Émilie Cappella et Charlotte BB, la Revue des Cyclothymiques
Où il n'est pas question de psychiatrie mais de littérature : Émilie et Charlotte de la Revue des Cyclothymiques sont animées d'une farouche envie de donner à la littérature un coup de fouet. Puissent-elles trouver un échange d'humeurs favorables avec des écrivains inédits.
Qu'est-ce qu'un cyclothymique ? Pourquoi vous intéressez-vous à cette névrose et pas à une autre, comme la paranoïa, ou la schizophrénie ?TRONG> Dans notre vocabulaire, la paranoïa et la schizophrénie ne sont pas des névroses mais des psychoses. La cyclothymie leur prête un terrain favorable mais elles ne sont pas inévitables ! Le cyclothymique vit avec un ego défaillant qui se projette dans autrui et qui l'absorbe, en un va-et-vient irrégulier. Son rapport à l'autre implique par conséquent de multiples métamorphoses du corps et de son langage propre. Il n'écrit pas pour se sauver de la folie ou donner un sens à sa vie, mais pour donner une voix à ces corps mouvants, les "parler". A l'opposé de l'élève qui soumet son texte aux juges, le cyclothymique n'a rien à prouver mais tout à donner : il offre sensations, musique, questions et turbulence à ses lecteurs.
Comment vous sentez-vous en ce moment vis à vis de votre site, plutôt enthousiaste ou plutôt mélancolique ?TRONG> Ça dépend des jours… Nous n'avons généralement pas d'humeurs vis-à-vis du site. La cyclothymie sous-tend notre écriture, pas notre activité de "revuiste". Mais nous nous accordons pour prédire que le jour où une subvention nous permettra de créer une RdC papier, nous serons enthousiastes.
Arrivez-vous à faire facilement la part entre votre travail d'édition et votre travail d'écrivain ? Quelles interactions avez-vous pu constater entre ces deux métiers ?TRONG> Emilie C. : J'essaye d'être rigoureuse, mais comme je juge au feeling, quand un texte me plaît, je peux le vampiriser… Attention ! Le vampire n'est pas donneur de mort, il propage sa propre espèce et je crois qu'il est meilleur d'être vampire qu'humain (voir Le bal des vampires de Polanski). Le feed-back que nous pratiquons dans cor/tex-circuit, fiction, s'inspire de cette figure : comme l'échange sexuel ou l'interprétation musicale, le feed-back oblige à prendre et à donner et n'existe pas en dehors de cet unique échange. Il soutient ainsi une écriture érotique et sanguine où la vie circule d'un corps à l'autre. Il permet également une émulation qui, dans mon cas particulier, fouette mes velléités de liberté et m'accorde la grâce de belles licences de style sans lesquelles l'écriture serait aussi plate et creuse qu'un cerveau lobotomisé.
Olga C : Personnellement je ne me sens pas vraiment être dans un travail d'édition. Je tente plutôt de donner un support visuel à un texte. Un texte qui n'est pas le mien et que je dois penser pour ne pas le trahir. Un texte qui pense en moi au moment même où je l'écris. Mais ça je préfère ne pas le savoir et me dire que je suis seule à tenir la plume (serais-je encore dans le mythe de l'artiste ?)
Quelles sont les particularités de l'écriture du cyclothymique ?TRONG> Elles sont variables d'un cyclothymique à l'autre et au sein d'un même auteur, mais ces écritures se rejoignent, comme son nom l'indique, dans le grand principe du cycle : flux et reflux conditionnent la tension de la phrase, son érection ou sa déliquescence.
Quel projet littéraire vous anime ? On dirait qu'à travers votre formule "dépressions euphoriques et excitations mélancoliques" vous recherchez la "synthèse des contraires" si chère à Pascal ?TRONG> Notre projet littéraire touche davantage à l'underground qu'à l'universitaire. Aussi nous ne cherchons pas à publier des gens déjà reconnus, des baladins qui se trémoussent sur la scène publique en faisant de la provocation intégrée et complaisante. C'est l'inédit qui nous stimule et nous ferons tout ce qui est en notre pouvoir pour le diffuser. Cela implique évidemment une publication papier de la revue, et, dans quelques temps, l'ouverture d'une maison d'édition indépendante consacrée aux jeunes génies ombrageux, aux auteurs qui n'accepteront jamais d'endosser le masque de Guignol pour faire ricaner les culs serrés.
Nous ne cherchons pas du tout de synthèse. Au contraire, c'est l'analyse et sa dispersion inhérente qui nous intéressent. Les cyclothymiques abordent la littérature à la verticale : il s'agit de forer, non d'englober. La globalisation, aussi confortable soit-elle, a le tort de réduire et d'appauvrir le monde.
Avez-vous déjà eu des surprises entre le moment où vous avez travaillé via Internet avec un auteur et votre rencontre en chair et en os ?TRONG> Pas vraiment. Nous apprécions d'abord des textes, la rencontre "en chair et en os" est donc paradoxalement textuelle. Je n'ai encore jamais rencontré d'auteur qui n'ait pas le corps de son écriture. Mais nous n'avons pas non plus de préjugés. Toute rencontre est une surprise, parfois un événement.
Quelles sont vos lectures lorsque vous souffrez d'euphorie incontrôlée ? Et quelles sont vos lectures lorsque vous souffrez de dépression ?TRONG> C'est plutôt le phénomène inverse : certaines lectures nous rendent euphoriques, d'autres nous dépriment. Les auteurs qui nous excitent particulièrement sont : Henri Miller, Calaferte, Dantec, Arthaud, Céline, Deleuze, Poppy Z. Brite, Selby Jr, Pierre Louÿs, Michaux, Apollinaire, Bataille, Burroughs, Fante…
Emilie Cappella dirige la Revue Des Cyclothymiques. RdCprésente de l'arthouze et une littérature excitée et inactuelle. Tensions garanties à tous les sous-sols : arthouze, cor/tex-circuit, feuilleton critique, billets d’humeurs et chroniques immondaines. RDC est partenaire depuis mars 2001 Contact ecappella@aol.com http://www.multimania.com/rdcnet/index.html