Les peuples premiers du grand Nord sont à l'honneur du prochain festival des 24Heures du Livre du Mans du 11 au 13 octobre. Marine Le Berre-Semenov nous emmène à la rencontre des Yakoutes, l'une de ces ethnies minoritaires du nord de la Sibérie, que la chute du régime soviétique a révélé dans la même volonté de renaissance qui habite, depuis les années 70, les Aborigènes d'Australie et les Amérindiens…
Quels liens entretenez-vous avec la Sibérie ?TRONG> J'ai découvert la Sibérie à la fin de ma première année d'études de langue et de civilisation russes à l'INALCO (Langues'O), en participant à une expédition de biologistes organisée dans le delta du fleuve Léna en Yakoutie, en tant qu'interprète. Par la suite, j'ai été amenée à y retourner très souvent, car l'un des participants de cette expédition est devenu mon mari… En 1995, j'ai passé une bonne partie de l'année en Yakoutie, et découvert la culture de vie sous le plus rigoureux et plus long hiver de tout l'hémisphère nord (-50°C en décembre-janvier). A mon retour en France, j'ai décidé de me spécialiser dans l'étude de cette région et de ses peuples autochtones - Yakoutes, Evènes, Evenks, Dolganes, Youkaguirs - auxquels j'ai d'abord consacré un mémoire de DEA. A l'heure actuelle, je termine une thèse, dont la préparation m'a amené ces trois dernières années à me rendre dans des régions très isolées de la Yakoutie, à la rencontre des "petits peuples du Nord". Sur le plan humain, ça a été l'expérience la plus enrichissante de ma vie, et un véritable déracinement, l'occasion d'entrevoir une tout autre manière de penser et de vivre…
Est-ce que vous pouvez nous décrire l'imaginaire (ou environnement traditionnel ?) de ceux de que l'on appelle les "petits peuples du Nord" ?TRONG> La Sibérie est connue pour ses températures extrêmes en hiver, ses nuées de moustique en été, ses étendues immenses et sauvages, hostiles à l'homme et utilisées depuis des siècles par l'Etat russe comme terre de bagne et de déportations. Et pourtant, bien avant que la Sibérie ne devienne russe, des populations ont su acquérir et développer nombre de techniques, de savoir faire, d'aptitudes et de réflexes pour survivre dans les conditions naturelles et climatiques de la taïga et de la toundra. L'élevage du renne constitue traditionnellement, pour la majorité de ces peuples, un mode de vie (nomade), une économie, une culture, voire une civilisation englobant l'ensemble des premières nations de la zone circumpolaire - Eskimos, Saames, Nénètses, Evenks, Tchouktches, etc. Différents types de chasses (ongulés, animaux marins, animaux à fourrure, etc.) de pêches, et enfin la cueillette de baies et de végétaux sauvages viennent compléter le tableau des activités traditionnelles des peuples du Nord.
C'est aussi l'expérience de la survie dans une nature synonyme à la fois de vie et de mort, de bien-être et de mal-être, qui a forgé le monde intérieur de ces peuples. Dans la cosmogonie des peuples du Nord, l'univers comme tout ce qui le compose est bipolaire, partagé entre le visible et l'invisible, le matériel et l'immatériel. Le chamanisme traduit avant tout le souci de réguler les rapports entre les humains et le monde occulte (ancêtres, esprits, démons, divinités, ou autres) par l'intermédiaire de personnalités dotées de capacités hors du commun - les chamanes.
Quelle est la part de l'écrit dans le travail de mémoire des différents peuples dont la culture, on le sait, est menacée. Peut-on les comparer aux aborigènes ou aux indiens d'Amérique ?TRONG> Par "petits peuples du Nord", on entend un ensemble de groupes ethniques numériquement très petits (moins de 30 000 représentants), présents en Sibérie depuis des siècles, parfois des millénaires, en tous les cas bien avant l'arrivée des Russes. Comme dans le cas des Amérindiens ou des Aborigènes d'Australie, ces peuples ont été fortement ébranlés par l'incursion des Européens dans leur espace vital à partir du XVI-XVIIe siècle, qui a conduit certains d'entre eux au bord de l'extinction. Les Youkaguirs, l'un des peuples les plus anciens du nord-est de la Sibérie, se comptaient par milliers au début de la conquête : ils ne sont aujourd'hui plus que quelques centaines.
Au XIXe siècle, de nombreux voyageurs, savants et révolutionnaires exilés en Sibérie se sont penchés sur l'étude des peuples du Nord, de leurs cultures, langues, traditions, croyances et modes de vie. Au XXe siècle, le travail de mémoire s'est poursuivi et enrichi des apports d'une élite autochtone naissante. Citons les noms de Youri Rytkhéou, écrivain tchouktche, ou d'Anna Nerkagui, écrivaine nénètse, tous deux traduits en français. Dans les villages autochtones, les anciens sont les derniers porteurs de la mémoire du passé, des langues vernaculaires et de nombreuses traditions qui menacent de s'éteindre avec eux. Les écrits d'hier et d'aujourd'hui immortalisent des patrimoines culturels oubliés ou menacés et offrent aux nouvelles générations une base pour renouer avec leurs racines. La chute du régime soviétique a révélé chez les peuples du Nord la même volonté de renaissance qui habite, depuis les années 70, les Aborigènes d'Australie et les Amérindiens…
Comme dans les contes africains qui participent activement à la transmission de la mémoire et à l'édification du peuple, est-ce qu'il y a un équivalent en Sibérie ?TRONG> Les littératures orales sont en effet un élément important des patrimoines culturels des peuples du Nord. Ces littératures sont composées de contes, de mythes, de devinettes, proverbes, etc., riches en références symboliques et cognitives. L'épopée héroïque est un genre commun à bon nombre de ces peuples. On peut citer l'épopée des Yakoutes (encore appelés Sakhas), ou Olonkho, qui retrace la lutte des habitants du monde intermédiaire, les hommes, symbolisant le Bien, contre les forces du Mal incarnées par les occupants du monde souterrain - démons et spectres. L'épopée héroïque est aussi un mythe fondateur, retraçant les étapes et conditions de la formation du peuple qui transmet ce récit de génération en génération. Les littératures orales des peuples du Nord sont riches de nombreux mythes sur la création des hommes, de la terre, des montagnes, des animaux, bref, de tout ce qui compose leur environnement traditionnel.
Jusqu'au début du XXe siècle, la tradition orale a assuré la transmission d'une mémoire et d'une sagesse populaires contenues dans ces littératures. Cette tradition a commencé à se perdre dès que les conditions de son fonctionnement ont cessé d'être exclusives : le pouvoir soviétique a introduit de nouveaux modes de communication - journaux, livres, radio, école, télévision - et mis en place les éléments de la minorisation et de la dévalorisation des langues vernaculaires, remplacées par le russe, langue "universelle" (à l'échelle de l'ex-URSS).
En quoi la période tsariste (plutôt soviétique, ou alors, le colonialisme ?) peut avoir influencé la vision du monde des peuples de Sibérie ?TRONG> Le régime tsariste et le pouvoir soviétique ont tour à tour tenté d'éradiquer le chamanisme et tout ce qui s'y rapporte. Le premier l'a fait pour mieux asseoir la religion orthodoxe, imposée aux autochtones comme une marque suprême d'appartenance à la "grande civilisation". Le second cherchait à désacraliser le mode de pensée des Boréens qui se montreraient ainsi plus réceptifs à la propagande athée et matérialiste du nouveau régime. Restée très disparate sous les tsars, la répression des chamanes a été menée très efficacement dans les années 30 du XXe siècle. Les chamanes ont été supprimés en tant que classe parasite, au même titre que les koulaks, et tout ce qui leur était associé est dès lors devenu tabou pour des populations très marquées par la violence de cette campagne. Les chamanes sont donc officiellement sortis de la vie des peuples sibériens, mais les représentations et les traditions animistes de communication directe des hommes avec les forces invisibles ont été dans l'ensemble conservées.
Les chamanes ont fait leur réapparition publique après la chute du régime soviétique. On assiste ces dernières années en Sibérie à un phénomène de néochamanisme, coloré et médiatique, qui n'exclut pas qu'ait lieu, parallèlement, un renouveau chamaniste plus fidèle aux règles de discrétion et de silence exigées dans un domaine traditionnellement très périlleux…
Quelle est la part du sacré dans la vie des peuples de Sibérie ?TRONG> Chez les peuples de Sibérie, le feu, source et symbole de vie, est probablement l'élément le plus sacré. Il convient de l'honorer aussi souvent que possible et de ne surtout pas l'offenser. Chez certains peuples, la tradition voulait qu'on ne jette pas d'objet coupant ou tranchant dans le feu. Aujourd'hui encore, en arrivant quelque part, avant de partir, ou encore en toutes sortes d'occasions, les Sibériens nourrissent le feu avec de la vodka, du pain, ou toute autre nourriture. L'eau et la terre font l'objet des mêmes attentions. Les Evènes, éleveurs de rennes nomadisant dans les monts de Verkhojansk, laissent des offrandes à l'abord de chaque nouveau col de montagne. En Yakoutie, les chasseurs honorent Bajanaj, esprit des forêts récompensant le bon comportement des hommes par du gibier. Dans la mythologie des peuples du nord, le monde est tripartite. Les arbres, les rivières, les montagnes, sont des lieux où se connectent parfois les Trois Mondes, où passent les voies empruntées par les chamanes.
Les Yakoutes honorent des arbres sacrés par des petits dons qu'ils accrochent aux branches. La Sibérie regorge de lieux sacrés ou maudits - vallées, monts, lacs, îles, etc., liés à quelque événement du passé immortalisé par la mémoire populaire : naissance, vie ou enterrement d'un chamane, malheur, événement surnaturel…