Née dans la confidentialité à la fac de Créteil, Res Publica est aujourd'hui publiée aux PUF, et accueille les articles de sommités comme Eric Hobsbawm, René Rémond, Noam Chomsky, Jean-Paul Fitoussi ou encore Pierre Bourdieu. Fondée "en opposition aux profs dont l'enseignement [nous] apparaissait trop abstrait", Res Publica s'emploie chaque trimestre à raccrocher la philosophie et les sciences humaines au plus près de la réalité quotidienne.
A l'heure où il est de bon ton de dire tout et n'importe quoi à propos de la violence "urbaine" ou "terroriste", la revue se penche à son tour sur le phénomène, l'occasion, loin des stéréotypes usuels, de faire véritablement le point sur la question. Violence de qui ? Dialogue en compagnie de David Simard, directeur de la rédaction.
David Simard, qui êtes vous ?TRONG> Je suis un touche à tout, mais ces dernières années ont été essentiellement occupées par mes études de philosophie et des activités liées à la philosophie. J'ai fait mes études en banlieue parisienne, à Créteil pour être précis. On peut donc dire probablement que je suis un "banlieusard", ce qui n'est pas sans conséquences sur ma façon de voir les choses. J'évite, par exemple, autant que possible, d'adopter l'esprit du "parisianisme" (mais en province, lorsqu'ils parlent de parisianisme, ils incluent la banlieue parisienne) ! Sinon, j'enseigne la philosophie, et je m'intéresse beaucoup à tout ce qui touche à l'internet, tant sur le plan éditorial que technique.
Comment est née Res Publica ?TRONG> A la fac de Créteil, il existait une revue de philosophie faite par les étudiants de 2e et 3e cycle. Ils nous ont proposé, à moi et à un autre étudiant, alors que nous entrions en 2e année de Deug, de reprendre le flambeau, ce que nous avons fait. Mais nous ne voulions pas continuer ce qui existait, et nous avons préféré fonder une nouvelle revue, que nous avons baptisée Perspectives philosophiques. Au 10e numéro, alors que nous voulions nous ouvrir à un public plus large que celui des seuls étudiants en philosophie, nous avons changé le nom de la revue pour Res Publica.
Quels en sont les collaborateurs ?TRONG> Très longtemps, la revue a tourné avec une équipe de deux, voire trois étudiants en philosophie. Aujourd'hui, nous sommes une dizaine. La direction et la rédaction en chef sont occupées par d'anciens (ou toujours actuels) étudiants en philosophie. Les rédacteurs viennent d'horizons divers (science politique, art), mais il y a une forte présence de philosophes... qui s'intéressent aussi à d'autres choses !
Quel projet politique vous anime ?TRONG> "Res Publica" en latin veut dire "chose publique". Mon idée est que la connaissance fait partie, par excellence, des "choses" publiques. Avec Res Publica, nous tentons de diffuser des concepts élaborés par la philosophie et les sciences humaines en rapport avec les problèmes contemporains. Il ne s'agit pas, toutefois, de diffuser une seule et même pensée, mais de faire intervenir des auteurs qui s'opposent ou qui se nuancent. Au lecteur, ensuite, de se faire son idée. Cette diffusion des concepts (non pas seulement des idées, qui peuvent être données comme des opinions, mais des objets véritablement pensés) a un sens politique profond : dans la mesure où le pouvoir est lié au savoir, prendre le parti de diffuser des concepts liés à des problèmes actuels, c'est favoriser (à notre échelle et avec nos petits moyens) la possibilité pour nos lecteurs d'exercer leur citoyenneté. En ce sens, conformément au titre de la revue, il s'agit d'une démarche républicaine et démocratique. On voit que ce qu'on entend par "république" n'a pas forcément le sens que peuvent donner les chevènementistes à ce mot (l'idée républicaine n'est pas nécessairement liée à celle de nation). Si je précise la chose, c'est qu'il m'a été souvent demandé si nous étions chevènementistes...
Vous consacrez votre dernier numéro aux phénomènes de la violence. Du terrorisme religieux à la violence "institutionnelle" légitimée par l'Etat dans sa conquête de l'ordre et des territoires, vous posez la violence comme " caractéristique constante du développement humain " (p.27). Quelles sont les lignes de force de votre réflexion ?TRONG> Je n'ai pas personnellement dit cela (il s'agit d'un auteur du dossier), et ce n'est pas tellement par ce biais que je m'intéresse à la question de la violence. Ce qui m'intéresse surtout avec la violence, c'est sa rationalisation, alors qu'elle semble échapper à la raison, et même s'y opposer. Contrairement à ce que l'on peut entendre ici ou là, la violence n'est pas gratuite ou inscrite dans la nature de tel ou tel individu ou groupe d'individus. Il est de bon ton aujourd'hui, par exemple, de condamner la violence dans les banlieues en refusant de la comprendre (ce qui ne veut pourtant pas dire l'excuser ou la justifier). Or, les études sociologiques montrent que les "violences urbaines" sont le plus souvent liées à la situation sociale et économique de ceux qui les commettent, d'abord pour se sentir exister, ensuite pour gagner de l'argent (ce pour quoi certains passent du vandalisme au braquage ou au trafic de drogue ou d'armes). Bref, sur la violence, je me situe en totale opposition avec les discours les plus répandus à l'heure actuelle, comme j'étais auparavant opposé aux discours qui excusaient la violence par ce qui permettait de la comprendre, et ce, qu'il s'agisse des violences dans les banlieues ou de la violence terroriste.
A propos de la construction de la violence, votre dossier évoque la prison comme lieu où "la violence disciplinaire s'exerce en continu". Pensez-vous qu'on puisse éviter cette anomalie du système qui, loin de toute réinsertion, veut qu'on apprenne à devenir criminel en prison ? Que pensez-vous par exemple des initiatives que mène Stéphane Gatti en prison ?TRONG> Je ne sais pas si l'on peut éviter cette "anomalie" du système, parce que je ne suis pas certain qu'il s'agisse d'une anomalie vis-à-vis du système. Il ne faut pas oublier que nous sommes en système capitaliste, qui fonctionne sur la concentration des richesses, donc sur l'exclusion. Il n'y a alors pas d'anomalie à ce que la prison soit d'abord un lieu d'exclusion plutôt qu'un lieu de réinsertion. La pensée capitaliste, dont le "fleuron" actuel se trouve du côté des néolibéraux, estime que, globalement, on a ce qu'on mérite. Ceci repose sur le mythe de l'égalité des chances, qui s'inscrit - et c'est pourquoi c'est un mythe - dans le cadre du "laisser faire". Ainsi, l'inégalité des moyens, culturels et économiques, n'entre pas en ligne de compte. Du coup, chaque parcours de vie est supposé être le fruit de choix délibérés des individus. Ainsi, si quelqu'un se retrouve en prison, c'est qu'il l'a bien cherché, et qu'il a refusé de s'insérer dans la société. Pourquoi vouloir le réinsérer "malgré lui" ? S'il veut se réinsérer, il le fera en sortant de prison !
Bien sûr, il existe de véritables criminels, qui ne peuvent rester "dehors" car ils sont trop dangereux pour les autres. Et dès lors que nous sommes dans un État de droit, il faut bien sanctionner ceux qui contreviennent au droit. Mais la question est de savoir, d'une part, à partir de quand on estime que l'enfermement est la réponse appropriée, et, d'autre part, quel doit être le statut de ceux qui sont emprisonnés. Les prisonniers doivent-ils être des non-citoyens ? Doivent-ils alors être dépourvus des droits que l'on a à l'extérieur ? Peuvent-ils se cultiver, créer, se détendre ? Ou bien cela doit-il être un enfer pour eux ? Au fond, la question est de savoir quel rôle on veut faire jouer à la prison. Or, Loïc Wacquant a écrit à ce sujet un livre plein d'enseignements, Les prisons de la misère (Raisons d'agir), s'appuyant sur des études sociologiques réalisées notamment aux États-Unis. Sa conclusion est la suivante : la prison sert à perpétuer la discrimination sociale (et, dans une certaine mesure, raciale). Il ne faut alors pas s'attendre à ce qu'elle soit un lieu de réinsertion. Au contraire, des prisonniers enfermés pour des délits deviennent des criminels au contact d'autres criminels. Contre ce renforcement de l'exclusion par la prison, il existe des associations qui tentent de faire entrer dans les prisons des activités valorisantes pour les détenus, en créant, par exemple comme Stéphane Gatti dont vous me parliez dans votre question, des ateliers de création. Mais c'est une goutte d'eau dans l'immensité de l'océan. Tant qu'il n'y aura pas de véritable volonté politique pour penser autrement la question de la punition en démocratie, ce genre d'expériences sera certes un plus pour les quelques-uns qui en auront bénéficié, mais on restera loin du compte.
Si l'on devait établir une échelle de Richter de la violence politique, quel degré atteindraient, selon vous, les attentats du 11 septembre ?TRONG> Le degré zéro ! Les attentats du 11 septembre n'avaient pas de prétentions politiques, mais seulement une prétention religieuse. Le régime des Talibans présentait en effet cette particularité de réduire le politique au religieux, ce qui fait qu'il n'avait pas, à proprement parler, de projet politique ! Maintenant, si vous me demandez si ces attentats sont ce que l'on a fait de pire en matière de violence, je vous répondrais par la négative : les totalitarismes dont a été capable l'Occident, "patrie" des Lumières et de la liberté, ont été bien au-delà. Il ne faut pas mesurer les événements, quels qu'ils soient, à leur caractère spectaculaire.
Quel impact cet événement a-t-il eu sur vous, vos collaborateurs ?TRONG> Pour ma part, je me suis demandé quelle allait être la suite, et si cela allait changer la politique étrangère de la première puissance mondiale. Mais il n'en a malheureusement rien été... Bush, que tout le monde considérait comme un abruti jusque-là, a été fidèle à lui-même (et à son administration) et a transformé, comme du temps de la guerre du Golfe, la lutte contre le terrorisme en lutte sacrée du Bien contre le Mal. Après l'inquiétude puis un petit espoir que les américains évoluent, le 11 septembre n'a finalement pas fondamentalement changé les choses. A la rédaction, le 11 septembre nous a incité à traiter, dans un prochain dossier, de la question de la sécurité internationale. Cette question aurait pu se poser avant (et d'autres l'ont effectivement posée avant), mais les attentats aux USA ont été pour nous déclencheur dans le choix de ce dossier.
Quelles lectures recommanderiez-vous à ce sujet ?TRONG> Des lectures géopolitiques, qui ne traitent pas forcément du 11 septembre, mais de la situation mondiale, des rapports de force, des zones d'influence, des alliances, etc. On ne comprend rien aux attentats du 11 septembre (l'explication "ils sont méchants et nous sommes bons" est un peut courte), au développement des réseaux terroristes et à l'existence du régime des Talibans si on ne connaît rien des enjeux géopolitiques et économiques au Proche et au Moyen-Orient, et des intérêts qu'y a l'Occident. Encore une fois, même si elles sont condamnables et s'il faut les condamner (car comprendre, je le répète, n'est pas justifier), les choses n'arrivent pas gratuitement, comme par magie.