Pour Karina Hocine, il s'agit avant tout d'instinct. Elle nous fait partager ses choix, sa manière de travailler avec les auteurs… Avec en avant-première une présentation du roman de la rentrée, L. d'Isabelle Sorente
Comment êtes-vous devenu éditrice ? Votre première expérience d'édition…TRONG> C'était il y a environ six ans. J'étais journaliste. J'animais une revue, Lu, consacrée aux essais. La vocation de cette revue était plus universitaire que journalistique. Elle consistait en la rédaction de fiches de lecture pour des textes censés s'inscrire dans la durée. Nous faisions appel à des praticiens, des hommes de terrain pour commenter ces ouvrages de référence. Cela m'a permis de me constituer un carnet d'adresses. J'ai collaboré à L'Esprit Libre de Guy Sorman, j'ai fait des piges pour la rubrique littéraire du Point… J'ai rejoint les éditions Jean Claude Lattès en 1995, à l'arrivée d'Isabelle Laffont et de la nouvelle équipe. Tout était à reconstruire. Les éditions avaient connu une véritable traversée du désert. Le premier texte sur lequel j'ai travaillé, c'est Le Fils du cordonnier, un roman d'Hervé Baslé, cinéaste spécialiste des fictions pour France 2. Par la suite, je suis retournée au document avant de développer à partir de 1997 le secteur des premiers romans. Même si ce genre ne représente pas de gros enjeux financiers, il est primordial pour une maison d'édition de s'y intéresser de près.
Comment décririez-vous votre activité d'éditrice ?TRONG> Elle est multiple. Elle consiste tout d'abord en la lecture de manuscrits : pour une part, ceux arrivés par la poste, mais il faut reconnaître que nous allons plus naturellement vers ceux qui nous ont été adressés par l'intermédiaire d'auteurs de la maison, par des amis d'auteurs… Je m'efforce également de lire les romans publiés par d'autres maisons. C'est capital de se tenir au courant, mais je reconnais que je n'ai le temps de le faire qu'en vacances… Nous ne sommes pas des prédateurs, mais c'est important de garder un oeil sur les auteurs lancés par d'autres maisons. On constate parfois que certains auteurs ne sont pas dans les "bonnes" maisons, les mieux à même de les défendre. En ce qui concerne les documents, je dois plutôt "humer l'air du temps", lire les journaux, regarder la télévision, afin de percevoir quels livres peuvent répondre à un vrai besoin. C'est un métier où la relation auteur/éditeur est forcément très intime. Je ne crois pas que je travaillerais avec des gens que je n'aime pas et souvent l'homme ressemble à ce qu'il écrit. D'autre part, il ne peut y avoir de travail fructueux si on n'est pas séduit par le manuscrit. Les critiques qu'on peut adresser à l'auteur afin qu'il densifie, resserre son texte ne seront acceptées que si on lui a montré qu'on aime son texte. Il y a bien sûr de temps en temps des déceptions. L'édition n'est pas une science exacte. On peut passer des mois à travailler avec un auteur et après la publication, les rendez-vous s'espacent. Cette relation ne ressemble à aucune autre : si pendant le travail avec l'auteur, une relation presque "maternante" se met en place, les choses rentrent naturellement dans l'ordre après la publication. On se voit moins, mais on sait qu'on se retrouvera par la suite.
Parmi les auteurs que vous avez lus, lesquels auriez-vous aimé éditer ?TRONG> De Chardonne à Aragon en passant par Céline pour le vingtième siècle. Pour les poètes, je pense à Char, Laforgue… à Michaux. Nous parlons de rêves bien sûr.
Comment s'est construite la ligne éditoriale de cette collection ?TRONG> Ce serait pompeux de parler de stratégie. Je dirais "à l'instinct". Un éditeur ne publie jamais rien par hasard. Si un auteur arrive à nous dire sa réalité , en faisant le lien entre les choses, l'éditeur, en le publiant, s'inscrit forcément dans une lignée. Il ne faut pas oublier que la vocation des éditions Lattès est d'être diversifiée. Il y a cependant un certain prisme à travers lequel on envisage chaque sujet. Le ton a certainement évolué avec l'époque. Il y a la veine de ces jeunes romancières qui écrivent comme elles parlent : le roman à paraître en septembre d'Isabelle Sorente par exemple est construit autour d'un long mail qu'elle envoie à l'homme qu'elle aime. Le mail, c'est finalement le support le plus fidèle à la façon dont on parle : dans les silences, dans l'esprit, les trouvailles du langage. On se censure beaucoup moins. Et quand on voit les correspondances suivies que les gens peuvent entretenir par ce biais, on sent qu'ils y prennent du plaisir. Au delà de tout cela, je reste sensible à une musique, à un style. J'ai publié peu de textes lyriques, emphatiques, ce n'est pas ma famille littéraire.
Comment ont-été découverts les premiers textes publiés au sein de cette collection ?TRONG> L'auteur d'Apologie de la passivité m'avait été présenté. C'est un producteur qui nous a transmis le manuscrit de Marc Dugain, La Chambre des officiers. Le Soupirant d'Isabelle Minière est arrivé par la poste mais je dois reconnaître que mon attention avait été attirée par le fait qu'elle était Lauréate du concours de nouvelles de St Quentin-en-Yvelines. Publier un premier roman, c'est un moment de fraîcheur qui ressemble à la cristallisation amoureuse. Pouvoir annoncer à quelqu'un qu'il va être publié pour la première fois, c'est une joie inouïe. Le risque par contre, est que l'auteur mette tout dans ce premier roman qui, en effet, est souvent fortement autobiographique et une fois cette matière épuisée, il faut que le talent s'affirme, que l'auteur puisse recourir à son imaginaire.
Parmi les ouvrages récemment publiés au sein de cette collection, lequel souhaiteriez-vous présenter ?TRONG> L. d'Isabelle Sorente, roman qui va paraître en septembre prochain. L., c'est l'initiale de la ligne, aussi bien la ligne de coke que la ligne minceur, la ligne de vêtements… Autant d'addictions que les gens s'imposent et qui les empêchent de vivre, d'aimer. L'idée d'Isabelle, d'un bon sens absolu : ces dernières années ont engendré une génération de paumés, qui ne peuvent plus jouir à force de s'adonner à la "ligne" quelle qu'elle soit. Il y a les romans à la Beigbeder qui dénoncent la consommation effrénée et il y a ceux comme Catherine Millet qui semblent inciter à la frénésie sexuelle. Isabelle Sorente en arrive à la conclusion que c'est peut-être notre insatisfaction sexuelle qui nous conduit à la frénésie de consommation. Tout cela au travers de la descente aux enfers de Lucrèce qui au début du roman décide de dire non, s'enferme dans son appartement et écrit un mail à l'homme qu'elle aime afin de lui faire partager son refus de toutes ces dépendances. Mais arrivera-t-elle à s'en débarrasser ? Ce livre m'a plu pour son côté étonnamment dérangeant, et parce qu'il nous ramène à nos choix les plus intimes. Ce manuscrit m'a été transmis par Stéphane Moati, un producteur qui m'avait également conseillé Le Roman de Lili, un texte de Monica Sabolo, très gai, dans la veine du roman de jeune femme célibataire, version française. Ce texte a eu un bon écho et il va être adapté par Caroline Huppert. Monica Sabolo travaille actuellement sur un deuxième roman, Jungle, infiniment plus mûr, même si je reste très attachée au premier.
Pourriez-vous évoquer le roman que vous rêvez de publier ?TRONG> Je préfère parler des qualités que j'apprécie dans un texte… J'aime les livres qui vous changent, même un tout petit peu, ou au moins qui vous en donnent l'impression. C'est peut-être un peu passéiste mais j'aime les romans qui mettent en scène une génération d'hommes ou de femmes. Qui constituent une sorte de méditation romantique sur ce que peut produire l'usure du temps sur les êtres. Si le temps n'est plus au roman-fleuve, je crois que cela correspond assez au roman d'apprentissage du siècle dernier.
Quel est votre meilleur souvenir d'éditrice ?TRONG> Ce sont toujours des moments d'émotion irrépressible, comme pour La Chambre des officiers de Marc Dugain. Le premier texte de Fellag également, sûrement pour des raisons personnelles comme nous sommes tous les deux kabyles. Il s'agissait des textes de son spectacle, Djudurassique Bled. Même s'il ne s'agissait pas d'inédits, j'ai beaucoup aimé tout le travail réalisé en périphérie du texte.
Que préférez-vous dans votre activité d'éditrice ?TRONG> Cela dépend des auteurs. C'est toujours un émerveillement de découvrir un texte. Parfois, c'est un émerveillement encore plus fort de rencontrer l'auteur. J'aime l'idée de rencontrer des gens différents. De passer d'un cycliste à un professeur d'université passionné par le surréalisme.
Un bon conseil qu'un éditeur puisse donner à un auteur ?TRONG> Il y en a plusieurs. Le premier, ce serait de travailler la psychologie de ses personnages, de façon à créer tout de suite une empathie avec le lecteur. Et même si ce sont des "affreux". Ensuite peut-être : essayer de ne pas tout dire, de ne pas se disperser. D'être un bon conteur.
Ecrivez-vous ? Si oui, quelle est l'incidence de cette activité sur votre métier d'éditeur ?TRONG> Pas pour l'instant car je n'ai pas le temps. Ce ne serait pas du côté de la fiction de toute façon. J'aurai peut-être un jour un sujet de société qui me tiendra suffisamment à coeur…