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THE MOST FAMOUS UNKNOWN REVUE IN THE WORLD
Pacôme Thiellement, la revue Spectre
 
A toutes les "maladies socialement transmissibles", Spectre oppose depuis 1998 une esthétique de l'étrangeté qui déroute. Entre Burroughs, The Residents et la théorie de l'invisibilité, qu'est-ce donc que Spectre ? Eclaircissements et retour sur six numéros chaotiques avec Pacôme Thiellement, l'un des trois fondateurs.



Comment est née votre revue Spectre ?TRONG>
Les fondateurs de Spectre sont au nombre de trois : Lucas Falchero, Philippe-Antoine Lambert et moi, et chacun aura probablement une histoire différente à raconter. Pour ma part, deux rêves différents en ont imposé la nécessité. Dans le premier, une de mes meilleures amies me disait que je devais m'occuper d'une revue qui lutterait contre les maladies socialement transmissibles (soit le modus operandi viral de l'aliénation) et qui s'appellerait "Rien ne va plus, je dois disparaître" : le titre était un peu long, mais l'idée était là. Dans le deuxième, je dînais en compagnie de deux prostituées et l'une d'entre elles s'approchait de l'autre et l'embrassait ; à cet instant, je vis son visage traverser le visage de son amie et littéralement hanter ses pensées. Quelques jours plus tard, Lucas, qui dirigeait alors une revue à Clermont-Ferrand, Vies Contemporaines, à laquelle je collaborais, et voulait en créer une autre à Paris avec moi et Philippe-Antoine, me montrait une carte postale d'un jeune peintre anglais récemment rencontré dans un bar à concerts : il s'agissait de Scott Batty, et l'image, qui présente deux visages s'embrassant et fusionnant simultanément par transparence m'a rappelé au deuxième rêve. Cette peinture de Scott fut ensuite utilisée comme couverture au numéro zéro de Spectre, Art & Magie, et Scott Batty devint le codirecteur artistique de la revue. Lucas Falchero est parti après le numéro zéro, Philippe-Antoine s'absenta près d'un an pour mieux revenir ensuite, mais la revue ne s'arrêta pas pour autant. On dira qu'elle s'est imposée à nous, plus qu'on ne se l'est imposé. 


Le titre de la revue, d'où vient-il ?TRONG>
Des deux rêves évoqués auparavant, on peut dire qu'ils mettaient en présence l'invisibilité comme moteur de nos vies. A savoir l'instant où ce qui était encore inapparent entre en présence, avant d'être recouvert comme évidence par la mémoire et schématisé, synthétisé et vidé ainsi de toute sa substance. L'invisibilité n'est donc pas l'absence, ou l'obscurité, mais l'apparaître pur. Ce serait le petit nom de la " vérité " qui n'est pas l'acquisition d'une certitude immuable, mais le libre mouvement du jeu des forces du monde, le "passage"… A travers cette approche des enjeux possibles d'une revue, il ne s'agissait plus de convaincre le lecteur mais de le hanter, il ne s'agissait plus de s'approprier une forme éventuellement fixable mais de traverser des mondes. Elina Orwells en parle dans Prélude au sens de la vie (cf. Kaminari) : le spectre n'est pas là pour faire peur aux personnes qu'il visite, mais au contraire pour révéler la peur inscrite en nous qui est liée au besoin de stabilité, de contrôle, au désir d'avoir des idées claires et une situation établie. Si nous devenons conscients du rapport étroit entre les synthèses arbitraires créées par notre conscience pour acquérir un contrôle sur le monde qui nous entoure et la peur panique qui est en nous et qui motive ces synthèses, ces idées préconçues, alors peut-être peut-on commencer à voir le monde qui est, tout de même, quelque chose d'incroyable, d'une beauté à couper le souffle. 


Vous dites de Spectre qu'elle est "un espace de jeu innocent et cruel"...TRONG>
L'innocence et la cruauté sont les conditions de la deuxième naissance, celle où perdant l'habitude nuisible de l'adolescence (qui est la remise en question du monde liée à une conception du monde tout aussi fausse, systématique et schématique, et le désir d'appropriation d'une identité, fixe elle aussi, comme résistance contre une autre identité, celle donnée par les "adultes"), on ne devient pas "adulte" pour autant, soit un "homme sérieux", mais un autre type d'enfant, un ré-enfant, cruel parce que rigoureusement rétif aux formes imposées (et mêmes celles qu'il se donne lui-même), aux idées reçues qui sont, toujours, des violences contre lesquels il est lui-même assez violent, mais innocent parce que sensible à l'invisible, comme les enfants, c'est-à-dire au moment où les choses apparaissent, et à celui où elles disparaissent.
Cet espace est donc celui d'un jeu, parce qu'il semble se soustraire aux contraintes quotidiennes, qui créent la nécessité d'employer (tout de même) toutes les synthèses arbitraires de la conscience pour éviter la peur. D'une certaine manière, il est toujours là, car ce qui conditionne toute rencontre possible, les liens mystérieux qui dirigent la vie des êtres et les unissent, restent aussi immédiat et irrationnel que la danse, le rire, les larmes, l'érotisme et la poésie. Il serait prétentieux d'occulter tout ce que nous devons à la lecture de plusieurs Grands Anciens du secteur "philosophique", et, en particulier : Montaigne, Spinoza, Nietzsche, Heidegger et Deleuze.  



Kiki Landru et quelques autres auteurs récurrents distillent les éléments d'une histoire depuis le premier numéro. Peut-on dire de Spectre  qu'elle est une revue "feuilletonesque" ?TRONG>
Bien malgré nous, mais peut-être fatalement, Spectre s'est développé comme feuilleton à la lecture périlleuse. Dans le numéro 1, L'Invisibilité-le revirement, Kiki Landru, alors que des difficultés personnelles ne me permettaient pas de gérer tout à fait ce qui se passait à Spectre (et où j'étais seul, Lucas parti et Philippe-Antoine, quoique momentanément, également), il fit paraître un texte où il révélait les soi-disant réseaux occultes qui dirigeaient la revue, soit deux Supérieurs Inconnus, Caméo Mephen-Little et Terry Zgeg-Gueiro, enfants prodiges de l'Institut de Métempneumase Internationale qui, dans les années 60-70, étudiait à partir d'une approche cybernétique des archétypes et des symboles le conditionnement lié aux connexions irrationnelles dans la psyché humaine. Ce texte, "Le Caprice", était en fait l'introduction à un numéro entier de Spectre, le deuxième, qu'il rédigea entièrement et contresigna des noms des autres membres de l'équipe.
Lorsque nous nous rendîmes compte de son forfait, nous pilonnâmes ce numéro et dûmes nous contenter d'enchaîner avec un troisième, Les maladies socialement transmissibles dans lequel un membre de notre équipe, Grégory Gutierez, écrivit un article relatant l'événement. Depuis, nous avons relu ce numéro, dont un exemplaire avait été conservé par Fabrice Petitjean, et, trouvant certains extraits plus amusants que dangereux, nous avons décidé de les publier dans notre dernier numéro. D'autres événements, relatés dans certains textes de certains numéros, parce qu'ils sont plein de rebondissements et d'éléments invraisemblables, donnent l'impression d'un feuilleton, mais ce ne sont que des "documents" relatifs à des événements peu connus et assez colorés de l'histoire contemporaine. Normal puisque, dans un monde sans centre, toute périphérie est, à elle seule, un centre. 



Que diriez-vous, en très peu de mots, à un auteur qui désirerait être publié dans Spectre ?TRONG>
Le mieux serait de le laisser parler. Il devrait savoir mieux que moi pourquoi il désire y publier, et dans quelle mesure il supporte l'idée que son texte puisse apparaître au milieu de ce monstre d'incohérence et d'étrangeté qu'est devenue, merci Kiki & co, la revue.


Choisissez-vous le thème de chaque numéro (Colégram, Kaminari, Cura, Les maladies socialement transmissibles…) avant la sélection des textes ou bien, au contraire, celui-ci s'impose-t-il après sélection ?TRONG>
Au départ, les thèmes étaient choisi en amont, mais cette méthode s'est avérée de plus en plus périlleuse, vu la déviance ou le détour naturel opérés sur ceux-ci par les auteurs. Ainsi, le dernier était parti pour être un numéro sur le génie et s'est trouvé, d'une façon assez étrange je dois dire, un numéro sur l'enfance, sans que pour cela les auteurs se soient concertés à ce propos. Il devint donc "Colégram", soit  : programme tératologico-politique visant à rétablir l'ordre trop longtemps nié des fées. Syd Barrett et Lewis Carroll doivent y être pour quelque chose… A moins que tout ne vienne que des bons et mauvais génies qui président à nos vies.


L'équipe de Spectre a-t-elle des "modèles" en littérature ou ailleurs ?TRONG>
Encore une fois, je ne parlerais que pour moi, les références différant pour chacun. Je pense que nos références les plus évidentes sont, pour parler revues, l'Athenaum et le Grand Jeu. Ceci dit, c'est un peu normal quand on a entre vingt et  trente ans. Les personnes cités les plus abondamment dans Théorie de l'Invisibilité sont le "groupe pop" (si tant est qu'on puisse le définir d'une façon ou d'une autre) les Residents et le romancier contemporain Thomas Pynchon, mais je serais ingrat de ne pas citer (en vrac) les Beatles, les Monty Pythons, Windsor MacCay, Mark Beyer, Frank Zappa, Robert Wyatt, André Breton, Twin Peaks, Thelonious Monk, Tod Browning, Pasolini, Rimbaud, Nerval, José Lézama Lima, Lao-Tseu, Burroughs, Herzog, Captain Beefheart, Jean-Pierre Brisset, et (bien sûr) le Out One de Jacques Rivette.


Partenaire de manuscrit.com depuis peu, qu'attendez-vous de ce partenariat ?TRONG>
De rencontrer d'honnêtes gens libres, gentils, aventureux et généreux, qui auront peut-être de surcroît la chance ou la malchance d'aimer lire, écrire, vivre et expérimenter.


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