A deux pas du Sacré-coeur, dans le très parisien quartier des Abbesses, la librairie Anima propose, depuis plus de vingt ans, un choix de livres de philosophie, d’essais sur la littérature , de théâtre… et de poésie. Dans sa minuscule échoppe, la libraire, Patricia Menay, défend uniquement des livres auxquels elle croit. Rencontre avec une militante qui cherche à préserver "un certain art de lire".
Comment êtes-vous devenue libraire ?TRONG> Sans doute pour donner corps et "lieu" à un insatiable désir de lecture ! Mais aussi — je ne l’ai compris que bien plus tard — pour que cette présence des livres soit propice à l’échange, à la rencontre. A l’accueil.
Comment définissez-vous votre métier de libraire ?TRONG> N’ayant que peu de goût pour la définition, je dirai que c’est un art de vivre autant qu’un acte de résistance dans une époque plutôt prompte au nivellement.
Qu’entendez-vous par acte de résistance ?TRONG> Montrer qu'existent, loin de certain battage médiatico-littéraire, d'autres auteurs, d'autres écritures, d'autres livres; montrer le foisonnement, la diversité de l'édition contemporaine ; susciter - si possible - la curiosité des lecteurs.
Consacrer une grande partie de sa librairie à la poésie, c’est déjà un acte militant en soi…TRONG> Si l'on veut. Je dirai plutôt que c'est un choix, tout simplement, et non une "spécialité" comme je l'entends dire souvent. Lire de la poésie, c'est peut-être lire, se déplacer autrement dans la langue, s'y confronter autrement. J'ai envie de faire partager cela. Acte militant ? Oui, si militer c'est vivre.
Comment constituez-vous votre fonds ?TRONG> En choisissant — dans la mesure du possible, et cette mesure là existe ! — les livres un à un. Bien sûr, je n’ai pas lu dans leur intégralité tous les ouvrages présents dans la librairie. J’essaye de travailler au plus près avec les représentants.
Parmi les auteurs que vous avez rencontrés (en chair ou en mots), quels sont ceux qui vous ont le plus marquée ?TRONG> Parmi d’autres et seulement ainsi et dans un ordre… dispersé : Rachilde, Poranimir Scepanovic, Michael Glück, Mireille Sorgue, Octavio Paz, Emily Dickinson, Paul Celan, Näzim Hikmet… J’aime la richesse de leur écriture, leur humanité et l’élan qui les portent.
Quelles dernières lectures vous ont enthousiasmée ?TRONG> L’Oeuvre poétique de Constantin Cavafy, Le livre du froid d’Antonio Gamoneda, La beauté d’Andrea Zanzotto, L’urne à suie d’Hisashi Okuyama, Golem d’Anne Teyssiéras. Je ressent chez ces auteurs la nécessité d’écrire, une farouche volonté de partager quelque chose de leur expérience. C’est cette expérience qui donne une telle densité, une telle "épaisseur" aux textes. A leur lecture, je me sens comme "enveloppée".
Quel est votre meilleur souvenir de libraire ?TRONG> Un soir, au cours de mon « enfance » de libraire, un homme est entré, a pris le temps de choisir deux ou trois livres puis m’a demandé si j’avais, récemment, lu quelque chose qui m’avait plu. Je n’avais rien à lui proposer mais lui parlais d’un livre que je venais de recevoir et dont le titre et quelques pages m’avaient frappée. Il le joignit aux autres. "Combien je vous dois ?" . IL me paya, ouvrit le sac que je venais de lui donner, en sortit le dernier livre et me le tendit : "Vous avez raison, c’est un très beau livre. Vous le lirez ?". Je suis restée sans voix et, bien sûr, promis. Je l’ai lu… Le fait lire encore, car ce fut un émerveillement. Il s’agissait de La bouche pleine de terre de Branimir Scepanovic. Mais qui était ce client inconnu, que je n’ai jamais revu ? Le traducteur ? Jean Descat ?