age d'Homme.



Pouvez-vous nous expliquer ce qui a motivé le choix du titre de votre revue ?TRONG>
Une histoire de littérature. Le titre éponyme de Mehdi Belhaj Kacem dont nous étions fervents lecteurs. Egalement un Tropique d'Henry Miller, ainsi qu'une métaphore latine, rare, pour évoquer le sud. Une histoire d'astrologie, cancer est en effet le signe de notre rédacteur en chef BDL !


Johann Cariou, quel a été votre parcours avant CANCER ! ?TRONG>
J'entame ma septième et dernière année de pion, autant dire que je suis actuellement à la recherche d'un boulot, plutôt dans l'édition ou la presse, à bon entendeur... Je préviens tout éventuel employeur que je n'ai à mon actif aucune grande école et que l'on peut sans mentir dire que je suis autodidacte-précaire. Depuis le lycée je créé des revues, sélection de titres plus ou moins éphémère : Thrasymaque, Revue A, Ex-Nihilo. J'ai participé en tant que chroniqueur régulier à différents magazines locaux : Yéti, Rhinocéros ; je me suis épuisé pendant un an à écrire pour le Psikopat pour un malheureux texte publié et de loin le moins bon. Quelques émissions de radio où je me suis fait viré par la direction socialiste. Un passé militant à la Fédération Anarchiste, ramassis de loques et d'enseignants petits bourgeois. Pendant ce temps la vie, la littérature, mon chat et ma douce, quelques cartons de manuscrits, d'ébauches. Sans commentaires.


Qui sont vos collaborateurs ?TRONG>
Des provinciaux ! Rennais comme Arnaud le Guern, marseillais comme Laurent James, messin comme Laurent Schang, palois comme Stephan Carbonnaux, lavalois comme notre poète légumier, parisien comme David Mathieu, amiénois comme le Commando Bozo, angevin comme Bruno Deniel-Laurent et moi-même, liste non-exhaustive. Et tous tâtaient déjà de la plume lorsque nous les avons connus, et tous nous sommes des précaires, ce qui est sûr c'est que nous devions nous rencontrer. Cancer! est une déclaration d'amour...


Comment réussissez-vous à fédérer une telle diversité ? (hétérogénéité humaine et du contenu de la revue) ?TRONG>
Tous les cancéristes ont un souvenir commun de ce que peut représenter une revue en tant qu'espace de liberté totale et inédite : L'Idiot International de Jean-Edern Hallier et L'Eternité de Marc-Edouard Nabe. Un certain esprit, une rage. Nous sommes une communauté d'enthousiasmes et de colères, ainsi les énergies se fédèrent avec aisance et sérénité. Notre force, en dehors de notre misère économique, tient en notre multiplicité, notre hétérogénéité est la garantie de notre vivacité, nous sommes des plantes vivaces !


Quels sont vos modèles en matière de littérature ?TRONG>
Vous savez les risques de poser une telle question, il est possible que la liste sature votre site. Et vous savez combien Cancer! apprécie les listes. A titre personnel je revendiquerai Céline, De Roux, Burroughs, Karl Kraus, Nabe, Bloy, Kacem, Pasolini, Bernanos, Gombrowicz, Suarès, Dagerman, Pound, Artaud, Daumal, Gilbert-Lecomte, Ballard, Dostoïevski, Mac Orlan, Arno Schmidt, Guilloux, Bataille, Bernhard, Sade, Cervantès, Mishima, Musil, et j'en oublie. Au nom de tous les cancéristes je rajouterai Hallier, Caraco, Nietzsche, Powys, Huguenin, Choron, Weil, Jünger, Gracq, Cau, Baudelaire, Ellis, liste incomplète établie au fil de la plume et de la pensée. Je vous renvoie à notre superbe liste de figures tutélaires disponibles sur notre site www.revuecancer.com.


Quel public désirez-vous atteindre et que pensez-vous lui apporter ?TRONG>
Nous n'avons jamais défini de cibles, ni même effectué d'études de marché. Nous ne savions pas, à l'origine, quel public nous allions rencontrer. Mais ce dernier est riche en surprises et en joie, cependant nous ne pouvons en établir des caractéristiques précises ou définir son profil car il ressemble à la revue : hétérogène, provincial, explosif, chamarré, joyeux, curieux, capable de naïveté, susceptible, généreux... Nous ne savons pas non plus ce que nous lui apportons. Est-ce de la tonicité ? De l'émotion ? Un courant d'air ? Un coup de pied au cul ? Sommes-nous Prozac ou Viagra ? Bois bandé ou Ginseng ?

Nous ne délivrons, en tout cas, aucune leçon, aucune morale, aucun dogme, aucun modèle. Nos différentes trajectoires nous ont appris à nous méfier des tentations universalistes, de cette tendance à vouloir globaliser et indifférencier les peuples, les individus, les façons de vivre. Nous n'avons aucune volonté d'ingérence.



Cancer ! est une déclaration de guerre / Contre la guerre pour les guérillas : comment expliquez-vous ces deux affirmations paradoxales ?TRONG>
Nous revendiquons les paradoxes. Nous écrivons aussi Contre l’or, pour le plomb et nous apprécions l’or dont une femme peut se parer. A l’instinct nous énonçons nos sentences. Sommes-nous vraiment des gens sérieux ? Contre l’épaisseur de vulgarité et de sottise nous sommes parfois potaches, nous sommes de sérieux galopins. Et avec Gombrowicz, nous pensons que la philosophie s’arrête à une rage de dents.


Comment éviter tout militantisme politique lorsqu’on se pare de "tout un fatras idéologique" ? TRONG>
Lorsque les spermatozoïdes que nous étions rencontrèrent l’ovule, Mai 68 fumait encore. Puis nous fûmes les témoins d’un autre Mai en 1981, je me souviens de la joie de mes parents lors de la victoire socialiste. Et nous avons grandi sous le règne Mitterandien. Notre adolescence est définitivement marquée par ce pathos politique, car là où nos aînés voyaient le bien commun, nous devinions déjà la sordide mesquinerie. Nos émois érotiques furent politiques : crise, sida, guerre du Golfe, et le fascisme à nos portes. Nous baisions sans capotes, non pour ressembler au crétin Collard mais pour tenter la mort omniprésente à cette époque. Nous sommes aussi les petits-enfants de Nuremberg et les spectateurs de la déliquescence implosive du bloc communiste. Nous sommes des enfants politiques et l’époque exigeait de se situer idéologiquement. Certains d’entre nous ont versé dans le militantisme. Nous avons quitté avec fracas cet univers médiocre, mesquin et pleutre constitué d’une ribambelle de crevants névrosés et d’envieux frustrés.


Cancer ! fut la première pierre d’une guérilla contre les idéologies, contre l’esprit de secte et le si confortable manichéisme dans lequel nous avions baigné. L’idéologie, ses défaites, ses terribles carcans, ses recyclages pervers en citoyenneté et en démocratisme, accompagna nos routes, pour en signifier la fin nous devions les sampler, les archiver, les annuler par utilisation esthétique de leurs ressources. Les archives sont des cimetières. Nous suivons l’étoile dansante mais avant nous avons exprimé le chaos que nous portions - Nietzsche Rmix -. Nous laissons les idéologies et le militantisme aux abrutis. Imposer le fatras idéologique c’est dissoudre, pulvériser les possibilités militantes, en même temps que devenir irrécupérables, inutilisables, invincibles face aux attaques des idéaux logiques et tyranniques, aussi se décrédibiliser totalement en matière de manipulation mentale. Et que les baltringues militants, de gauche à droite, nous haïssent c’est inévitable, c’est voulu.


 

Après neuf numéros publiés, trois hors-séries et deux ouvrages collectifs, Cancer !, « revue transgénique pluridisciplinaire », transmute et devient Tsimtsoûm.


Retrouvez l'actualité de Tsimtsoum et les archives de Cancer! sur
http://www.tsimtsoum.com


 
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Propos recueillis par Marie Donzel, octobre 2001.
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