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DU DROIT D’AUTEUR AU DROIT DE L’AUTEUR
Rencontre avec l'économiste Daniel Cohen
L'économiste Daniel Cohen répond aux interrogations que suscite l'évolution des techniques dans les usages de la culture établie. Ses réponses lumineuses nous invitent à imaginer et à élaborer des modes de fonctionnement différents, où les individus sont acteurs de leurs choix. Qu'il s'agisse de l'auteur, de l'éditeur, ou des lecteurs, il appartient désormais à chacun de trouver, à partir de ses repères habituels, les mesures appropriées qu'implique une économie nouvelle des échanges...

Les développements proposés par Daniel Cohen constituent un texte de référence. Daniel Cohen est Professeur de sciences économiques à l'Université de Paris-I (Panthéon-Sorbonne) et à l'Ecole Normale Supérieure. Il est membre du Conseil d'Analyse Economique du Premier Ministre et éditorialiste associé au journal Le Monde.TRONG>
 
Désigné "Economiste de l'année" en 1997, par Le Nouvel Economiste, il a reçu le prix du Livre d'Economie 2000 ainsi que le prix Léon Faucher de l'Académie des Sciences Morales et Politiques et le prix Synapsis "Mutations et Travail" pour son ouvrage Nos temps Modernes.



"L'éditeur garde un rôle de filtre essentiel. Mais il n'est pas le seul. Les libraires, les journalistes partagent largement cette fonction avec lui." (…) "il est aberrant de penser que tout pourra continuer comme avant."TRONG>
 
 
Comment pouvez-vous écrire que " la propriété intellectuelle c'est le vol " (1) ?
 
Le débat sur la propriété intellectuelle relance aujourd'hui la formule de Proudhon, mais sur une tout autre base. Nous ne sommes plus dans le monde des objets mais dans le monde des idées. Cela fait une différence fondamentale. Refuser la propriété à l'usager d'un logement, c'est le menacer qu'un autre occupe sa place, c'est le priver d'une dimension importante de sa vie, la sécurité. La propriété revêt en ce cas une dimension morale. Dans le monde des idées, il en va autrement. Une découverte scientifique qui permet de guérir une maladie n'oblige pas à choisir entre un malade et un autre. La dimension morale ne se pose plus de la même manière : les malades du SIDA en Afrique qui ne peuvent acheter les tri-thérapies parce que les royalties coûtent trop cher en attestent.



Le modèle de gratuité proposé par Napster a été récupéré et détourné par les majors. Comment voyez-vous évoluer la confrontation entre partisans et adversaires de la gratuité de diffusion des oeuvres musicales par Internet ? TRONG>
 
Je ne propose pas la gratuité. Je note l'aspiration nouvelle qui émerge depuis notamment que l'usage d'internet s'est généralisé. C'est évidemment aux auteurs et aux producteurs de jouer au plus près avec cette demande nouvelle. L'ignorer et continuer de vendre à l'unité les oeuvres culturelles est ridicule. Certaines oeuvres deviendront entièrement gratuites (les journaux sont d'ores et déjà libres d'accès sur le net) et ce sera aux industriels de trouver une demande complémentaire solvable. Les télévisions hertziennes ont vécu de la publicité ; les industriels du disque devront peut-être se reconvertir en organisateurs de concert. Certains gagneront plus, d'autres moins, mais une chose est sure : les oeuvres circuleront davantage.



Existe-t-il des exemples dans l'histoire de l'industrie culturelle de passage du paiement à la gratuité ? Dans ce cas, comment protégez-vous le droit d'auteur ?TRONG>
 
Je pense qu'il faut passer du droit d'auteur au droit de l'auteur, ce qui n'est pas la même chose. Bien souvent, dans le cas de l'édition notamment, un auteur garde une propriété morale sur son oeuvre mais abandonne toute propriété économique à son éditeur. Résultat : nombre d'oeuvres dorment dans les coffres des maisons d'éditions sans bénéfices pour personne. Ce devrait être à l'auteur de pouvoir décider lui-même quand et dans quelles conditions son oeuvre peut passer dans le domaine public. Les éditeurs choisissant la formule de précaution qui consiste à attendre l'extinction des droits ne sont pas les mieux placés pour décider.



Que pensez-vous des efforts faits par l'industrie du cinéma pour devancer ce mouvement et se protéger de la gratuité. Quid du droit à l'image ? Peut-on envisager d'établir une comparaison évolutive entre la musique, le cinéma et l'édition ?TRONG>
 
En proposant des cartes UGC ou autres les distributeurs ont pris la dimension du problème. Ils libèrent la demande pour un prix convenu à l'avance, partant du principe fondamental : une oeuvre intellectuelle peut être vue par une personne ou un milliard, le coût est le même. Reste évidemment à vérifier qu'une telle formule ne marginalise pas les petits producteurs, problème que les spécialistes du droit de la concurrence connaissent bien. On peut par exemple obliger à une séparation radicale des activités de production et de distribution pour éviter la formation de blocs dominants. Chaque support trouvera une évolution propre. Dans le cas de l'édition, le livre imprimé garde un avantage indiscutable, que le livre de poche renforce pour les tirages grand publics. Il me paraît inéluctable pourtant, pour des ouvrages difficiles à la distribution restreinte, que l'accès en ligne se développe aussi. 



Le rôle de l'éditeur comme médiateur entre l'auteur et son public est-il remis en cause ?TRONG>
 
L'éditeur garde évidemment un rôle de filtre essentiel. Mais il n'est pas le seul. Les libraires, les journalistes partagent largement cette fonction avec lui. Dans le cas de la recherche scientifique, l'ouvrage ou l'article n'est généralement publié que lorsqu'il a terminé sa carrière, après que l'auteur l'a présenté en séminaires, distribué sous forme de documents de travail. Dans le cas du grand public, on peut imaginer de nouveaux partenariats entre des revues et des auteurs, comme au temps des feuilletons littéraires, qui publient les premiers chapitres d'un ouvrage qu'on peut ensuite télécharger sur le net. Le risque d'une disparition des éditeurs est bien davantage celui d'une disparition de la concurrence (comme dans le cas des films) que celui d'une disparition du rôle de filtre destiné à réduire l'offre.



Peut-on considérer que la notion de droit d'auteur est associée à la construction d'un modèle culturel occidental ?  TRONG>
 
L'Occident à qui l'on doit les cathédrales gothiques ou les oeuvres de Michel-Ange n'a que très tardivement rencontré le problème de la propriété intellectuelle. Je crois qu'il s'agit d'un débat très contemporain. Le capitalisme est en train de passer d'un modèle industriel où la production en série d'un nombre limité de produits laisse place à une course effrénée à l'innovation. Par ailleurs une nouvelle division internationale du travail est en train d'émerger entre les pays riches, producteurs d'innovations, et les pays pauvres qui en seront les fabricants. Il y a donc un double enjeu : jusqu'où ira la marchandisation de l'artiste ou du chercheur ? Comment se fera à l'échelle du globe le partage des richesses ?



Quelles recommandations pourriez-vous faire aux éditeurs confrontés à l'outil Internet ? D'ici cinq ans que va-t-il se passer ?TRONG>
 
Je pense que seule la pression des faits et de la concurrence peut amener les éditeurs à innover. Ma première recommandation ira donc aux auteurs, pour les inviter à réviser (collectivement) les termes de leurs contrats habituels avec les éditeurs. Je pense ensuite que de nouvelles associations entre éditeurs et universités, éditeurs et magazines peuvent jouer de la gratuité pour faire connaître un auteur, lancer un ouvrage difficile, quitte à le faire revenir ensuite dans le sillon de la filière classique. En tout état de cause, il est aberrant de penser que tout pourra continuer comme avant. La vente de livres dont l'auteur récupère 10 % du prix de vente, les frais de production et commercialisation absorbant les autres 90 % (dont 54 % pour la distribution/diffusion) alors même qu'on dispose de techniques qui réduisent celles-ci considérablement, ne pourra pas durer éternellement.
 
Note
(1) titre de votre article paru à la une du journal Le Monde le 9 avril 2001.



Bibliographie sommaire de l'auteur
 
Nos Temps Modernes, Flammarion, 2000, (traduction en 7 langues)
Richesse du Monde et Pauvretés des Nations, Flammarion, 1997 (traduction en 15 langues)
Les infortunes de la Propriété, Julliard et MIT Press, 1994
Private Lending to Sovereign States, MIT Press, 1991

 
D.Cohen a également publié de nombreux articles dans des revues françaises et internationales (American Economic Review, Review of Economic Studies, Journal of International Economics, Journal of Monetary Economics, European Economic Review, Revue Economique, Economie et Statistiques).
 
Daniel Cohen a été co-directeur du Programme de Macro-économie Internationale du Center for Economic Policy Research (CEPR) à Londres, membre de l'Institut Universitaire de France et membre du Council de l'Association Européenne d'Economie. Il a travaillé comme consultant à la Banque Mondiale et au Fonds Monétaire International et pour le programme TACIS Program de la Commission Européenne en Russie. Il a été également conseiller du gouvernement bolivien (en 1985 avec Jeffrey Sachs) et Visiting Scholar à l'Université de Harvard.





Martine Lemalet, septembre 2001.TRONG>
Copyright manuscrit.com 2001.TRONG>

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