Christian Congiu, Éric Bouillon, Isabelle Chemin, Even Gil, Ronan Golhen, la revue Nouvelle Donne
À Nouvelle Donne, magazine dont l'organisation est plutôt libertaire, seul le désir de produire du sens nous réunit. S'il y a l'autorité, c'est celle de la compétence. Les décisions sont prises en groupe : il était donc logique que, anciens piliers ou nouveaux venus de Nd, répondent à tour de rôle à l'entretien proposé.
Qui est à l'origine de cette revue ? Comment est née cette initiative ?TRONG> Christian Congiu : Moi-même. Avec l'aide de Brigitte Niquet, Chantal Portillo, Paul Genest et François Ryon qui l'ont rejoint à l'origine et l'ont accompagné dès les premières pages. Je ne trouvais pas d'éditeur pour les nouvelles que j'avais écrites, et pour cause, il n'en existait pas réellement, c'est de ce moment que date ma prise de conscience du problème de la nouvelle en France (et sans doute ailleurs). Parallèlement, dans la revue Brèves - la plus ancienne et la plus fiable des revues de nouvelles en France - j'ai trouvé une petite annonce : un certain David Nahmias, signalait l'existence du fanzine L'Entaille. À cette époque, ce fanzine était un peu un fourre-tout (mêlant poésies, dessins, humeurs, nouvelles, critiques…). J'ai proposé à David de travailler avec lui mais, personnellement, il me fallait sortir du tout et n'importe quoi. J'ai proposé des interviews d'auteurs mais, surtout, j'ai proposé que nous trouvions des nouvelles d'amateurs. Je voulais que nous accomplissions ce que je reprochais aux éditeurs reconnus de ne pas réaliser : répondre aux auteurs.
Cette attitude nous a amené à mettre le doigt dans un système du style "atelier d'écriture" (que j'ai systématisé depuis). Si en tant qu'éditeur je réponds "non", je dois dire pourquoi. Nous avons travaillé dans ce sens. Même encore aujourd'hui que nous sommes devenus Nouvelle donne (Magazine tiré à 5000 ex, distribué en kiosques mais toujours amateur et bénévole) nous avons opté pour un comité de lecture indépendant de la direction de publication : cinq à huit personnes dialoguent avant d'accepter un texte. Alors est née L'Entaille Nouvelles. Nous avons commencé en trimestriel. Il fallait lire beaucoup de textes. L'association comptait maintenant quatre ou cinq membres… L'un d'eux, Alain Béthune, qui dessinait de temps en temps, s'est proposé pour réaliser la maquette. La revue devenait connue : nous recevions beaucoup de courrier pour nos capacités. Tout semblait aller pour le mieux quand s'est posé un problème tout à fait inattendu. Nous sommes passés de 250 à 75 abonnés, preuve que notre lectorat était constitué d'auteurs qui cherchaient davantage une adresse pour être publiés qu'une revue à lire.
La revue nous revenait de plus en plus cher et à chaque numéro le déficit s'aggravait. Fallait-il abandonner ou au contraire imaginer autre chose, en s'appuyant sur nos acquis (car nous en avions). Je crois que le problème majeur de notre type d'édition amateur, c'est la diffusion. La distribution est donc la question que toute revue doit se poser un jour : combien de pages, quel tirage, pour quelle diffusion, quelle couverture, quel nombre, etc. Davantage que la qualité intrinsèque du contenu, c'est cela qui fera chuter 99,9999 % de revues et autres fanzines.
J'ai alors imaginé un journal mensuel à 10 Francs, de 8 ou 12 pages, toujours avec des nouvelles inédites, des interviewes et des critiques, tiré à 15 000 exemplaires et distribué par les NMPP (Nouvelles Messageries de Presse Parisienne), c'est à dire non plus la librairie mais la presse. L'enjeu était de toucher un maximum de gens en même temps, sortir du ghetto des petites revues qui tournent en rond avec toujours le même lectorat. Mais cette démarche, aventureuse mais intelligente, (eh oui, mettre de la littérature à 10 francs en kiosques, ça ne se faisait pas à l'époque, même si aujourd'hui beaucoup se sont lancé, et avec quels moyens ! dans la même idée. Je ne crains pas de le dire : nous avons été des précurseurs) n'a pas eu le soutien qu'elle méritait, notamment de<
Quel lectorat souhaiteriez-vous toucher en particulier ?TRONG> Éric Bouillon : Tous. Isabelle Chemin : Un public curieux, attentif, amateur de genres et qui voudrait s'initier au texte court. Il y a un véritable plaisir à lire des nouvelles, en plus des romans, des essais, des témoignages. La nouvelle n'est pas à tenir écarter des genres littéraires, elle s'inscrit naturellement dans le désir de lire et de découvrir, et d'avoir des moments de bonheur total. Le magazine rend possible le fait de réunir des textes d'auteurs très différents, ce qui n'est pas toujours le cas chez les éditeurs, exception faite pour les anthologies. Even Gil : Lire Nd, pour moi, c'est sortir de l'isolement dans lequel est confiné le "nouvelliste" ; faire connaissance avec d'autres talents, d'autres horizons, d'autres points de vue. Ne pas être seul (e) dans son trip, avoir le regard des autres, pouvoir en parler, regarder chez le voisin, écouter, capter, offrir.
Ronan Golhen : Publier une revue sur un genre généralement perçu comme mineur en littérature, c'est d'emblée faire le choix de ne s'adresser qu'à un lectorat restreint. La nouvelle étant en effet délaissée au profit du roman, l'attention de Nd se concentre sur deux pôles essentiels : - La diffusion d'auteurs et d'articles pouvant permettre de mieux appréhender le texte court, tant formellement que fondamentalement et qui, de par la volonté de la rédaction, tend à valoriser à même échelle les auteurs reconnus et ceux qui sont encore dans l'ombre. - Faire découvrir au plus grand nombre la diversité et la richesse de la nouvelle aujourd'hui, en prenant le parti de diversifier le plus possible les thématiques de chaque numéro, montrant ainsi que le genre est loin d'être mort et replié sur lui-même, comme d'aucuns ont eu tendance à l'affirmer.
CC : Ce qui est sûr, pour l'instant, c'est que le lectorat français n'est pas sensibilisé au rythme de la nouvelle. En effet : les journaux (supports traditionnels de la nouvelle) ont abandonné l'édition régulière d'une nouvelle (publier une nouvelle coûte de l'argent, remplacer cette page par une publicité rapporte, ou par un programme télé) ; les livres scolaires français ont privilégié le roman (confondant en ce sens longueur et profondeur du propos) ; les critiques ne savent pas évoquer les recueils de nouvelles autrement que par la sotte petite phrase ("la petite musique d'un auteur") ; les genres littéraires où excelle la nouvelle ont été longtemps considérés comme mineurs (polar, Science-Fiction, érotisme), le lectorat français n'est pas a priori demandeur. Il apparaît donc clairement que nous visons tous ces publics abandonnés par l'édition traditionnelle.
Comment se fabrique Nouvelle Donne ?TRONG> CC : J'ai, plus par conviction et intuition que comme directeur, souvent proposé des idées de thèmes. Elles sont adoptées par l'ensemble de l'équipe si elles sont convaincantes. Un autre membre peut proposer une idée. Mais il doit être convaincu/convaincant, apporter un synopsis précis et faisable. Même un membre extérieur peut nous apporter un dossier (cf. numéro Science Fiction, pour lequel nous n'avions aucun membre disposé, pas spécialiste, etc. Mais il nous semblait intéressant de faire un ensemble Fantastique/SF, que nous avons intitulé Les Raisons de l'Imaginaire 1 & 2, c'est-à-dire les n° 21 et 22).
L'ensemble de l'équipe est chargé d'apporter des chroniques d'humeur et des critiques de livres. Nous avons initié une chronique qui s'appelle Sous les pavés, la page et nous demandons à des auteurs connus de commenter un point précis ou large de l'actualité littéraire (par ex : faut-il regretter le départ de Pivot…) C'est le Rédac chef qui trie et accepte, retaille éventuellement les textes trop longs (la plupart du temps avec accord de l'intéressé). Là encore, nous acceptons des chroniques extérieures (relues par nous) qui peuvent faire suite à une conversation avec un auteur, un abonné… D'autres fois, nous émettons en réunion une hypothèse de travail et le travail est accepté par un membre qui "s'y colle", jamais par contrainte mais parce que cela lui plaît.
Les nouvelles sont lues par un Comité de lecture dont le fonctionnement est indépendant. Le "comité directeur" impulse des thèmes et le Comité de lecture cherche si dans ce qui a été sélectionné, il existe des textes correspondants à ces thèmes. Inversement, le Comité de lecture peut faire émerger une idée de thèmes. Le comité de lecture assure au moins trois lectures par texte avec des réunions spécifiques où ils discutent et décident de la valeur des textes reçus régulièrement. D'autre part, les thèmes adoptés ne couvrent pas tout le n°. Ainsi, les textes reçus au comité de lecture peuvent être publiés en hors thème, ou dans la partie étranger, ou encore en texte joker (un membre s'engage sur un texte en le jugeant indispensable, même si le comité de lecture ne l'a pas lu ou ne l'a pas encore choisi).
Que vous apporte votre site Internet par rapport à la revue ?TRONG> Éric Bouillon : Favoriser l'actualité, les manifestations littéraires, engager un dialogue avec de nouveaux lecteurs. Isabelle Chemin : Apport d'un nouveau lectorat - le site est une petite lucarne (gratuite) sur ce à quoi pourrait ressembler la revue. CC : Plus d'interactivité, de réactivité qu'avec le trimestriel papier (annonce de concours, annonces de soirées, etc.) mais nous l'avons surtout conçu pour ramener le lectorat vers la lecture traditionnelle du magazine. Je ne crois pas à la lecture "littéraire" sur internet. Sur le ouaibe, on peut seulement survoler des infos, pas se plonger dans un texte exigeant, du moins, pas encore, pas notre génération.
Pensez-vous que la nouvelle est au roman ce que le court-métrage est au long-métrage ?TRONG> CC : Pensez-vous que le radis soit au concombre ce que le cent mètres est au lancer du poids ? Pensez-vous que le sonnet soit au camembert ce que le radius est au métacarpe ? La nouvelle mérite bien mieux que d'être fondue, confondue avec le roman, tant dans son style que dans ses modes d'édition. Isabelle Chemin : C'est un peu de cet ordre sauf que la construction est bien différente. Le texte court doit faire mal et marquer le lecteur par son style, sa liberté et son originalité. C'est ce qui semble aussi définir le court métrage. La différence d'avec le roman est bien entendu la longueur, la nouvelle doit s'imposer naturellement sans excès de descriptions ou de digressions philosophiques, psychologiques ou intellectuelles. Mais encore une fois, il n'y a pas de théorie figée. Éric Bouillon : Court.. long. Roman ou nouvelle c'est ce qui est ennuyeux qui est long (et lourd). La nouvelle est un genre à part entière - un (petit) rejeton (teigneux) - Peut-être deviendra-t-il ce que David fut à Goliath ? (ou Laurel à Hardy ? Je ne sais pas moi…).
Votre revue a-t-elle permis la promotion et l'émergence de jeunes auteurs ?TRONG> Éric Bouillon : Oui. Entre autres noms : Virginie Roussel. Isabelle Chemin : Oui. Michel Leydier, Francis Mizio, Chantal Portillo (qui ont été aussi des collaborateurs de Nd). Nous avons publié un texte d'Anna Gavalda, avant le succès de Je voudrais que quelqu'un m'attende quelque part. D'autres auteurs qui publient régulièrement : Isabelle Rossignol, Monique Jouvency, Jean-Jacques Nuel, Virginie Roussel, sont passés à Nd. CC : Je cite : "On ne peut prétendre que les revues "lancent" des auteurs ; néanmoins, libérées des contraintes mercantiles, car souvent animées par des bénévoles, elles illustrent le goût du risque et le risque du goût. Elles dessinent un paysage littéraire négligé par la critique et par l'édition traditionnelles."(extrait de l'exposition "Connaissez-vous la nouvelle ?") Sinon, dans notre histoire, nous avons vu passer : Jean-Pierre Cannet, Chantal Portillo, Francis Mizio, Michel Leydier, Xavier Bazot, Virginie Roussel. Mes petits camarades de l'équipe sont trop honnêtes pour s'autoproclamer. Dans l'équipe de Nd, il y a de vrais auteurs qui sont en train d'émerger ; des auteurs qui apprennent à travailler ensemble, à se corriger mutuellement, car c'est aussi cela une équipe comme la nôtre (d'où aussi l'intérêt d'y entrer) : on se lit sans complaisance mutuellement.
Ainsi, je puis citer des auteurs - qui ne profitent pas de Nd pour s'autoéditer - mais qui ont fait un bond et sont pris actuellement régulièrement dans d'autres supports (La Nef des fous, Poésie première, L'Anacoluthe, Encres vagabondes, Paperolles, manuscrit.com, Olympio.com, ou des éditeurs pour un recueil) : Brigitte Niquet va être publiée chez un jeune éditeur ; Patrick Ottaviani vient d'être publié chez Acora ; Christian Congiu, déjà publié (chez Hors Commerce, Éditinter, manuscrit.com et Baleine), va l'être chez Olympio.com et Rafaël De Surtis ; de même que Fabrice Bourland, Isabelle Chemin, Pierre Fustec : chez Rafaël de Surtis ou dans La Nef des Fous… Jacques Astruc fait les beaux jours de Paperolles… Gil Melison, chez manuscrit.com … Isabelle Dameron, sur le site En ligne de conte et dans Paperolles… Notre équipe est une équipe d'écrivains qui agissent dans plusieurs registres, qui ne se contentent pas de tapoter sur leur clavier mais sont de vrais auteurs reconnus par d'autres.
En fait, nous sommes un creuset et, souvent, c'est à travers un texte élu par notre comité de lecture, par les contacts que nous prenons avec les auteurs que ceux-ci nous rejoignent. En fait, tout ce qui compte dans la nouvelle et, surtout, tout ce qui comptera dans les années qui viennent, a de fortes chances de passer par Nd… J'ajoute que des auteurs de grand talent, qui ne peuvent pas être comptés dans notre association, sont pourtant très proches, ont un grand respect et une grande amitié pour nous et pour notre travail : Michel Host, Gérard Delteil, Matthieu Baumier, Monique Castaignède, Marc Villard, Éric Faye, Hubert Haddad, Sylvain Jouty, Marc Petit, Jean-Claude Bologne, Alain Absire,...
Quels sont les auteurs qui vous ont surpris ou impressionné récemment ?TRONG> Éric Bouillon : Un auteur qui à dernièrement publié dans Nouvelle Donne (dans le numéro "Prophètes et autres emmerdeurs") : Jean-Pierre Klein. Isabelle Chemin : Un auteur de théâtre, incisif et intelligent Jean-Pierre Klein et une toute première publication d'un auteur à suivre Bolotessa au style enthousiasmant. CC : Voir ma réponse précédente.
Notes (1) Brèves, 11300, Villeneuve d'Aude. France.