Le Journal Intime Collectif recueille les impressions intimes des parisiens, des marseillais ou des brésiliens sur leurs quotidiens. Une règle essentielle : parler de soi et de son environnement sans jamais employer la première personne.
A la suite de quelle initiative est né le J.I.C. ? Le JIC est né à la suite de réunions informelles que j'avais provoquées. Soirées d'amis "qui écrivaient" ou avaient envie d'écrire. C'était l'époque de l'émergence des "cafés philo". Je souhaitais confronter des témoignages sans que cela se résume à une "conversation de salon" de plus et laisser une trace de ces confrontations. Très rapidement les règles sont apparues comme des garants à la fois de l'intimité des auteurs et de l'aspect collectif. L'engagement, depuis la fin des années 70 a perdu de sa valeur. Avec l'arrivée d'une gauche plus sage au pouvoir, le militantisme à pris une tournure un peu bourgeoise.
Les discours toujours très consensuels des politiques d'un côté et les papiers racoleurs et spectaculaires des journalistes de l'autre, voilà tout ce que nous avions comme paysage idéologique. Garder la richesse des différences et la gratuité du discours c'est ce que permettait le JIC. Evidement, l'auteur a toujours quelque chose à transmettre (un sentiment, un message etc..) mais il n'a pas à se justifier sur ce point. Ce qui est important c'est le "comment" pas le "pourquoi", c'est ce que j'entends par gratuité.
L'association "Vinaigre" dont je m'occupais déjà à l'époque s'est avérée être le "contenant" naturel du JIC, terme paradoxal que j'ai inventé car j'aime provoquer la curiosité et il m'a semblé tout à fait en adéquation avec ce concept.
Quelle est la ligne de votre site ? Actuellement il n'y a pas un site mais plusieurs. Celui de Paris a été le premier bien sur, "historiquement" dirais-je, mais aujourd'hui il existe un site par JIC, c'est à dire aussi à Marseille, à Melun, et au Brésil à Florianopolis. Les sites servent principalement à l'édition des textes de chaque ville, avec en plus une rubrique JIC d'ailleurs où l'on trouvent des textes qui racontent, l'Inde, l'Italie, l'Indonésie, les Etats-Unis, Hautes-Alpes, et Aix en Provence. Ils donnent à voir un paysage urbain des villes en question raconté par leurs habitants ou par les "voyageurs jiquiens" ce qui n'est d'ailleurs pas du tout la même démarche quand on sait ce qu'est la "description". Tous les textes publiés ont été lu et estampillés JIC lors d'une réunion. La seule ligne éditoriale du Journal Intime Collectif est contenu dans ses règles d'écriture : les textes doivent décrire des scènes ou paysages réels et non inventés, des personnages anonymes sauf si cela est justifié dans la narration, dans les lieux publics.
Les textes doivent être écrits de manière strictement descriptive, sans utiliser le pronom "je", être précédés de la date, de l'heure et du lieu, être compris entre 3 lignes et 3 feuillets, être dactylographiés pour plus de lisibilité. Le bon déroulement des réunions est aussi très important. Il répond à un "code d'honneur" qui doit être respecté afin que tous les textes soient lus avec attention non par l'auteur lui même mais par un autre. L'auteur découvre alors son texte par une nouvelle voix, un nouveau regard et cela provoque des surprises, des quiproquos…
Pourquoi imposer des contraintes aux auteurs désireux de vous communiquer leurs textes et surtout pourquoi interdire l'emploi du pronom "je" ? Ce sont les principes du JIC. Il n'y aucune raison de faire la différence entre le JIC dans la vraie vie et le JIC sur l'Internet. Je dirais même plus, au contraire, l'Internet est aussi la porte ouverte au "n'importe quoi". Néanmoins nous conservons précieusement tous les témoignages que nous recevons et répondons à tous ceux qui nous écrivent.
Il s'avère encore difficile de faire passer la convivialité dans les échanges sur le réseau et nous ne voulons pas nous instaurer en censeurs. Nous suggérons toujours à ceux qui nous adressent des textes par cette voie de venir à une réunion de leur ville afin qu'ils soient présents lors de sa lecture, malheureusement il n'y a pas encore de JIC dans toutes les villes ;-). Nous n'aimons pas lire les textes des absents, nous n'avons pas de "comité de lecture" comme une revue "normale".
Dans quelle mesure l'écriture de l'intime vous semble-t-elle propice aux jeux littéraires ? Je dirais que l'intime est propice à tout. Toute écriture est intime dans la mesure où elle part d'un individu et de son désir d'écrire. Le JIC facilite la confrontation de subjectivités différentes. Ces règles ont des vertus pratiques. Le jeu est ouvert à tous, sans démagogie, aussi bien à ceux qui ont une pratique de l'écriture qu'à ceux qui n'ont que le désir d'écrire.
Comment parvenez-vous à construire une oeuvre collective à partir d'écrits intimes ? Ce jeu n'est pas seulement ludique, il participe de la vie de cité et a un fort encrage social. L'oeuvre, c'est le résultat, une collection de textes tous différents. On peut la lire chronologiquement comme dans les recueils, à la façon d'un journal intime, mais aussi en se promenant à travers les quartiers de la ville grâce à l'index par quartier. Le multimédia permet des accès multiples à cette collection, avec la consultation par mot clé, on peut choisir sa lecture personnelle. Le JIC dresse un paysage urbain et laisse une mémoire collective.
A partir de quel moment peut-on considérer que le jeu littéraire sort du champ de la littérature pour ne plus être qu'un jeu purement formel ? Je laisse cette question à l'Oulipo, ou autres groupes d'écrivains. Le JIC est, par ailleurs, assez loin du travail des surréalistes. Le JIC permet une recherche formelle mais la règle principale, qui est que le texte soit descriptif, n'est en aucun cas formelle. Il s'agit plus d'un travail sur le sens. La question de savoir ce qu'est la description est sans cesse reposée, c'est un sujet inépuisable…. L'interdit du "je", lui, induit une certaine description qu'on pourrait appeler "extérieure", c'est tout. Il est inutile de rappeler que notre perception du monde passe toujours par le prisme de notre subjectivité. En face d'un même événement les auteurs du JIC écriront tous des textes différents.
Quel(s) conseil(s) donneriez-vous à nos visiteurs désireux de s'essayer aux jeux littéraires ? Je n'ai pas de conseils à donner. Tout moteur d'écriture est bon. C'est en pratiquant l'écriture que l'on commence à en comprendre les rouages et à pouvoir en jouer vraiment. Je dirais simplement que les interdits sont plus faciles à respecter et que les règles négatives sont plus perméables aux différences que les règles positives.