« Je suis François Beaune, de Bealinus, le Sel. François Sel. Je donne du goût, j’en prends. J’ai une carte vierge, je n’ai pas d’impôts. Je crois aux images, je vends des revues. J’ai une clarinette, une télé énorme, un vieux lave-linge. Je n’ai plus aucun sens de l’équilibre. Mes doigts sentent le cuivre. J’ai une voisine, Mme Jacquemot, qui veut m’apprendre à repasser. Elle connaît tout de moi. Elle m’observe. C’est elle que vous devriez voir. »
La Cocotte est-elle un être imaginaire ? TRONG>La Cocotte est une suite d’images, comme tout le monde. Elle a de belles jambes, je voudrais qu’elle mette plus de jupes. Je ne pense pas qu’elle fasse de différence entre le réel et l’imaginaire.
Comment est née La Cocotte ?
D’un oeuf.
Qui est l’équipe de La Cocotte ?TRONG>
La Cocotte est une femme entretenue. Elle vit aux crochets de rédacteurs, de photographes, de dessinateurs, de peintres. Franck Toussaint est son photographe et graphiste régulier. Il s’occupe de ranger, d’inventer les images chez elle. Laurent Heller lui fait des Zlo Zlo, des Gru-Gru. Elle adore ça. Fabrice Turrier dessine des bonhommes, des enfants homos, sur ses murs. Anne-Gaëlle Deumié lui fait la lecture érotique, Lulu la fait rire. Mathilde Gallay est son dentiste. Ha’N’Gowé son conteur africain, Tante Gerce son astrologue. Jennifer Terrier, Albert Huynh, Sobie Raj entretiennent le jardin, sa faune de piafs, d’insectes… Christian Gravier s’occupe de son club de Rugby, Anne Guicherd est sa secrétaire et Josée Turumbali sa trésorière. Aurore Nurdin est son tailleur. Dugomo, Franz lui racontent des histoires pour s’endormir.
A quelle sauce se mange la Cocotte ?TRONG>
Plutôt cuite que neuve. C’est un nombre pair.
Vous qualifiez votre revue de « sous-réaliste » : qu’est-ce que le sous-réalisme ?
Le « sous-réalisme » est la tendance à représenter non pas ce qui est au-dessus de la réalité (le surréalisme est un vieux truc usé), mais ce qui serait au-dessous ou entre. Cet univers de limbes dans lequel se cachent les images. Les limbes étaient prévues pour recueillir l’âme d’enfants morts sans baptême. Ces innocents n’étaient pourtant pas des chrétiens. Ils n’avaient pas droit au paradis, ou à l’enfer. On les coinçait entre, au niveau des limbes, dans les cimetières pour enfants. Aujourd’hui toute une faune vit à ce niveau de perception, et la Cocotte tente de représenter une partie de cette population : des parapharmaciens attaquent le Kosovo, un restaurant d’OGM, un magasin de Tatouages d’Intérieurs, Larynx Tatoo, se sont ouverts, les gens parrainent des vaches, utilisent le gruyère pour se faire des jupes moulantes, voient des champignons érotiques partout, vivent sur des trottinettes… Au sein de la réalité-même il y a de l’eau. Le « sous-réalisme » est un miroir déformant. Sinon, ce terme est à peu près vide de sens. Mais son contenu s’étoffe.
En quoi La Cocotte est-elle « une affaire de langage » (édito du n°6) ?TRONG>
La Cocotte parle. Elle ne donne pas d’information, ne vend pas d’idées, ne critique pas au sens strict. Elle regarde autour d’elle, elle observe, puis retranscrit sous forme d’images et de textes ce qu’elle a vu. C’est une revue de création, elle ajoute son langage - ses mots, ses dessins - au langage existant. Comme n’importe qui, voyez-vous, mais en plus prétentieux.
Quelles sont vos références littéraires ?TRONG>
Bouvard et Pécuchet, quand ils sont ensemble. Seuls ils ne valent rien. Ensemble ils ont une démarche très cocottéenne. Bardamu qui voit le monde, Courtial des Péreires dans Mort à Crédit qui invente des machines. L’anneau pylorique d’Ignatius O’Reilly, dans La Conjuration des imbéciles, est résolument « sous-réaliste ». Les animaux de Vialatte. Le ventre de Rabelais. Garcia Marquez qui fait tomber des anges dans des poulaillers. Plus récemment Tristan Egolf dans Le Seigneur des Porcheries qui invente une superbe fin du monde.
Quel sens ou quels objets fixez-vous à la création littéraire ?TRONG>
La création littéraire a pour vocation d’abord d’observer ce qu’il y a autour, puis de déformer cette matière afin qu’elle devienne une histoire. L’outil étant le langage écrit, bien sûr limité, connaître parfaitement les mots, la langue, et apporter en retour à la langue de nouvelles images, de nouveaux mots, de nouvelles histoires. L’objet est dérisoire, il nous entoure.
Vous qualifiez la littérature contemporaine de « soit contemporale, soit contemporeuse » (édito du n°5), qu’entendez-vous par là ?
TRONG>La littérature contemporaine française me semble soit un peu trop pleine d’idées, soit un peu trop pleine de rien. En tout cas vide d’images durables. C’est une impression.
Quels rapports la Cocotte en papier entretient-elle avec la vache en folie ?
La Cocotte aime bien les vaches. C’est un canard ouvert.
Peut-on encore être à la marge aujourd’hui ?TRONG>
La Cocotte n’est pas à la marge, elle est au centre. Elle se place au centre pour voir. Elle observe « entre » les gens. Elle n’est ni conformiste, ni anti-conformiste. Elle est confortable. Elle se calembourgeoise.