Stéphane Susana et Bernardo Schiavetta, la revue Formules
Pour retrouver le plaisir de composer des textes littéraires, il faut s'inventer des contraintes nouvelles. Mais il n'existe pas de formules toutes faites. Stéphane Suzana et Bernardo Schiavetta nous parlent de leur revue.
Qui est à l'origine de cette revue ?TRONG> La revue Formules, existe depuis 1997 sur une idée de Bernardo Schiavetta. Cette idée fut proposée à Jan Baetens, fondateur de l'association "Reflet de Lettres", laquelle a servi de raison sociale à la revue (publiée désormais aux éditions Noésis, avec le concours de la Fondation Noésis Internationale). Le projet de Formules est né du constat qu'aucune revue ne traitait spécifiquement des Littératures à contraintes. Formules fait la promotion active de ces écritures, lesquelles, avant la fondation de Formules, n'avaient aucun espace éditorial commun en dehors des publications d'auteurs individuels ou des auteurs groupés dans l'Oulipo (Ouvroir de Littérature Potentielle).
Le public cultivé connaît surtout le concept de "contrainte" littéraire à travers l'Oulipo, et surtout grâce à l'oeuvre de Georges Perec. Toutefois, des auteurs importants pratiquent ce type d'écriture sans appartenir à l'Oulipo, comme, par exemple, en France, Régine Detambel, Jean Lahougue, Pierre Lartigue, Jean Ricardou ou bien comme, à l'étranger, Umberto Eco ou Milorad Pavic, parmi beaucoup d'autres. Par ailleurs, l'Oulipo étant un groupe relativement clos, les jeunes auteurs à contraintes n'avaient aucune voie spécifique de publication.
Que signifie votre sous-titre "revue des littératures à contraintes" ?TRONG> Nous avons tenté dans le numéro 4 de notre revue de donner une définition rigoureuse de ce type d'écriture, qui a un long passé littéraire. En résumé, la contrainte est une règle par laquelle un auteur s'oblige lui-même. Cette contrainte, appliquée à l'ensemble du texte qu'elle produit, peut porter sur les lettres, sur les mots, sur le style ou sur l'organisation complète du texte.
Prenons un exemple de littérature combinatoire : Les Cent mille milliards de poèmes. Queneau a écrit dix sonnets au schéma de rimes identiques qu'il a réuni dans un même ouvrage. Cependant, chaque vers de chaque poème est découpé en languettes : le lecteur peut ainsi sélectionner telle ou telle bande de papier et générer, par combinatoire, cent mille milliards de poèmes. Une vie entière ne suffirait pas pour lire tous ces poèmes potentiels, et considérons que si l'on en choisit un au hasard, personne ne l'aura jamais lu. Toutefois, cette oeuvre de Queneau reste purement ludique. Il y a un millénaire et demi, Porfyre Optatien, avait écrit (déjà) son Carmen XXV, poème combinatoire latin qui décrit son propre fonctionnement, avec davantage de charme et d'élégance littéraires (publié dans Formules n° 2). Plus avant dans l'intérêt littéraire des formes combinatoires Milorad Pavic a publié son génial Le dictionnaire Kazhar, véritable chef d'oeuvre à lecture "non linéaire" (voir le site http://www.khazars.com).
L'objectif de Formules est de traiter de toutes les littératures à contraintes de toutes les cultures et de toutes les époques. Elle publie des inédits d'auteurs célèbres, mais elle offre également ses pages à des auteurs peu - ou moins - connus en tant qu'écrivains à contraintes (tel Umberto Eco, auteur de trois livres de jeux littéraires en italien). La publication de textes de création s'accompagne d'un nombre considérable de travaux théoriques et critiques traitant de notre domaine.
Quels sont vos modèles littéraires ?TRONG> Évidemment Georges Perec (La vie mode d'emploi, La Disparition), Raymond Queneau et Italo Calvino (Si par une nuit d'hiver un voyageur). Mais aussi Milorad Pavic et son Dictionnaire Kazhar, ainsi que Jean Lahougue (La Comptine des eight) ou Régine Detambel (La Modéliste).
Les "formules" sont-elles comparables aux structures, dont certains, comme Roland Barthes, considéraient qu'elles étaient le fondement du caractère littéraire d'un texte ?TRONG> En général, les textes à contraintes correspondent à la généralisation très systématique d'au moins une figure de rhétorique à l'ensemble du texte. Dans le passé, certaines "contraintes" sont devenues tellement courantes et acceptées par tous, qu'elles ont acquis le statut de "genres" ou de normes littéraires : c'est le cas des règles classiques de la prosodie poétique.
Á travers votre exigence n'avez-vous pas peur de sacrifier la dimension littéraire des textes pour de simples jeux formels ?TRONG> Non, bien au contraire, nous privilégions, très nettement, les textes les plus ambitieux, où la contrainte est utilisée comme source de sens et non pas comme entrave à l'expression du sens. Cependant, nous n'oublions pas que les contraintes sont souvent des jeux formels ludiques ou pédagogiques. Elles sont, par exemple, pratiquées en atelier d'écriture. Nous avons déjà une rubrique "littératures enfantines à contraintes" dirigée par Chantal Robillard, et notre prochain numéro, comportera une importante rubrique "jeux". La richesse des littératures à contraintes permet de visiter ces deux dimensions, sans que l'une d'elles n'ait à être sacrifiée.
Dans l'éditorial de votre numéro 3, Jan Baetens et vous Bernardo Schiavetta parlez de la "contrainte de lecture", celle à laquelle vous soumettez vos lecteurs ne vous force t-elle pas à toucher un public restreint ?TRONG> Nos lecteurs sont, certes, une catégorie minoritaire (mais passionnée) à l'intérieur du public cultivé, catégorie elle-même minoritaire vis-à-vis du "grand public" lecteur. Le monde actuel a pris conscience de l'importance des minorités agissantes. Les lecteurs friands de littératures à contraintes ont déjà épuisé les tirages à mille exemplaires de FORMULES 1 et 2. Les numéros 3 et 4 sont en voie d'épuisement et nous envisageons une réimpression générale de tous nos numéros à partir de l'année prochaine (dans le cadre d'une campagne de promotion internationale auprès des bibliothèques). Ces simples chiffres sont, nous le pensons, éloquents.
Il faut préciser que le concept de "contrainte de lecture" décrit en fait autre chose : les méthodes systématiques d'interprétation de textes, qu'ils soient contraints ou non contraints. Dans le premier cas, la "contrainte de lecture" correspond tout simplement au "mode d'emploi" permettant de reconnaître la contrainte présente dans le texte. Dans le deuxième cas, la "contrainte de lecture" correspond à toutes ces explications de texte plus ou moins justes (ou carrément délirantes ou abusives) que nous considérons comme des formes (parfois géniales, parfois stupides) de réécriture.
Quels sont les auteurs qui vous ont surpris ou impressionné récemment ?TRONG> Jacques Roubaud poursuit, au Seuil, une série autobiographique de livres, dont la particularité est d'être écrits "en arborescence", avec de multiples renvois et bifurcations. Le quatrième tome du cycle, Poésie : , est une merveille. Michelle Grangaud a publié l'an dernier chez POL Etat civil, que nous vous invitons à découvrir.
Un livre nous a particulièrement surpris et étonné en 2000 : Le Domaine d'Anna de Jean Lahougue, édité au Champ Vallon. Je voudrais aussi parler de l'initiative des éditions Mémoire du Livre, qui ont réimprimé cette année le chef d'oeuvre du collage qu'est Les demoiselles d'A de Yak Rivais.
Les membres de Formules : Jan Baetens et Bernardo Schiavetta, les co-directeurs fondateurs, ont un long parcours de publications littéraires et académiques :
Bernardo Schiavetta a publié de plusieurs recueils de poèmes à contraintes en Espagne (chez Visor). Il a reçu le prix de La Nation en Argentine, et le prix LOEWE en Espagne.
Jan Baetens enseigne la "culture visuelle" aux universités de Maastricht et de Louvain. Il est l'auteur d'une quinzaine d'ouvrages, dont un essai sur la poésie moderne "L'Éthique de la contrainte", chez Peeters. Jan Baetens, tout en restant comme conseiller à la rédaction, a quitté la co-direction de Formules pour diriger plusieurs collections chez Peeters et chez Les Impressions Nouvelles.