Je sais qu'il m'est impossible de rendre compte de ce vécu, d'essayer même de m'en approcher. Quelque chose est à la fois impossible à dire et se manifeste cependant dans toute son absolue nécessité.TRONG>
L'impossibilité de la totalisation comme dans le roman, tel qu'on pouvait l'écrire au 19e siècle. Il m'est impossible de raconter une histoire qui ait un début, un milieu et une fin. Ce réalisme, cher à G. Lukacs, signifie que le réel a une consistance, qu'il peut être scientifiquement saisi, artistiquement figuré ou figuralisé. Pour moi, il n'y a que la cassure, la brisure, la béance qui ne peut être comblée.
Je préfère, en conséquence des formes courtes plutôt que des formes longues ; le fragment, la nouvelle, le récit, l'aphorisme, la note, la chronique, de façon à témoigner de l'impossibilité de faire lien.
J'ai recours aux formes de collage, de montage, d'assemblage, de tout ce qui peut faire trace des temps désajointés que nous avons vécus, de tout ce qui permet de faire grincer les temporalités. J'écris à propos d'un passé en attente de signification sans que cette signification puisse avoir lieu. L'histoire, quelque part a perdu son ombre et ne peut plus rien signifier.
Mon écriture ressasse et bégaie. Elle inscrit la récurrence, le traumatisme, l'obsession ; elle tourne autour de signifiants errants : guerre, juif, Auschwitz, signifiants-maîtres qui gouvernent une destinée.
Mon écriture cherche aussi des lieux d'ancrage à la place de ces non-lieux de la mémoire que sont la Pologne, l'Europe centrale et orientale, non lieux où il n'y a plus rien. En 1945, pour nous, il n'y avait plus rien. Comment écrire le rien ?TRONG>
A l'inverse, je tente de trouver un sol dans d'autres lieux à même les formes que j'ai indiquées.
Il y a d'abord, la Francité, la France, l'école républicaine, Paris, son imaginaire. De là, ces itinéraires obsessionnels de Belleville à Montparnasse, cette poétique des bistrots et des rues, ces déplacements perpétuels, la flânerie qui ne sont là que pour occulter les blancs d'une identité blessée dès le départ. On ne m'y reprendrait plus. Il n'y aurait plus d'étoile à se coller sur la peau. Plus Français que moi, tu meurs !
Il y a ensuite Montréal, un véritable nouveau départ, l'énigme du nouveau monde, la porte de l'Amérique, The American dream en français, un sol qui n'a pas connu la guerre, l'occupation, la persécution. Il est difficile de ce que représente Montréal pour moi : être à l'abri, totalement à l'abri, le refuge. Il y a enfin, ces listes, ces menus objets marqueurs de temps, l'agenda, la boîte de vie, tout ce qui fait trace de la réalité du temps qui passe, de la réalité de l'existence dans sa banalité même. Je crois qu'il me faut insister sur ce point. Pour nous, avoir la vie de tout le monde : aller à l'école, partir en vacances, faire des études, flirter, se marier, avoir des enfants, avoir un métier, aller au cinéma, tout cela a été une conquête. L'accession au droit à la banalité fut un grand bonheur.
Ce détour me permet de revenir à des sujets plus risqués comme cette confrontation avec Berlin, au niveau d'un triple projet, de fiction, de travail d'analyse et comme expérimentation virtuelle sur l'Internet.TRONG>
En somme, mon écriture s'inscrit dans le cadre d'une identité marrane de la destinerrance pour employer des notions de J. Derrida. "... Je suis de ces marranes qui ne se disent même pas juifs dans le secret de leur coeur, non pour être des marranes authentifiés de part et d'autre de la frontière publique, mais parce qu'ils doutent de tout, jamais ne se confessent ni ne renoncent aux lumières, quoi qu'il en coûte, prêts à se faire brûler...." (Jacques Derrida et Geoffrey Bennington. J. Derrida. Le Seuil, 1991, p 160.)
Et encore : "si l'on appelle marrane, par figure, quiconque reste fidèle à un secret qu'il n'a pas choisi, là même où il habite... là même où il séjourne, sans dire non, mais sans s'identifier à l'appartenance, eh bien, dans la nuit sans contraire où le tient l'absence radicale de tout témoin historique, dans la culture dominante, qui par définition dispose du calendrier, ce secret garde le marrane avant même que celui-ci ne le garde...." (J. Derrida. Apories. Galilée, p 139.)
A quelqu'un qui lui fait remarquer que son oeuvre est tout entière imprégnée de procédés talmudiques, il répond qu'il faut s'interroger sur ce fait de subir l'influence de quelque chose qu'on ne connaît pas, qui n'a pas été transmis. Il ne connaît pas le Talmud, mais sans doute que le Talmud le connaît.
L'écrivain serait marrane dans la dissonance, la non coïncidence de ce qu'on attend de lui. Il ne serait plus l'écrivain de l'exil, ni de l'errance, mais, pour emprunter un autre terme à J. Derrida, écrivain de la Destinerrance. Dans ce mot valise, on entend à la fois, l'errance et la destination ou la destinée. Derrida reprend son principe "postal", où les lettres peuvent être en souffrance, où la lettre rate son destinataire, où elle le précède.
Je m'adresse en fait toujours à quelqu'un d'autre et ma lettre pourrait bien me revenir avec "n'habite plus à l'adresse indiquée", ou "retour à l'expéditeur". Les écrivains seraient alors de nouveaux nomades de notre monde fragmenté et éclaté avec un imaginaire de la multiplicité : plusieurs langues, plusieurs passeports, des allers et retours, des diasporas, des exils plus ou moins temporaires, volontaires et involontaires, des fixations éphémères, des parcours, des itinéraires ; imaginaire de la métamorphose au niveau des genres, de la langue, des écrivains de l'ère du téléphone portable, de l'internet, des cybernomades, d'une nouvelle cybermigrance. Il s'agit toujours d'une écriture du désajustement des temps présents, d'une internationale des "voyageurs qui acceptent de faire l'épreuve d'un temps et d'un espace désajointés et de s'ouvrir ainsi à la ressource d'un tel désajustement : la double possibilité de la catastrophe et de la surprise" (Jacques Derrida, La Contre Allée, 1999, p 100.)