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QUAND LA JAVA EST LÀ…
Jean-Michel Espitallier, la revue Java
 
La poésie est une fête rythmée, résolument moderne, et Java dévoile ses évolutions les plus récentes. Entretien avec son rédacteur en chef, Jean-Michel Espitallier.
 


Pouvez-vous nous raconter l'histoire de votre revue ? D'où vient son titre ?TRONG>
Java est née à la suite de plusieurs années de conversations autour de la poésie contemporaine, de la question des avant-gardes, de la modernité, etc., que j'avais avec Jacques Sivan, un ami d'enfance retrouvé presque par hasard, à Paris, en 1984. Il nous semblait que l'époque proposait des schémas extrêmement réactionnaires en voulant par exemple liquider tout l'héritage des avant-gardes sans proposer grand-chose de neuf.
 
A un moment donné, Vannina Maestri, Jacques Sivan et moi-même avons décidé de passer à l'action, de "faire", d'agir, de nous engager, non pas dans le but de rejouer les avant-gardes mais pour en réévaluer la portée, en proposer de nouvelles lectures, critiques parfois, définir des héritages possibles et se mettre à l'écoute de tout ce qui cherchait, tentait de nouveaux outils, expérimentait dans l'inconnu. Nous nous placions dans la généalogie de l'avant-garde, certes, tout en demeurant critique à l'égard de certains de ses travers (lourdeur théorique et idéologique, esprit de sérieux, textualité, etc.).



Le nom Java est, sur ce point, quasi programmatique. Nous voulions marquer, dans la légèreté, notre distance avec tout esprit de sérieux, insister sur la dimension festive de notre projet, sur le côté "mauvais genre" de la poésie telle que nous la défendons (ou la désirons), jouer sur la surface ("le plus profond c'est la peau" disait Valéry), sortir des titres à cryptages intellectuels fins ou à références écolo-terroir. Oui, une mise à distance dans la légèreté et avec un zest de dérision.


Quel a été votre parcours avant la collaboration à cette revue ?TRONG>
J'ai toujours été travaillé par la littérature. J'ai longtemps été un gros lecteur de romans, je me suis même essayé à ce genre, sans grand résultat (un roman dans mes tiroirs, comme tout le monde !). J'ai effleuré la poésie vers 16 ou 17 ans (là aussi comme tout le monde !) et j'ai laissé tomber. J'y suis revenu un peu plus tard, aux alentours de 25 ans. J'avais alors d'énormes lacunes. C'est à ce moment-là que j'ai vraiment commencé à m'engager dans un projet d'écriture, avec de folles découvertes : ma relecture de Rimbaud, René Char, Butor, les expressionnistes allemands (surtout Benn et Trakl), Francis Ponge (un choc), les Américains (Whitman, Williams, Pound, les poètes beats, etc.), Valère Novarina (qui reste pour moi indépassable, fondamental), Leslie Kaplan (L'Excès-l'usine a été une vraie rencontre), Emmanuel Hocquard et toute la galaxie Orange Export, etc., etc.


J'ai fait des études de lettres à Aix en Provence, à l'époque j'étais batteur dans des groupes de rock (la musique était au moins aussi importante que la littérature. Elle l'est restée). Arrivé à Paris en 1984, j'ai collaboré à quelques revues et fus un temps assez proche de Digraphe, dirigée par Jean Ristat que j'avais rencontré chez Gallimard, où je travaillais. Il a été l'un des premiers à me lire et à me publier. C'était très important pour moi. Puis d'autres revues, jusqu'à la création de Java au printemps 1989. Ensuite les choses se sont précisées : lectures publiques, projets plus ambitieux autour de la revue, premier livre publié chez Fourbis en 1995, puis Gasoil, chez Flammarion en janvier 2000, mon anthologie de la poésie contemporaine Pièces détachées chez Pocket, la même année, etc.


Vous semblez rester en dehors des débats politiques comme littéraires. Est-ce le fait de la ligne éditoriale de votre revue ?TRONG>
A la création de la revue, il nous semblait que l'expression du politique était quelque chose de totalement dépassé. Voilà d'ailleurs un point de désaccord que nous avions avec les avant-gardes qui, nous semblait-il, avaient trop abondamment lesté la littérature de politique et d'idéologie. Je ne parle même pas de leurs affligeantes erreurs d'analyses historiques, parfois. Nous étions en fait dans un "faire" dont l'irrecevabilité, la résistance nous paraissait ressortir au politique. Les propositions formelles, esthétiques que nous tentions d'affirmer, c'était du politique. Nous ne parlions pas de politique, nous en faisions. Je prends un exemple dans l'histoire de la peinture : est-ce que finalement Les Demoiselles d'Avignon ne sont pas tout autant un acte politique, ou plutôt un geste qui produit du politique, que Guernica ?
 
Sur la question du débat littéraire, même chose. Contre l'esprit de programme des revues d'avant-garde, Java propose des textes et des façons de les mettre en perspective, elle constitue des dossiers qui sont des lieux de réflexions sur les auteurs contemporains ou les problématiques qui nous intéressent. Le discours, c'est au lecteur de le faire, en reliant tout ça, en remixant. Mais peu à peu, la revue a évolué et il nous arrive de provoquer des débats, notre réponse en forme de pastiche à Christian Prigent, dans le dernier numéro, en est un exemple. Et un exemple de taille !



Comment faites-vous pour que la diversité des auteurs que vous présentez (de Bernard Noël à Christian Prigent en passant par Jude Stéfan) n'altère pas l'unité de votre revue ?TRONG>
Je crois que la ligne esthétique de Java est aujourd'hui très claire. Au début, nous cherchions, en travaillant un peu en aveugles. Il fallait se frayer un chemin dans l'infini buissonnement des écritures contemporaines. Nous savions ce que nous ne voulions pas faire et il nous a fallu, pour ainsi dire, trouver notre désir, inventer ce lieu d'écritures qui nous paraissaient les plus singulières, avec un souci évident de la forme (et non pas du formalisme), du sentiment formel.
 
Certes, il y a eu des erreurs, dues à des problèmes de réglages, etc., mais je crois qu'une revue vivante a un droit et même un devoir à l'erreur. Chercher, c'est tenter des choses, parfois dans l'opaque, faire des essais, etc. A part Prigent, les auteurs que vous citez n'apparaissent qu'une seule fois dans la revue, et encore, est-ce dans le cadre de dossiers sur d'autres poètes, ils ne sont donc pas du tout significatifs de nos choix, même si j'estime que Jude Stéfan construit une oeuvre absolument magnifique, très singulière que, personnellement, je lis beaucoup. L'esprit de Java, sa ligne, son projet, ses partis pris sont tout entier dans les textes de création, le choix des dossiers, leur angle d'attaque et les questions qu'ils posent.



Comment s'entremêlent l'activité de votre revue avec celle de votre collection ?TRONG>
La collection "Les Petits Essais" est aujourd'hui en sommeil pour des raisons liées à l'absence de structure de distribution. Ces petits essais travaillaient (dans) les mêmes zones que la revue et en prolongeaient, en quelque sorte, les choix et les interrogations.


Diriez-vous que l'activité poétique connaît un renouveau en ce moment ?TRONG>
Oui, la poésie explose, en quantité certes mais aussi en diversité et en niveaux d'intensité. Des manifestations telles que le Printemps des poètes en témoignent, même si elles favorisent confusion et malentendu. Cette médiatisation est ambiguë, dangereuse, d'abord parce qu'elle véhicule une fois de plus une image très "poétisante" de la poésie, ce côté ringard du poète inspiré, gentiment décalé, foncièrement généreux, décoratif cool, poésie dans le métro, tournée générale de fleurs et papillons, grosses colères contre les malheurs du monde, bons sentiments ou pose romantico-maudite, etc., etc. A nous d'utiliser ces énergies pour faire passer autre chose.


Ce qui me paraît plus marquant que ces grandes messes consensuelles, c'est que les lectures publiques se multiplient et attirent de plus en plus de monde, c'est l'incroyable activité des revues, c'est la création de micro-structures éditoriales très dynamiques, très offensives, etc. Surtout, le grand renouveau se situe, à mon avis, au coeur même de l'activité poétique. Depuis une dizaine d'années, on assiste à une sorte de révolution esthétique, à un recadrage du statut du poème, à de fertiles croisements avec les arts plastiques, au bricolage d'outils inédits, etc.
 
On dirait que les avant-gardes ont tout labouré et que, vingt ans après leur mort annoncée, le terrain est en friche et que tout est possible. La poésie telle que nous la défendons dans la revue cristallise, me semble-t-il, tout un réseau de modes d'expression, d'outils, d'expériences qui en irriguent les vieux schémas, par destruction, rafistolages, recyclages, distorsions, pontages, remixages, injection de nouvelles "sèves inouïes", comme disait Rimbaud, Une très fertile et très intense hybridation.



Java est une revue que l'on dit d'avant-garde, quels sont les nouveaux mouvements de fond que l'on peut discerner dans la poésie contemporaine aujourd'hui ?TRONG>
Java n'est pas une revue d'avant-garde, c'est une revue "après les avant-gardes", je m'en suis expliqué plus haut. La poésie contemporaine est plurielle mais ce qui me paraît aujourd'hui le plus neuf, le plus intéressant, c'est ce jeu sur la surface, la légèreté de façade, une mise à distance par rapport au fétichisme du langage, aux phantasmes d'une écriture verticale, enracinée dans l'inconscient, dans l'histoire, la récusation de toute noirceur néo-romantique, etc. Oui, nous sommes passés de la verticalité, du cryptage psychanalytique à une horizontalité qui joue sur la vitesse, la désinvolture maîtrisée (elle n'est qu'apparente), la surface. Une surface non superficielle. De la peau plutôt que du muscle. Les formes se renouvellent sans projet formaliste, les rencontres s'organisent sans théorie d'ensemble, des croisements avec l'image, le son apparaissent comme de vraies nécessités esthétiques. Tout explose et tout se recompose joyeusement. Les enjeux sont sans doute les mêmes, ce sont les outils et les références qui ont changé. En tout cas nous sommes sur un chantier en pleine ébullition.


Quels sont les jeunes auteurs qui vous ont impressionné récemment ?TRONG>
Je suis assez attentif à ce que l'on appelle un peu hâtivement la nouvelle scène électronique. Je ne sais pas encore ce que cela pourra donner. Ces gens-là travaillent, cherchent, inventent - avec parfois de beaux résultats - et c'est tout ce qui compte. Je reste à l'écoute, en éveil. Je pense aux travaux déjà très cohérents de Anne-James Chaton ou Christophe Fiat, par exemple Et pour les plus jeunes, Olivier Quintyn, Sylvain Courtoux, Emmanuel Rabu, le groupe Boxon, etc. Mais je peux être aussi très impressionné par des poètes anciens que je redécouvre, ou par des artistes, ou des essayistes, etc., qui, du coup, m'apparaissent comme des nouveautés, que je réinjecte dans ma contemporanéité. Qu'est-ce qui m'a impressionné récemment ? Le dernier Radiohead, un essai sur le Grand Tour, L'Origine rouge de Novarina, les proses de Reverdy !


La page de présentation de notre partenaireTRONG>
 
ARCHIVES

LIBRAIRIE ANIMA
Rencontre avec Patricia Menay

 
INCROYABLE JUSTINE
Rencontre avec Anne-James Chaton et Christophe Fiat, fondateur de la revue TIJA.

AU LARGE !
Charles Stépanoff, directeur de la revue Parages


LA POÉSIE DÉPASSE SA PROPRE DÉFINITION
Claude Boyaval, librairie Folies d'Encre

 
QUITTER LES REFUGES
Geneviève Berthezène, libraire volante






Propos recueillis par Jean Sébastien Ordonneau, juillet 2001.
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