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EXERCICES DE STYLE
Umberto Eco, écrivain à contraintes
Par Jan Baetens de la revue FormulesTRONG>
 

Sur le plan théorique Eco s'est toujours intéressé au texte à contraintes. L''Introduction' à sa version italienne des Exercices de style de Raymond Queneau, publiée dans le numéro 2 de la revue Formules, en a apporté un premier témoignage. Mais sur le plan pratique aussi, au-delà encore de son engagement de traducteur, il a lui-même toujours pratiqué l'écriture à contraintes. Le "Pauvre Pinocchio" que nous publions dans ce numéro, en regard d'une traduction également contrainte de la main de Bernardo Schiavetta, démontre à merveille que la pratique d'Eco n'est nullement en retard par rapport à la théorie.


Pastiches et postichesTRONG>
Pour le lecteur italien, l'introduction que l'on vient de lire eût sans doute été superflue, puisque beaucoup des textes à contraintes réalisés par Eco ont été publiés dans des revues ou des magazines ayant une diffusion tout sauf confidentielle : Eco a voulu que ses textes paraissent dans Il Verri, par exemple, une des plus importantes revues littéraires de la péninsule, ou dans L'Espresso, équivalent italien du Nouvel Observateur. Qui plus est, les travaux à contraintes ont été en partie rassemblés dans deux volumes qui, pour n'être pas totalement inconnus en France, semblent davantage lus et surtout plus pris au sérieux en Italie qu'en France : Diario minimo (Bompiani,1963, trad. fr.: Pastiches et postiches), puis Il secondo diario minimo (Bompiani,1992, trad. fr. Comment voyager avec un saumon). Si le premier de ces volumes contient beaucoup de pastiches, parfois sous la forme de textes apocryphes situés dans un contexte plutôt science-fictionnel (nous sommes dans les années 60 !), Eco y introduit déjà plusieurs des "jeux" littéraires qui contribueront à faire sa réputation, comme par exemple les "lettres de refus" (des directeurs de collection refusent de publier La Bible, La Divine Comédie, etc., et s'en expliquent longuement) ou les "scénarios" à variantes pour les grands metteurs en scène de l'époque (d'Antonioni à Godard). Dans le second volume, la part de textes à contraintes est encore en hausse, quand bien même Eco continue à utiliser surtout des contraintes sémantiques.


Ainsi il invente des "modes d'emploi" pour les situations les plus vraisemblables ou invraisemblables, il s'imagine ce qu'aurait dit tel ou tel personnage célèbre qu'on aurait rencontré dans la rue ("Comment allez-vous ?" Réponse de Wittgenstein: "N'en parlons pas") et s'amuse à "croiser" les écrivains et les oeuvres (l'écrivain "Gustave Flaubrecht" devient alors l'auteur de "Madame Courage"). En même temps, il redonne une vie nouvelle à des figures formelles très connues, dont le tautogramme, c'est-à-dire la figure qui consiste à faire commencer tous les mots d'un texte par la même lettre, exercice qu'il applique au panthéon littéraire tout entier (pour Heidegger cela donne : "Ho habitat, humus : Heimat. Happening ? Handicap. Heil Hitler !").


Traduction sous contraintesTRONG>
La principale raison pour laquelle cette partie du travail d'Eco est moins connue en France est sans doute la différence des types ou contextes de publication : d'avoir été publiée directement en livre, coupe cette écriture d'une partie de son public "naturel". Cependant, d'autres éléments jouent un rôle non moins important. Le fait qu'il s'agisse essentiellement de pièces comiques (même si une certaine gravité n'est jamais loin), tend presqu'inévitablement à détourner l'attention du public français de ce genre de textes, auxquels on préfère les deux sommes romanesques que sont Le nom de la rose et Le pendule de Foucault. Dans ces textes, le réglage de l'écrit est réel, mais le passage par la contrainte y emprunte des voies plus souterraines et l'on soupçonne vaguement ces romans de fonctionner un peu à la manière de La vie mode d'emploi : ce qu'on y entrevoit de contraintes dévoile à chaque nouvelle lecture des abîmes qu'on désespère de sonder entièrement au cours d'une seule vie humaine. Enfin, l'idée que la littérature à contraintes "passe mal" quand on essaie de la traduire, dresse elle aussi de nombreux écueils à la lecture curieuse et attentive des textes à contraintes d'Umberto Eco.


Cette méconnaissance relative est regrettable, non pas seulement à cause de la qualité intrinsèque des textes (on jugera ici sur pièces), mais aussi en raison de la manière très originale et spécifique dont Umberto Eco pratique l'écriture à contraintes.
Un premier aspect qui mérite d'être souligné est la combinaison systématique, dans l'exercice de la contrainte, de textes de fiction et de textes de diction (ou de non-fiction) pour reprendre la terminologie de Gérard Genette (lequel traduit ainsi le couple anglosaxon fiction/faction). Certes, d'autres écrivains à contraintes ont eux aussi alterné les deux registres, mais dans leur cas la place occupée par les textes de diction était infiniment plus réduite (Georges Perec en a donné quelques exemples, et notamment son "Cantatrix sopranica", mais il s'agit plus ou moins d'un hapax, de surcroît hypercaricatural, dans sa production globale). Pour les textes de diction, par exemple, on songe évidemment en tout premier lieu aux nombreuses parodies dont Eco nous a régalés dès le début de sa carrière, comme telle tentative célèbre de prouver l'existence de Dieu à l'aide de la linguistique structurale (au moment, note malicieusement l'auteur, où celle-ci était justement en train de devenir une sorte de théologie elle-même) :



UTRUM DEUS SIT.TRONG>
Deus esse quinque viis probari potest ? secundam novissimamdoctrinam quam Lacus Lemannus, Prago, Codania, Bononia Lutetiaque "structuralismum" vocant. (...)
(Secondo diario minimo, p. 195)


Intéressant pour notre point de vue, ce morceau de bravoure scholasticostructuraliste l'est aussi par son application imperturbable d'une logique combinatoire qui doit moins aux architectures bétonnées de Thomas d'Aquin qu'à l'activité d'une contrainte d'argumentation binaire librement empruntée à la doxa structuraliste et dont l'usage systématique peut à coup sûr d'être qualifié d'oulipien. Et disons-le tout de suite : bien des textes "savants" d'Umberto Eco s'appuient non moins précisément (avec du reste un humour caché que ses collègues académiques n'ont pas toujours su assez goûter) sur une même combinatoire d'airain dont la logique interne enclenche, puis élabore et enfin clôt la mécanique textuelle et conceptuelle (tout le Traité de sémiotique serait certainement à relire dans cette perspective-là).
Un second aspect qui mérite sûrement d'être mis en valeur, et qui va un peu dans le même sens que le décloisonnement entre diction et fiction, est le refus d'Umberto Eco d'opposer un ensemble de catégories textuelles dont on pense un peu vite que beaucoup les sépare. C'est ainsi que Diario minimo et Il secondo diario minimo mettent sur le même plan ou presque :
- textes à contrainte et textes sans contrainte;
- textes à contrainte dure et textes à contrainte molle ;
- textes à contrainte formelle et textes à contrainte sémantique (1).



HybridationTRONG>
De nouveau, cette caractéristique du travail d'Eco n'est pas absolument inédite. Il est en effet de nombreux autres écrivains qui pratiquent et l'écriture à contraintes et l'écriture libre, qui sautent des contraintes dures aux contraintes molles et vice versa, ou qui explorent aussi bien les contraintes formelles que les contraintes sémantiques. Toutefois, Eco est probablement le seul à expliciter l'hybridation des formes d'écritures que d'autres tiennent plutôt à séparer.
Qui plus est, et c'est là une troisième caractéristique intéressante, Umberto Eco a très vite pensé l'écriture à contraintes comme une entreprise collective (conséquence logique du fait que beaucoup d'exercices et de jeux sont nés de discussions avec des collègues ou des étudiants et qu'ils se sont vus publiés dans des magazines qui sollicitaient une réaction du lectorat). Non pas au sens où plusieurs auteurs se rassembleraient pour additionner les textes ou les contraintes que chacun d'eux peaufinerait de son côté, mais bel et bien au sens où la circulation d'une contrainte, quelle que soit la personne qui l'ait lancée, se conçoit, voire se vit directement sur le mode d'une construction plurielle, où chacun apporterait sa pierre individuelle à l'édifice commun. Ici encore, le principe n'est nullement le trait distinctif de l'écriture d'Eco, mais il a sans conteste été un des auteurs qui ont oeuvré le plus pour que la parole littéraire puisse être donnée à autant de lecteurs que possible.


Enfin, l'exemple d'Umberto Eco aide également à creuser davantage la question de la contrainte elle-même. A cet égard, l'essentiel est la subversion de la ligne de partage entre contrainte et non-contrainte, que les actuelles théories de la contrainte (quels que soient du reste leur degré de systématicité ou leur orientation précise) tendent invariablement à tenir séparées. En effet, si tout le monde admet la difficulté de distinguer en pratique, avec toute la rigueur requise, les textes à contrainte (ou les fragments, les aspects, les niveaux de ces textes) des textes (ou des fragments, aspects, niveaux...) sans contrainte, tout le monde n'en accepte pas moins que la différence même entre contrainte et noncontrainte est, sur le plan théorique au moins, tout aussi absolue que la frontière entre, par exemple, la vie et la mort.


Ce que nous oblige à penser Umberto Eco, c'est un autre régime, par définition impur, de la contrainte - et non plus seulement du texte à contrainte. Dit autrement: s'il s'avère que dans tel ou tel texte à contrainte, il n'est pas possible de retrouver l'actualisation parfaite de la contrainte en question, la raison n'en serait plus tellement quelque imperfection ou erreur de réalisation, mais l'effet "naturel", inévitable, de la mise en oeuvre d'une contrainte au sein d'un texte dont la complexité intrinsèque, mais propre à n'importe quel énoncé verbal, interdit en pratique son effectuation intégrale. Inversement, on pourrait être amené à croire aussi que la réalisation parfaite de la contrainte se fait automatiquement au détriment du texte qui l'accueille et qui se laisse façonner alors comme un matériau strictement passif, sans résistance propre aux défis de l'écriture à contraintes. L'hypothèse est sans doute prématurée, peut-être périlleuse. Mais ce que fait dans son travail l'écrivain à contraintes Umberto Eco nous oblige à en formuler au moins la question.


NotesTRONG>
(1) Pour plus de détails, voir mon article Secondo diario minimo, un livre oulipien ?, in Franco Musarra, éd., ECO IN FABULA (actes du colloque de Louvain, mars 1999), Rome, éd. Cesati, 2000.


Povero Pinocchio ! Une péripétie d'Umberto EcoTRONG>
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Pauvre Pinochio ! Une traduction périlleuse de Bernardo SchiavettaTRONG>
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Ecrire sous contraintes, une chronique de conseil en écriture de Régine DetambelTRONG>
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Salon du livreTRONG>

Bernardo Schiavetta lira Povero Pinocchio ! le texte d'Umberto Eco,
Le mercredi 27 mars à 16h sur le stand de manuscrit.com (C91).


Calculer des asymptotes littéraires
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"Formules regroupe des auteurs pratiquant les «littératures à contraintes», fondées sur le souci de construction, voire d'hyperconstruction du texte. À l'opposé d'un certain modernisme iconoclaste, Formules se veut et se pense résolument du côté de la rigueur, de l'expérimentation réglée, des protocoles d'écriture, bref d'une autre modernité. Dans cet esprit, la revue articule travaux théoriques, enquêtes érudites, polémiques et textes de création."

Une interview de Stéphane Susana et Bernardo SchiavettaTRONG>

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