Depuis 6 ans, le magazine Sriracha affirme la liberté d'une culture urbaine populaire et sauvage dans sa volonté de se réapproprier le langage et l'espace de la ville. Rencontre avec son rédacteur en chef, Arnaud Pagès, gentleman graffeur.
Comment est née votre revue ?TRONG> Sriracha Magazine est une émanation de Sriracha Sauce Management, qui gère les intérêts de différentes formations musicales, dont Lofofora.
En 1996, Sriracha Sauce a négocié avec Delabel, la maison de disque du groupe, l'obtention d'un budget annuel pour sortir un magazine promotionnel. A partir du troisième numéro, le contrat qui liait Lofofora à Delabel ayant été rompu, Sriracha Mag s'est alors ouvert aux annonceurs, acquérant ainsi indépendance financière et rédactionnelle.
Quelle est l'origine du nom "Sriracha" ?TRONG> En 1992, lorsque les deux fondateurs de Sriracha Sauce ont eu la tâche délicate de trouver un nom à leur structure, ils organisèrent une réunion de travail dans un restaurant thaïlandais. Sriracha Sauce, c'est la sauce piquante rouge qui accompagne tout repas thaïlandais qui se respecte.
Pouvez-vous nous présenter le crew, la ligne de votre revue ?TRONG> Nous fonctionnons beaucoup par rencontres humaines. L'équipe de base est réduite et ne compte que quelques personnes. Mais nous rencontrons toujours de nouveaux collaborateurs. Le fait de ne pas travailler avec les mêmes personnes nous permet de constamment réoxygéner l'équipe. Quant à la ligne de notre revue, disons que nous essayons dans la mesure du possible de ne pas faire de compromis et d'avoir suffisamment de liberté pour parler des choses que nous aimons - que ce soit la musique ou le graff - avec une réelle indépendance.
Pour ceux qui ne sont pas au courant, pourriez-vous nous expliquer ce que c'est qu'un graff ? La différence avec le tag ? Le graff est-il seulement la marque d'une identité ?TRONG> Le graff et le tag sont des disciplines sours. Pour schématiser, disons que le graff tient de la peinture et le tag de la calligraphie. Un graff, c'est une peinture faîte dans la ville, avec des bombes aérosols et qui glorifie le pseudonyme de quelqu'un. C'est donc avant tout une signature. Un tag est également une signature mais c'est la simple écriture d'un nom à la bombe.
Il y a là une entreprise de réappropriation, de transformation du paysage urbain, mais surtout le besoin de marquer son territoire. En fait, le graff, c'est du marketing...TRONG> Les graffeurs sont des publicitaires, leurs propres publicitaires. Ils diffusent leur image, leurs images, de façon libre et sauvage. Leur but est d'être le plus présent, le plus visible possible. A l'instar des grandes marques, c'est ainsi qu'ils se font connaître et qu'ils communiquent. Mais ce n'est pas du marketing pour la simple raison qu'il n'y a aucun enjeu financier derrière. Quant à la volonté de s'approprier la ville, elle est bien réelle. N'oublions pas que le graff, comme le rap, vient à l'origine de la communauté afro-américaine New-Yorkaise, exclue du système et en mal de reconnaissance. Le graff est dès le départ une des expressions de ce besoin de reconnaissance : "regardez, on existe".
Dans vos éditos, le ton est assez véhément, warrior. Quel est votre combat ? Que diriez-vous à tous ceux qui continuent de considérer les graff comme une dégradation ou une agression visuelle ?TRONG> Mon combat ? Regarder le monde avec un esprit toujours neuf, ne pas tomber dans le piège de la pensée unique, du formatage, de la récupération. Il faut que les gens essayent de penser par eux-mêmes. Il faut favoriser l'esprit critique. Mais il faut aussi savoir rester humble. Maintenant, pour les gens qui continuent à considérer le graff comme une dégradation, je leur dirais d'ouvrir leurs yeux et leur esprit. Il y a beaucoup de talent dans le graff. En dépassant ses propres blocages mentaux, on peut arriver à être agréablement surpris et à se surprendre soit-même.
Si le graff devenait une activité légale, auriez-vous toujours envie de graffer ?TRONG> Ce que l'on oublie trop souvent, c'est que le graff a trouvé une expression "légale" dans les années 80 grâce à une poignée de galeristes qui, avec l'engouement de la Figuration Libre (Basquiat, Combas, Di Rosa), se décidèrent à exposer du graff. C'est ainsi que certains graffiti-artistes passèrent en galerie (Crash, JonOne, Toxic). Mais ne nous leurrons pas, le feu sacré du mouvement graff se trouve dans la rue, avec l'adrénaline, et l'odeur de la krylon qui vient vous attaquer les poumons. C'est l'aspect vandal qui est la sève de cet art et, bien qu'il y ait des graffeurs en galerie, si le graff devenait institutionnel il se perdrait.
Il y a dans le street art une vraie culture du verbe, mais le graff n'en est qu'une expression, il y a également le rap, le slam. TRONG> Le graff, tout comme le rap, font partie d'un mouvement culturel regroupant d'autres disciplines comme la danse et le turntablism (les platines) né aux Etats-Unis au début des années 80 et qui s'appelle le hip-hop. Si il est vrai que le rap s'inscrit dans la culture du verbe, le graff quant à lui est avant tout visuel. Le rap possède une véritable dimension verbale, trop souvent ignorée car elle ne cadre pas avec les stéréotypes qu'on lui a collé sur le dos. Dans le rap, l'élément central reste le message, ce que l'on appelle les "lyrics", c'est à dire les paroles des chansons. Ces paroles doivent être soutenues par un rapper qui a un bon "flow". Là, il y a une forme d'appropriation de la langue. Les rappers inventent des tournures de phrase, des expressions qui se retrouvent ensuite dans le langage de la rue. La dimension verbale du rap et le langage de la rue sont donc intimement liés. Le rap permet une réinvention permanente de la langue à un niveau populaire.
Quelles sont vos références en musique, en graff, en littérature ?TRONG> A titre personnel, j'écoute biensûr du rap, qu'il soit américain (Anti-Pop Consortium, Wu-Tang, Dr Dre, Beastie Boys), où français (N.T.M., Assassin, Saïan Supa Crew, Dee Nasty). Mais aussi beaucoup de rock, de la fusion, du hardcore, de la drum'n'bass, de la jungle, du trip-hop, de l'électro. En graff, j'apprécie l'école New-Yorkaise des débuts (Blaze, A-One, JonOne, Toxic, Keith Harring), l'école parisienne (Bando, Boxer, One, Ozone, O'clock, Mode2, Colt, 93NTM, C.O.P., M.A.C., U.V., T.D.K.) et toute la vague street-art actuelle (André, Zeus, Honet, Space Invaders, RCF One, SO6, Stak en France et Andre The Giant aux Etats-Unis). Je lis beaucoup, j'ai un goût marqué pour la littérature des siècles passés et pour la poésie. Maupassant, Flaubert, Sade, Hugo, Théodore de Banville, Rimbaud, Whitman, Lautréamont. Mes références sont donc classiques et incluent également des écrivains du XXème siècle. Je lis Péguy, Gide, Sartre, Proust, Morand, Apollinaire, Lovecraft, Léo Malet, Hemingway, Yourcenar, Arthaud, Jim Morrisson, Montale, Hervé Guibert, André Velter, Houellbecq.
Vous êtes depuis peu partenaire de manuscrit.com. Qu'attendez-vous de ce partenariat ?TRONG> Le travail de lecteur est au plus haut point intéressant. Il permet de découvrir de nouveaux auteurs, de nouveaux talents. De plus, j'aime la littérature, j'aime lire. Depuis nos débuts, nous avons toujours publié, en plus de nos articles, des textes ayant un caractère littéraire, que ce soit de courtes nouvelles où des billets d'humeur. La littérature est pour nous quelque chose de très important qui fait complètement partie de notre paysage culturel. Qui plus est Sriracha évolue essentiellement dans le monde de la musique et a besoin de tisser des liens avec des partenaires qui agissent dans d'autres secteurs culturels que le nôtre. Nous avons toujours eu cette volonté de nous ouvrir à d'autres univers, que ce soit celui du cinéma, de la littérature, où des arts plastiques. C'est donc dans une optique de rencontre, de découverte, et d'enrichissement culturel que ce partenariat nous semble particulièrement intéressant.
Quel sera l'objet du prochain numéro ? Vos projets pour 2002 ?TRONG> Le prochain numéro de Sriracha Magazine, qui doit sortir fin mars, est un hors-série spécial rap français, avec des interviews de Joey Starr, Kool Shen, Dee Nasty, TTC, La Caution, La Brigade, Freeman, Big Red, Saïan Supa Crew. Sinon, je travaille actuellement au lancement d'un nouveau magazine sur l'art contemporain qui verra le jour à la fin de l'année.
Sriracha Magazine est une publication qui traite de musique (rock, hip-hop, musiques électroniques), de sujets de société, et de cultures urbaines (graff, skate ...). Sriracha Mag publie également des textes ayant un caractère littéraire. La page de présentation d'Arnaud Pagès