De nouvelles voix s'élèvent du paysage des revues, bien décidées à percer le ronron complaisant des coteries culturelles. Parmi elles, celle de Jérôme-Alexandre Nielsberg, porte parole de la revue Contrepoints, nous engage à reconsidérer le rôle de la critique aujourd'hui.
Jérôme-Alexandre Nielsberg, qui êtes-vous ?TRONG> Psychologue de formation, je n'ai que peu exercé ce métier, un an en service de psychiatrie dans un hôpital général, et me suis rapidement dirigé vers d'autres horizons. Ma curiosité allait en fait davantage vers la psychanalyse, la philosophie, la sociologie que vers la psychologie. J'ai fait un passage éclair en ressources humaines dans une entreprise de recrutement et me suis engagé dans le journalisme culturel et la critique de livres. C'était, pour moi, la seule manière de conjuguer mon inextinguible désir d'apprendre, la diversité de mes intérêts, la nécessité de travailler et celle du partage intellectuel. Aujourd'hui donc, je suis journaliste free-lance, critique de livres dans plusieurs revues et surtout directeur de la revue Contrepoints que j'ai fondée fin 2001.
Comment est née la revue Contrepoints ?TRONG> Cette revue est l'enfant d'un double constat. D'abord la marchandisation toujours plus nette des oeuvres de l'esprit. Marchandisation qui s'accompagne ou qui accompagne l'éclatement de notre environnement culturel. Il suffit de voir à combien s'élève le nombre de titres publiés chaque année, le nombre de disques, d'expositions picturales et photographiques proposées au public pour s'en convaincre. Ensuite, la diminution, en quantité de titres et de tirages, des médias généralistes dont la temporalité éditoriale permet de vraiment réfléchir ces actualités, de les accompagner, d'y faire écho. La revue Contrepoints est donc née parce que je voulais quelque chose qui puisse suivre l'actualité culturelle tout en restant critique sur ses objets.
Pourquoi ce nom ? Il y a là l'idée d'une réaction. Êtes-vous en situation de contre-attaque ?TRONG> Ce nom : Contrepoints, d'une part en référence à l'art contrapuntique musical. L'art du contrepoint c'est celui de l'écriture polyphonique. On part d'une mélodie (pour nous l'actualité culturelle) et on y superpose d'autres lignes mélodiques (en l'occurrence les nôtres propres : nos voix). L'art du contrepoint est horizontal contrairement à celui de l'harmonie. C'est un accompagnement mélodique qui jamais ne se confond avec ce qu'il accompagne. D'autre part en référence au titre de l'un des livres de Aldous Huxley, Point Counter Point, qui est une satire malicieuse des coteries culturelles. C'est peut-être par là que je rejoindrais la deuxième partie de votre question. Si nous ne sommes pas en position de contre-attaque, nous restons effectivement sur la défensive. Il est hors de propos pour nous de céder à la moindre pression, flatteuse ou menaçante. Un titre est bon ou il ne l'est pas. Peu importe la notoriété de son auteur et les commentaires du reste de la presse.
Sur votre site, vous mettez en exergue cette assertion de Louis Pasteur "Ayez le culte de l'esprit critique", notre époque, pourtant, ne manque pas d'esprits critiques, qu'est-ce qui distingue la ligne éditoriale de votre revue ?TRONG> Où voyez-vous que notre époque ne manque pas d'esprits critiques ? Où sont-ils ces esprits critiques ? Ce que propose la plupart des médias aujourd'hui ne sont pas des critiques de livres ou de disques, ce sont des comptes rendus. L'implication subjective que demande une réelle critique d'ouvrage en est quasiment absente. Et quand elle est présente, le papier ressemble davantage à du billet d'humeur qu'à autre chose. J'ai en tête des dizaines d'exemples de ce que j'avance. Je ne vous en donnerai qu'un. Michel Onfray vient de publier deux essais : le premier s'intitule Esthétique du Pôle Nord, le second Physiologie de George Palante. Pour parler de ces deux livres, le Magazine littéraire a fait appel à l'une de ses meilleures plumes : Anne-Marie Koenig. Résultat : une page entière sur Michel Onfray, sa carrière, son projet d'écriture et dix lignes sur les deux ouvrages. Elle ne pouvait guère faire mieux, la pauvre. Esthétique du Pôle Nord est un tissu d'âneries ethnocentriques et Physiologie de George Palante, une réédition. Ceci dit, ce qu'a fait Anne-Marie Koenig, ce n'est pas de la critique, c'est de la communication. Vous savez qu'aujourd'hui on ne parle plus de critique au sein des journaux, mais de recension. Ce changement de termes est à mon sens assez significatif. Nous, nous avons voulu mettre l'accent sur la critique, vraiment.
Chacun de nos collaborateur est passionné du domaine qu'il traite et souvent, c'est un professionnel. Nous avons des musiciens qui écrivent sur la musique, des cinéastes, réalisateurs sur le cinéma, des professeurs de lettres, de langue, des historiens, des psychanalystes, des psychologues, etc. L'avis qu'ils donnent est à la fois un avis personnel, essentiel pour que le lecteur puisse comprendre et se déterminer par rapport aux critères des critiques, et un avis "d'expert ". En outre, nous sommes très soucieux de la qualité argumentative des papiers que nous mettons en ligne. Jamais vous ne verrez chez nous de papier d'humeur, d'effet de persuasion. C'est une question de respect de notre lectorat. Nous lui proposons une sélection d'ouvrages, de films, de disques et lui expliquons ce que nous en avons pensé, honnêtement et en restant le plus possible rationnels.
Au-delà de la critique, à quels valeurs vous vouez-vous ? TRONG> Il faut dire que pour nous l'esprit critique contient en lui-même déjà les notions de rationalité, de raisonnement, de discernement, d'honnêteté, de courage, de loyauté, d'ouverture, de liberté, de respect. Autant de notions auxquelles nous donnons notre consentement et auxquelles nous sommes attachés.
Quelles dernières lectures vous ont surpris, enthousiasmé ?TRONG> Votre question est difficile car la liste risque d'être longue. Je lis environ trois livres par semaine et un roman par mois. Je n'en lis aucun de biais et je suis mécontent à 70% de ce que je peux lire. C'est-à-dire que 70% de ce que je lis ne passe pas le triple tamis de l'originalité, de la rigueur et de la richesse informative. Restent 30%. Parmi ceux-ci dernièrement Mythes et limites de l'anthropologie de Claude Meillassoux, Morale et Justice Sociale de Denis Collin et L'invention de l'autonomie de Schneewind m'ont beaucoup intéressé. Et un petit essai de Jean Allouch paru aux Cahiers de l'Unebévue qui s'intitule Ça de Kant et cas de Sade, érotologie analytique III. Voilà pour les livres. Quant aux revues, je pense surtout à celle de Nicolas Tenzer, Le Banquet. C'est vraiment une excellente revue.
Quels sont vos collaborateurs ?TRONG> Mes collaborateurs, comme je vous le disais, sont des passionnés et des "experts " dans leur domaine de compétence. Le comité de rédaction est composé de représentants de toutes nos rubriques. Ce qui nous permet de respecter un minimum d'égalité dans nos choix éditoriaux. Il est dirigé par une femme d'exception : Christine Vandenberghe, notre rédactrice en chef. Nous lui devons tous beaucoup et l'harmonie tonale de la revue repose entièrement sur ses épaules.
Quels sont les projets de publication pour avril, les événements que vous organisez, auxquels vous participez en 2002 ?TRONG> Pour le mois d'avril, en plus des recensions, nous avons prévu une interview de Josyane Savigneau, rédactrice en chef au Monde, directrice du Monde des livres et de Alain Cochard, critique musical chez Diapason, sur le thème : "La critique… un métier ?", un article de votre serviteur sur le même thème, une interview de Marie-Hélène Bourcier, sociologue, sur le thème des nouvelles voies et des nouvelles voix de l'engagement des intellectuels, une interview de Christophe Labarde qui lance fin mars une revue papier, intitulée Médias, un papier sur la rétrospective Kinji Fukasaku, organisée en février/mars par La maison de la culture du Japon. En ce qui concerne nos participations et notre soutien à des rendez-vous culturels pour 2002, je peux d'ores et déjà vous dire que nous serons présents au XXIVe Festival International des films de femmes à Créteil et que nous couvrirons le Salon du livre de Paris. Pour le reste, nous ne sommes pas encore sûrs de ce que nous ferons. Nous serons probablement présents cet été dans de nombreux festivals de musique et de théâtre. Cet automne, au Salon organisé autour des romans de science-fiction. C'est tout ce que je peux annoncer pour le moment.
Que diriez-vous aux auteurs qui souhaiteraient écrire pour Contrepoints ?TRONG> Qu'ils n'hésitent pas à prendre contact avec nous. Nous sommes à la recherche permanente de nouveaux collaborateurs.
Vous êtes depuis peu partenaire de manuscrit.com, qu'attendez-vous de notre partenariat ?TRONG> Nous en attendons beaucoup et sommes prêts à beaucoup donner. Notre motivation principale était la perspective de pouvoir travailler plus en amont de la chaîne éditoriale. Pas uniquement à la sortie des livres. C'est important la découverte de talents, de vrais talents. En tout cas cela nous importe. Et puis, il nous semble intéressant, essentiel même d'un certain point de vue, de nouer des contacts sérieux, des relations de travail effectives avec nos confrères. C'est aussi ce que nous attendons de ce partenariat.