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LA PAROLE PUBLIQUE RETROUVÉE
Rencontre avec Laurent Chemla
Laurent Chemla est "un dinosaure" de l'histoire du web en France. Engagé très tôt dans la vie associative dédiée au réseau, il participe dès 1996 à la création de l'Association des Utilisateurs d'Internet, et en 98 à celle de l'Ecole Ouverte de l'Internet. Très vite, son expérience de la toile l'amène à s'interroger sur l'évolution irréversible qu'implique cette nouvelle donne pour la liberté d'expression...

Laurent Chemla a publié plusieurs essais sur cette question, tous accessibles sur Internet (sur Freenix pour les plus anciens, et le site d'Uzine pour les plus récents).
 
Il donne ici son point de vue sur les conséquences d'Internet sur la circulation des oeuvres et de l'information, sur la parole publique, libérées, selon lui, de tout "intermédiaire entre l'auteur d'un contenu et celui qui s'y intéresse."TRONG>

TRONG>



"Etre un citoyen impliqué, c'est d'abord être un citoyen qui a découvert, ou retrouvé, une parole publique. Oser s'exprimer, dire ce qu'on pense, donner son opinion en public…"TRONG>

La liberté de circulation de l'information qu'induit internet est en train de modifier l'appréciation des règles légales. La responsabilité des hébergeurs, mise en cause par la juridiction française représente un des problèmes majeurs du débat de fond qui fixe le droit loin de l'équité. Les récents aménagements de la loi répondent-ils à l'émergence de cet immense chantier ?

 
Ce n'est pas Internet qui induit la liberté de circulation de l'information.
Cette liberté-là a été énoncée comme un de nos droits fondamentaux dans l'article 19 de la déclaration universelle des droits de l'homme, qui exclue la notion de frontière du cadre de l'expression. Je constate souvent à quel point il est oublié de tous, d'ailleurs, cet article, quand il est question d'Internet. Le voici donc :



"Tout individu a droit à la liberté d'opinion et d'expression, ce qui
implique le droit de ne pas être inquiété pour ses opinions et celui de
chercher, de recevoir et de répandre, sans considérations de frontières,
les informations et les idées par quelque moyen d'expression que ce
soit."


On aura beau dire tout ce qu'on voudra sur la disparition des frontières, on aura beau s'en plaindre ou s'en réjouir, en tout état de cause cette notion est précisément mise en exergue ici, et s'il faut s'étonner de quelque chose, alors qu'on s'étonne de trouver dans ce texte de 1948 des  mots à ce point en rapport avec les affaires les plus récentes.
 
Je ne remets pas en cause le fait que certaines expressions soient illégales en France. Au contraire, même. De là à vouloir, comme c'est le cas dans la plupart des décisions de justice récentes, recréer par le biais de filtres techniques des frontières infranchissables à l'expression d'opinions légales  dans leur pays d'origine, il y a un pas que nos juges n'hésitent pourtant jamais à franchir, comme s'ils n'étaient pas tenus de respecter les textes constitutionnels dans leurs décisions.



Et lorsque ces décisions sont, et heureusement, constamment remises en cause par les associations de défense des droits de l'homme, le législateur, plutôt que de rappeler à chacun à quel point sont précieuses ces libertés que la loi est supposée défendre, s'empresse de faire en sorte que la justice ne puisse plus jouer ce rôle, en donnant à des intermédiaires techniques une responsabilité qui les pousse à censurer d'eux-mêmes tout ce qui pourrait choquer tel ou tel.
 



La responsabilité des intermédiaires techniques TRONG>
 
Les débats autour de l'amendement Bloche (censuré par le Conseil Constitutionnel) ou de la future LSI, comme ceux qui concernaient la loi Fillon (censurée par le Conseil Constitutionnel en 1996), comme ceux qui se tenaient à la Commission Beaussant (dont le rapport est tombé dans une poubelle) tournent toujours autour d'une question centrale, la même d'ailleurs qui est régulièrement soulevée depuis que l'État s'intéresse au Réseau : qui doit être responsable de la parole publique directe des citoyens, facilitée par l'existence d'Internet ? Il semble qu'il soit impossible pour le législateur de répondre tout simplement "l'auteur".

 
Il semble qu'il faille à tout prix (et même si ce prix implique qu'on mette de côté une de nos libertés fondamentales) trouver un tiers qui devra répondre d'un délit lorsque l'auteur est difficile à trouver. Il semble qu'il faille absolument que l'État mette en place un réseau d'intermédiaires chargés, du fait de leur responsabilité légale, de faire respecter la loi en lieu et place de la Justice.
Il semble que l'État souhaite établir une censure qui ne dit pas son nom, sans se salir d'avantage les mains qu'en désignant ceux qui seront chargés de pousser sous le tapis toute la saleté indigne de nos salons républicains.
 
L'État donc pousse depuis 1996, et malgré 2 censures du Conseil Constitutionnel, dans une seule et unique direction : rendre les intermédiaires techniques responsables de la parole publique de leurs clients. Au risque, bien sûr, que ces intermédiaires soient contraints de limiter cette parole bien plus drastiquement que la loi ne l'impose, dans un réflexe de protection bien naturel. Quel commerçant hésiterait entre un client qui lui rapporte quelques centaines de francs par ans et le risque d'être poursuivi devant un tribunal pénal pour les propos tenus par ce client ? Quel commerçant mettra en balance l'argent de la publicité d'un annonceur fortuné avec la pauvre page-perso d'un lambda quelconque qui ose dénoncer les pratiques de ce même annonceur ?



Comme l'État ne daigne pas, dans le même temps qu'il souhaite contraindre un tiers à la censure, établir un délit qui permettrait à un client injustement censuré de se retourner contre cet intermédiaire, il rend le choix du technicien parfaitement clair : dans le doute, je coupe, sinon j'assume la parole de l'autre, alors que je ne risque rien en censurant.
 
Parce qu'en effet il n'existe aucun délit de censure en France. C'est compréhensible : il n'existait pas avant Internet de moyen d'expression publique accessible à tous, dès lors il n'y avait aucune raison de protéger cette liberté là comme le sont tous nos autres droits fondamentaux. Il n'en reste pas moins qu'au "pays des droits de l'homme" un simple citoyen ne peut pas porter plainte pour "atteinte à la liberté d'expression". Il n'existe tout simplement aucun texte qui le lui permette.
 
Et l'État, plutôt que de constater que l'évolution technologique a rendu possible l'exercice d'un droit fondamental et de se dépêcher de protéger cette possibilité nouvelle, s'empresse au contraire de faire en sorte que cette liberté disparaisse au plus vite. Chacun en déduira ce qu'il souhaite. Mais je ne peux pour ma part imaginer d'autre raison que la peur panique de voir le peuple avoir lui aussi accès à un domaine jusque-là réservé à ceux qui nous dirigent.



Voilà pour l'espace juridictionnel français. Mais n'est-ce pas une aberration de résonner à l'intérieur des frontières du seul territoire national pour un phénomène qui lui est un vecteur de la mondialisation ? Que faire ? Réfléchir à l'internationalisation de la Loi. Mais à quel titre ? Créer un "G8" juridique qui légifère au nom des puissances. Imposer des solutions associatives pour lutter contre les monopoles ? Quid des zones de non droit, de la pratique de la censure qui y est déployée ?
 

La loi du plus fort

La notion de non-limitation de l'expression à l'intérieur des frontières d'un pays est définie depuis la fin de Seconde Guerre Mondiale déjà. Et il existe une jurisprudence depuis longtemps établie qui définit la loi applicable comme étant celle du pays émetteur et qui s'applique par exemple dans le domaine de la télévision satellite. Qui comprendrait que l'Iran demande à AB-Sat de cesser la diffusion de XXL depuis un satellite susceptible d'être capté depuis son territoire ? Qui comprendrait qu'un tribunal iranien puisse faire cesser les émissions d'un satellite européen ?


Et, parce qu'on parle d'Internet et qu'on en a plus peur que de la télé, on dirait que tout un tas de gens trouve naturel que la France demande à Yahoo de cesser une activité parfaitement légale aux USA et qu'un tribunal parisien fasse pression pour que cette activité cesse.



La France est économiquement plus forte que l'Iran. Elle peut faire en sorte d'imposer sa loi au point que chacun trouvera ridicule d'imaginer qu'une Fatwa suffise à faire stopper une émission. Mais les USA sont économiquement plus forts que la France. Doit-on du coup admettre que les lois des USA vont prendre le pas sur nos propres lois ?
 
"Imaginer une justice commune c'est faire le deuil de nos cultures"

La question n'est bien sûr pas limitée à Internet. Quand les USA imposent une taxe de 100% sur le Roquefort, des gens se lèvent pour s'indigner. J'aimerais que ces gens se lèvent aussi pour s'indigner du fait que les USA arrêtent un informaticien russe de passage qui a commis le grave délit consistant à travailler pour une net-entreprise qui commercialise un logiciel, parfaitement légal en Russie, qui permet de relire et de copier les Ebooks d'Adobe, entreprise américaine. Les lois internationales n'existent que dans des cas extrêmement rares. La justice est ce qui fonde un état, elle dépend de son histoire, de sa culture. Elle est intimement liée à ce qui fait une nation. Imaginer une justice commune c'est faire le deuil de nos cultures, de nos différences.



C'est un acte grave. Mais comme nos gouvernements semblent incapables d'imaginer de nouveaux moyens d'appliquer les peines décidées par nos tribunaux, leur seule option semble être d'unifier les droits de façon à continuer comme par le passé, de filtrer, d'imposer une régulation étatique de la parole de leurs citoyens. Il semblent préférer la perte de ce qui fonde nos sociétés, imaginer des législations internationales, pour pouvoir continuer d'appliquer ces filtres. Sans même voir qu'à terme, la loi internationale sera la loi du plus fort économiquement, et pas la somme des lois de chacune de nos cultures.
 
Dès qu'on sort de "seule la législation du pays émetteur s'applique", on se heurte à cette question. Pour moi, il semble évident qu'on se trompe, et une preuve de cette évidence, c'est que les pays les plus intéressés par les "solutions" imaginées en France, pays en pointe dans ce domaine et où, du coup, ça vaut vraiment la peine de se battre, sont les pires dictatures que connaît notre planète. Au "sommet mondial des régulateurs sur Internet" réuni fin 99 à l'UNESCO (on croit rêver) à l'initiative de notre CSA national, il y avait des représentants de l'Iran, de la Turquie, du Gabon, de la Malaisie, de la Thaïlande, du Nigéria, de l'Angola, du Burundi, de Syrie et du Mozambique. Voilà ceux qui s'intéressent à la situation en France, et voilà pourquoi c'est ici qu'il faut se battre pour donner un autre exemple que celui qui consiste à dire "Nous sommes les plus forts, nous pouvons faire taire partout l'expression qui est illégale ici".



Internet : zone de plein droit ?TRONG>

Et il y a des solutions. On peut, par exemple, cesser de parler de "zones de non-droit" (une notion à qui on peut faire dire tout et n'importe quoi) et s'intéresser aux vrais dysfonctionnements: sur Internet, les gens sérieux ont depuis longtemps cessé de dire que la loi n'était pas applicable. Au contraire d'ailleurs, le problème serait plutôt la surabondance des droits applicables. En France seulement, entre le droit des télécommunications, celui de la presse, celui inventé pour le Minitel, le droit commercial, le droit des marques et j'en oublie, on se retrouve face à des contradictions qui posent des réels problèmes. Même en appliquant le principe du "pays émetteur", on a du mal à s'y retrouver.
 
Alors parlons de rénover nos codes, par exemple : cesser de légiférer sur chaque innovation technique pour revenir à des principes plus généraux, par exemple, aurait permis d'éviter que des tribunaux appliquent des textes prévus à l'époque du Minitel lors de procès qui traitaient d'Internet. De ce point de vue, la volonté actuelle de légiférer autour d'une profession (les hébergeurs) qui a vocation à disparaître d'ici quelques années avec l'évolution des systèmes et des réseaux est d'une stupidité sans non.



Parlons aussi de l'application des peines : oui il est difficile de faire appliquer en dehors de nos frontières des décisions qui nous semblent pourtant justifiées. Mais ce n'est pas pour cela que notre appareil judiciaire est remis en cause, seulement la part qui concerne la mise en place des décisions de nos tribunaux. Cela n'ôte en rien la valeur de rappel historique d'un procès comme celui qui fut fait à Yahoo. Le seul résultat, c'est que la peine n'est pas appliquée, parce que notre justice n'a pas imaginé d'autres punitions que des peines inapplicables dans un système mondialisé. Si le tribunal avait décidé, par exemple, de condamner Yahoo à ne plus passer d'accords publicitaires avec aucune entreprise française, sa décision en aurait-elle été diminuée ?
 
Cessons aussi de parler de "non-droit" en imaginant qu'un délinquant resterait intouchable parce qu'il utilise Internet : c'est là un mensonge complet. Si en France plus de la moitié des crimes de sang restent impunis parce qu'on ne retrouve pas le coupable, sur Internet la recherche d'un coupable est triviale tant il est difficile de cacher ses traces. Si on trouve beaucoup de réseaux pédophiles sur Internet, ce n'est pas parce qu'Internet fabrique des pédophiles mais parce qu'ils ont bien plus de mal pour se cacher là que partout ailleurs.
 
Montrons l'exemple, donc, mais en faisant preuve d'imagination au lieu de faire semblant de pouvoir se replier derrières des frontières disparues, essayons d'inventer des nouveaux modes de réflexion, plus adaptés au nouveau monde.



La redistribution des pouvoirs est enclenchée. TRONG>
 
Elle implique un déplacement du politique en général vers le citoyen en particulier qui devient un acteur majeur. La responsabilité individuelle - encore faut-il être un citoyen impliqué - régule-t-elle les effets centrifuges d'une société plurielle - mouvements migratoires, savoirs transversaux, économies mondialisées ?
 
Une société dans laquelle la redistribution des pouvoirs n'est pas permanente est une société morte, à mon avis. Ce n'est pas un déplacement du politique vers le citoyen qui se produit avec Internet, mais au contraire un déplacement du citoyen vers le politique : c'est d'ailleurs une des choses qui fait le plus peur à nos politiques professionnels, d'ailleurs. En ce sens Internet donne une nouvelle jeunesse à nos sociétés…



Etre un citoyen impliqué, c'est d'abord être un citoyen qui a découvert, ou retrouvé, une parole publique. Oser s'exprimer, dire ce qu'on pense, donner son opinion en public - et pas seulement dans le cercle familial - confronter sa vision du monde à celle d'autrui, accepter de remettre en cause des idées reçues en les discutant avec d'autres, motiver du coup ses propres opinions, apprendre à les défendre, apprendre à débattre et à connaître les arguments contraires. C'est tout ça qui construit une conscience politique, citoyenne si on veut utiliser un mot à la mode. Mais justement, c'est aussi tout ça qu'apporte Internet à qui veut bien dépasser le gadget pour s'intéresser au contenu sociologique. Sur Internet on réapprend à parler aux autres alors même que toute notre éducation nous a appris à ne prendre la parole que quand, et si, on nous la donne.
 
Internet politise ceux qui l'utilisent pour s'exprimer.

 
Lentement au début, et de plus en plus vite ensuite. Dans le même temps, il fournit des structures et des outils qui permettent le travail politique : on peut s'y regrouper pour préparer une action, mettre en place des cellules de débat interne ou public, diffuser les résultats de ces actions, faire connaître un combat. Toutes sortes de choses qui n'étaient pas, par manque de temps ou d'argent, à la disposition du simple citoyen avant que le réseau ne les lui offre sur un plateau.



Ces outils nécessitent encore quelques compétences techniques, mais de plus en plus vite ils deviennent à la portée de tout un chacun. Bientôt n'importe qui pourra créer une liste de discussion d'un simple clic de souris. Bientôt il deviendra facile d'héberger sur son propre ordinateur le site Web de l'association, ou du groupe informel. Et même si des connaissances techniques resteront toujours utiles, elles deviendront aussi communes que le savoir qui permet à la majorité des gens de conduire un véhicule automobile, ce qui était aux début de l'industrie réservé à quelques uns.
 
La diffusion de ce savoir se fait, elle aussi, sur Internet. Je trouve pour ma part qu'un gouvernement responsable devrait prendre en charge une partie de cette éducation au réseau, cependant, pour ne pas laisser sur le bord de la route ceux qui n'ont pas aujourd'hui accès à ce savoir là. Mais même sans son aide, de plus en plus de gens sauront utiliser les outils informatiques et seront à même de prendre en charge les "choses publiques" que la mondialisation ou le je-m'en-foutisme ont ôté des mains des gouvernements.
 
Je n'ai pas résolu la question de savoir si, à ce jour, la "masse critique" de ceux qui utilisent et apprennent la politique du réseau était suffisante pour empêcher un retour au statu-quo ante. Mais je l'espère.



Le role des "penseurs" professionnelsTRONG>
Internet remet-il en cause les intermédiaires économiques ou politiques ?TRONG>

Internet remet en cause tout ce qui est un intermédiaire entre l'auteur d'un contenu et celui qui s'y intéresse. Ca va du musicien qui n'a plus besoin du réseau de distribution des maisons de disques pour faire connaître son oeuvre, à l'association de défense des droits de l'homme devenue inutile parce que son rôle de représentation n'a plus de raison d'être dans un monde où chaque citoyen peut diffuser lui-même ses idées.
 
Et cela passe aussi par tous les "penseurs" professionnels, ceux qui ont une opinion sur tous les sujets de société et qui étaient utiles pour exprimer en public des réflexions qui ne pouvaient se tenir sans leur parole : en rendant le débat aux citoyens, Internet limite ce rôle là aussi. Le seul moment où le représentant redevient utile, c'est lorsqu'il faut faire passer le message dans les médias traditionnels. Mais pour combien de temps encore ?



Nous vivons dans une démocratie représentative : dans le monde qui était le notre, il était illusoire de penser que le peuple pourrait se gouverner lui même sans passer par la désignation de représentants. Ca n'a pas disparu parce qu'Internet est là, mais en effet, même dans ce cadre, le rôle du représentant diminue et se transforme. Il me semble évident que les idées de "vote électronique" dans lequel chacun peut à tout instant donner son avis sur chaque décision de l'appareil d'État est dangereuse. Tout aussi dangereuse qu'un gouvernement qui ne gèrerait le pays que pour répondre aux attentes exprimées par des sondages d'opinion : rien ne remplacera le débat public organisé à l'échelle nationale, pas même Internet. De là à penser qu'Internet ne va rien changer au mode de fonctionnement de nos institutions, il y a un pas que je me garderais bien de franchir.
 

La gratuité et la diffusion des savoirs
s'affichent sur les écrans personnalisés des chercheurs. Qu'advient-il désormais du droit d'auteur ? Comment l'édition classique peut-elle réagir ?



Le droit d'auteur a été longtemps une notion utile, qui a permis que les articles ne dépendent plus de l'hypothétique manne financière des princes de ce monde. Mais une solution qui était bonne il y a un siècle n'est plus obligatoirement bonne aujourd'hui. Le dogme du droit d'auteur qui semble intouchable commence sérieusement à être remis en question, y compris par des auteurs d'ailleurs, et surtout des petits (comme par hasard).
 
Le droit d'auteur repose, pour moi, sur un mensonge. Il affirme que celui qui produit une oeuvre de l'esprit la possède entièrement, comme s'il était possible à un individu seul de produire quoi que ce soit sans se reposer sur le passé de l'espèce toute entière. Comme si une oeuvre n'était pas le produit de toute la société plutôt que celle d'un seul homme. Il est évident que c'est faux, et il est évident que le droit d'auteur tel qu'il existe néglige énormément la part de la société dans la "possession" de l'oeuvre. Cette notion est devenue trop simpliste pour notre monde actuel, selon moi.



Même si elle a été utile longtemps, elle est à revoir. N'importe quel éditeur de jeux vidéo sait très bien que le "piratage" de sa dernière oeuvre fait bien d'avantage pour sa diffusion que toutes les publicités télé du monde, en ne limitant pas le bouche-à-oreille à ceux qui peuvent s'offrir un original.
 
Ce qui valait à une époque où un duplicata coûtait presque autant que l'oeuvre initiale ne vaut plus lorsque non seulement la copie est presque gratuite, mais qu'en plus elle est "parfaite" (au sens où elle est indiscernable de l'original, comme dans le cas d'un CD par exemple) : l'oeuvre devient alors accessible à un plus grand nombre. Certains choisissent de la payer, et certains de la copier. Tous diffusent et font connaître l'auteur, participant à sa reconnaissance médiatique. Certains lui offrent de l'argent en échange, d'autres ne lui offrent que cette reconnaissance (qui a, elle aussi, des retombées financières non négligeables). Est-ce un si mauvais modèle ?
 
L'auteur voit son oeuvre plus largement diffusée. C'est là le but, il me semble, lorsqu'on crée quelque chose. Ce faisant il se fait connaître et vendra d'avantage ses travaux suivants, ou bien recevra d'avantage de commandes de travaux "à façon", payés eux rubis sur l'ongle. C'est là le modèle le plus courant dans le monde du logiciel libre, qui fait de plus en plus souvent concurrence aux logiciels dit "propriétaires" parce qu'ils reposent eux aussi sur la notion de droit d'auteur. Et le monde du logiciel libre est en plein essor économique, pourtant.



Et ce n'est qu'un modèle parmi beaucoup d'autres. Qui rend inutile, bien sûr, les sociétés d'auteurs, par exemple.

Ou qui leur demandent une transformation qu'elles ne sont pas prêtes à admettre (aujourd'hui il est impossible d'adhérer à la SACEM tout en distribuant sur le Web une oeuvre qu'on souhaite offrir, par exemple). Qui gênent les grands éditeurs aussi, bien sûr. Mais que peuvent-ils face à l'évolution technologique ? Ceux qui se battent aujourd'hui contre Napster vont-ils intenter des procès contre chacun des citoyens qui s'échangent, avec des techniques complètement décentralisées, les oeuvres de leurs auteurs favoris ? Ils ne pourront pas et mènent un combat d'arrière garde.
 
Je préfère réfléchir à des solutions nouvelles, et plutôt meilleures, que de me battre pour que les anciennes techniques obsolètes perdurent.



Confession d'un voleurTRONG>
Vous publiez un livre en janvier chez Denoël, qui sera simultanément être accessible en fichier numérique. Quels en sont les thèmes majeurs ? Quel est son titre ? Pourquoi ce livre papier ? TRONG>
 
Dans Confession d'un voleur, vous retrouverez tous les thèmes que j'aborde ici, et d'autres encore. Mon objectif, avec ce livre, est de pousser à la réflexion autour de tous les enjeux de société qu'Internet crée. De faire partager ma propre réflexion, comme Internet m'a appris à le faire, avec un public différent, sur un média plus habituel aussi, ce qui est plutôt une démonstration du fait qu'Internet n'est pas un milieu qui rend autiste, au contraire.



Son titre évoque celui d'un article que j'ai publié dans le Monde l'an dernier. J'y parlais d'un problème qui me touche de près, tout en essayant de montrer grâce à cet exemple, les dérives du tout-commerce sur Internet. Mais je ne me limite pas à cet aspect des choses dans le livre.TRONG>

Et à la lecture de ma réponse à la question précédente, vous savez pourquoi je ne crois pas perdre des lecteurs en proposant dans son intégralité le livre numérique, au contraire.



Qui êtes-vous Laurent Chemla ? TRONG>
 
Vous vous traitez de "dinosaure". N'est-ce pas là une manière pudique d'échapper au culte du gourou ? Vous êtes à l'origine de plusieurs projets citoyens, vous semblez traverser librement l'espace réduit des pensées uniques de quelque bord que ce soit, comment échappe-t-on à l'enfermement de la "modernité militante" tout en restant fidèle à ses convictions ?
 
Je suis un citoyen qui a appris avec Internet à s'intéresser à la société qui l'entoure au point de souhaiter pousser d'autres que moi à s'y intéresser. Si je suis un gourou, alors je suis un gourou qui souhaite que tout le monde devienne un gourou dans son propre domaine de compétences.



Je ne néglige pas la difficulté que représente la prise de parole publique. Je la vis, et je préviens ceux qui veulent suivre mon exemple que les nouvelles libertés qu'offre Internet induisent de nouvelles responsabilités, souvent lourdes à porter. Mais je ne considère pas que l'infantilisation soit une solution d'avenir, et je préfère faire confiance à mes concitoyens pour décider avec moi de leur futur, plutôt que d'imposer mes opinions. Je préfère leur donner tous les éléments d'une réflexion plutôt que de les pousser à penser comme moi (mais en espérant, les mêmes causes produisant les mêmes effets, les convaincre cependant).

Mais j'essaie quand même de ne pas me leurrer : mon rôle est celui d'un meneur, je le sais et je l'assume. Et même si mon objectif est de devenir inutile, je doute y parvenir trop rapidement.
 
Note

(1) Confession d'un voleur, Laurent Chemla, article paru à la une du journal Le Monde, le 29 avril 2000.






Martine Lemalet, septembre 2001.
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