Juan Hastings, Valérian Lallement et Philippe Krebs, la revue Hermaphrodite
Plutôt que de terminer tranquillement leurs études de lettres, trois nancéiens ont créé Hermaphrodite, revue protéiforme au goût sauvage, inspirée des accents d'Arrabal et de Lubat. Entretien panique...
Comment est née votre revue ?TRONG> Dans les bars, la nuit, de la confluence de désirs communs d'écriture et de la volonté de créer un nouveau terrain de jeu sauvage à défricher. De la volonté aussi d'ouvrir un espace de liberté, où le poète pourrait se commettre avec le musicien, le vidéaste avec l'écrivain... Au final, Hermaphrodite est devenu un livre objet qui se situe entre la lumpen-édition genre ronéo et le beau livre pour bibliophile, un monstrueux appariement du punk et du baroque, un objet classieusement crado, à la fois dandy et clodo. Jusqu'à présent, nous imprimions l'intégralité de la revue à la main avec de vieux duplicopieurs. Aujourd'hui, nous passons au numérique. Il est également important de dire que chaque sortie d'un numéro donne lieu à une grande fête-spectacle qui dure une journée entière, avec concerts, projections de films, danse, M.A.O., expositions de photos, peintures, dessins, en toute gratuité puisque l'entrée est libre.
D'où vient le nom de la votre revue ?TRONG> Hermaphrodite, parce que la vie n'aime pas le vide. Parce que jonction et fusion du mâle et de la femelle. Parce qu'être hybride et marginal. Parce que fils d'Aphrodite, déesse de l'amour et d'Hermès, messager des Dieux. Hermaphrodite ou les soubassements d'une mythologie nouvelle. Monstres des caniveaux, hommes-tronc, manchots illuminés de patience, saltimbanques du vide...
Pouvez-vous nous présenter l'équipe ? Quel a été votre parcours à tous avant Hermaphrodite ?TRONG> Hermaphrodite existe depuis trois ans. Les trois fondateurs, William Guyot, Philippe Krebs et Valérian Lallement ont en commun des parcours chaotiques. Il serait trop long ici d'évoquer le parcours de chacun. On peut simplement dire rapidement que l'équipe Hermaphrodite s'est agrandie, qu'elle compte aujourd'hui une centaine de collaborateurs, dont Nadja, avec qui nous partageons les locaux, qui est un regroupement de musiciens qui ont aussi la particularité d'être tous graphistes.
Vous sous-titrez ainsi votre revue "inter faeces et urinam nascimur", pourquoi ?TRONG> La citation fait référence à Saint Augustin, bien sûr, né d'une mère chrétienne et d'un père païen, mais dans notre esprit elle renvoie surtout à Georges Bataille, et particulièrement à L'Erotisme : "Saint Augustin insistait péniblement sur l'obscénité des organes et de la fonction de reproduction : "Inter faeces et urinam nascimur", disait-il". Nous naissons entre la fiente et l'urine. Tout un programme. Mais c'est aussi un pétard jeté sous le siège des vieilles perruques, à qui la citation latine s'adresse plus particulièrement. C'est donc une référence à une réalité très dure, très crue, qui fait que la naissance peut très bien se dérouler dans une marre d'excrément ou de déjection. Mais c'est aussi tout le contraire, le clin d'oeil enjoué à cette dure réalité, la distance ludique de la citation latine. Sous-titre de la revue, comme rappel des origines, se souvenir de cette phrase revient à rejeter la morgue de l'homme qui se croit plus grand que ce qu'il est, un amas de chair, une "petite figurine de terre stérile qui sert de pâte et de vêtements à nos os", un être qui est, à la fois capable de communiquer avec l'infini par la pensée, et qui se chie littéralement par le corps.
Comment définiriez-vous la ligne de la revue ?TRONG> Dans la flaque d'eau de notre existence, la ligne éditoriale de le la revue Hermaphrodite pêche sans hameçons. Les poissons viennent à nous en grignotant les aquariums, se refusant à toute logique de pouvoir. Disons, pour reprendre Bernard Lubat, que nous écrivons et publions dans une visée pluri-indisciplinaire. Nous cultivons le mélange, jusqu'à la confusion parfois, jusqu'à un chaos extrêmement maîtrisé. Ceci aussi bien dans les "genres" publiés, si l'on peut encore dire cela, que dans les "domaines" de la pensée. Tous les domaines de la pensée nous intéressent : littérature, poésie, philosophie, psychanalyse, tous les arts graphiques, sociologie, sciences, informatique, économie, etc. Et nous sommes prêts, dans chaque numéro, à faire se heurter des "genres" et des "domaines", qui du fait de cette confusion, de ce chaos, ne sont subordonnés à rien. En somme, notre ligne éditoriale, est tout le contraire d'une ligne éditoriale. Un choix totalement arbitraire et ouvert de textes et d'oeuvres de l'esprit. Hermaphrodite est ouverte à tous ; un comité de lecture, composé de sept personnes, choisit en aveugle, avec toute la rigueur qu'exige une telle entreprise.
Hermaphrodite est abondamment illustrée, qui sont ces artistes ? Sont-ce les mêmes à chaque numéro ?TRONG> Le dernier numéro de la revue compte une cinquantaine de collaborateurs qui le plus souvent restent fidèles, disparaissent parfois, puis reviennent, quand de nouvelles apparitions arrivent à chaque parution. Romain Slocombe a signé la première couverture, puis ce fut le tour de Vincent Vanoli, de Fernando Arrabal, d'Olivier O. Olivier, de Laurent Danzo,... A chaque numéro, nous sollicitons un artiste que nous aimons. Ensuite, la revue glisse, de parution en parution, vers plus de graphisme et plus de dessin. Car notre culture première, si elle est littéraire, inclue le dessin et la peinture qui sont aussi écriture.
Quel public désirez-vous atteindre et que pensez-vous lui apporter ?TRONG> La question du public est très difficile à trancher. D'un côté, si durant la période de gestation que nécessite chaque numéro nous réfléchissons trop au public que notre revue serait censée toucher, cela peut nous enlever une certaine spontanéité et donc nous influencer sur tel ou tel choix éditorial. Mais d'un autre côté, la revue accouchée, il importe d'aller à la rencontre de notre public, pour l'identifier, pour tenter de pousser un peu plus loin la parole hermaphrodite car il est impossible de savoir au fond qui nous atteignons vraiment... Des frères de lettres sans doute, assez audacieux pour tenter l'aventure avec nous, et même s'ils ne font que passer, et même s'ils n'étaient que quelques-uns, cela constituerait malgré tout une avancée certaine sur le néant... Quant à savoir ce que nous désirons apporter au public, je serais tenté de dire une vision plus ouverte sur la diversité du spectre de l'écriture, de l'âme humaine et le désir de faire lire des textes qui selon nous, méritent d'être entendus ; en somme jouer à fond notre rôle de simples passeurs, de simples gardiens de la transmission du verbe, y compris le plus irrégulier...
Entretiens, poésie, nouvelles..., Hermaphrodite mêle les genres. Mais vous, avec lequel avez-vous le plus d'affinités ?TRONG> C'est comme en musique, il suffit que cela nous plaise, que cela éveille/réveille quelque chose en nous. Une interrogation, une jubilation, ou simplement le plaisir de rencontrer de nouvelles personnes. Parce qu'avant tout une revue est prétexte à l'émergence de rencontres fortuites, d'amitiés merveilleuses, de pugilats aussi avec les natures belliqueuses qui éructent à nos faces comme des porcs. A l'instar de Christophe Mileschi, nous militons pour le retour du poète-boxeur. Quoiqu'il en soit, une certitude, au sein de chaque genre, de chaque sous-genre, etc., il existe des perles, des oeuvres en germe ou déjà abouties qui n'attendent qu'à être aimées. Comme le Groupe Panique, Topor, Arrabal et Jodorowsky, en leur temps, nous refusons toute forme de dogmatisme et de limites, donc pas de hiérarchie, pas de primauté d'un genre sur un autre.
Que faut-il pour être un "auteur Hermaphrodite" ?TRONG> Il faut posséder le don de soi, parce que la revue fonctionne selon un principe de gratuité, comme Le Fou parle en son temps ; une ouverture d'esprit certaine, comme nous l'avons dit. Peut-être aussi être auteur d'une oeuvre qui explore les limites de la pensée. Etre un explorateur. Ou tout simplement, coller un timbre sur une enveloppe, y glisser le fruit de son imagination et l'envoyer au 12, rue Fontenoy, 54000 Nancy.
Qu'attendez-vous de votre partenariat avec manuscrit.com ?TRONG> Dans un esprit d'ouverture, il est logique de développer un maximum de partenariats. Or manuscrit.com est une belle idée de conciliation des savoirs littéraires. De plus une multitude de revues coexistent sous sa bannière : tant de diversité ne pouvait que nous plaire.