Au sein du festival "L'Ile de France médiévale", l'exposition consacrée à l'"Amour de dieu" retranscrit l'adaptation de l'Eglise aux évolutions de la société, au travers des plans et des architectures, des livres et des objets liturgiques, des dogmes et des règles de vie des communautés monastiques. Pour ceux qui n'auraient pu se rendre au Musée d'art et d'histoire de Saint-Denis, rencontre avec Armelle Bonis, commissaire de l'exposition.
Brefs rappels historiques : La règle bénédictine domine le Moyen-Age ; Cluny a été créée en 910, elle est le premier véritable ordre monastique, indépendant des évêques et directement rattaché au Saint-Siège ; enfin, l'abbaye de Cîteaux a été fondée à la fin du XIe siècle. Du XIe au XVe siècle, les campagnes et les villes d'Ile-de-France ont abrité quelque 500 communautés de moines, de moniales ou de frères mendiants.
Quelle était votre idée de départ ?TRONG> Nous voulions mettre en lumière l'importance de l'implantation monastique dans la région et casser le discours convenu sur le monachisme en général et la période en particulier : on dit par exemple que le grand siècle est le XIIIe ; J'espère que l'exposition aura montré que le XIIe est vraiment la grande période du monachisme en Ile de France. On découvre aussi que les ordres de Cluny et de Cîteaux prennent un véritable essor à la même période, au XIIe siècle. Deux principes ont par ailleurs présidé à la conception de cette exposition : circonscrire l'espace monastique d'une part, et définir les particularités des ordres et leurs ressemblances d'autre part.
Comment avez vous travaillé pour cette exposition ? J'avais déjà, et longuement, travaillé avec Monique Wabont (ndlr : autre commissaire de l'exposition) sur l'abbaye de Maubuisson et sa gestion. Je me suis occupée de la recherche d'objets et j'ai cherché à Cluny systématiquement ce qui pouvait exister en Ile de France comme objets provenant de monastères ou d'abbaye. Monique Wabont, elle, s'est attelée aux cartes et a réalisé des graphiques à partir des données "scientifiques" dont nous disposions.
Il n'y a pas de représentation des monastères datant du Moyen-Age. Nous avons voulu jouer sur celles qui ont pu exister à différentes époques, prendre des objets médiévaux, des tableaux, des aquarelles plus tardifs (XVIIe, XVIIIe voire XIXe siècle) représentant les monastères ; quant aux graphiques, sur les implantations des monastères, par exemple, ils montrent de quelles données nous disposons aujourd'hui. C'était aussi, en un sens, une façon de dire au public que les archéologues et les historiens travaillent la plupart du temps sur des matériaux très hétérogènes. Ils racontent tous des bribes d'histoires qui, je l'espère, auront poussé le public à aller plus loin.
Quels sont alors les différences et les ressemblances que vous avez observées à travers les matériaux réunis pour l'exposition ?TRONG> Les différences sont d'abord d'ordre géographique : la répartition clunisienne en Ile de France est assez irrégulière, les sites sont en majorité ruraux. Leur expansion obéit à un principe hiérarchique à la fois vertical et horizontal, qui aboutit à la constitution de réseaux monastiques plus ou moins étendus. Elle est par ailleurs liée à l'émergence de la féodalité telle qu'elle s'entend à partir du XIe siècle. L'ordre cistercien a lui trois grandes particularités : il compte autant de monastères féminins que de monastères masculins ; par ailleurs leur répartition géographique est très déséquilibrée : aucune abbaye n'a été créée au-delà de la limite occidentale du diocèse de Paris.
Jusqu'au XIIe siècle, les cisterciens et les clunisiens se retrouvaient dans la tradition bénédictine classique, pour laquelle la splendeur est une expression de l'amour de Dieu. Mais, sous l'impulsion de Saint-Bernard, l'ordre cistercien a réagi contre cet étalage de richesses. Le nouveau mot d'ordre était : mener la vie pauvre du Christ pauvre. Néanmoins, si les monastères cisterciens sont un peu plus sobres, l'exposition permet de constater qu'ils sont tout de même assez grandioses. Cela peut sembler paradoxal, mais, l'esthétique cistercienne renvoie à une esthétique musulmane - découverte par les croisades - de la non-représentation. Alors que pour les bénédictins, l'édification du peuple de Dieu devait se faire par les images. En fait, il y a une grande ressemblance entre les ordres monastiques : tous revendiquent le retour à la pureté de la règle, à la pureté des textes.
Pourquoi avoir appelé votre exposition "l'amour de dieu", et pas le monachisme au moyen-Age ? Elle est assez concrète.TRONG> Au Moyen-Age, l'amour de Dieu était mesure de toutes choses. Nous voulions montrer à quel point il avait eu d'importance sociologique et même, et peut-être surtout, géographique. Les communautés étaient énormes. Et pour répondre à votre question sur le caractère "concret" de l'exposition, il correspond à une réalité : même quand on veut servir Dieu, vivre dans son Amour, on appartient à un système, à une hiérarchie, à une organisation. Par exemple, nous avons beaucoup travaillé sur l'équipement hydraulique des monastères. A travers les exemples que nous présentons, Maubuisson, Port-Royal, Jouy et Cercanceaux, nous avons voulu montrer que ces communautés ont cherché les moyens de vivre en autarcie, et, finalement, de façon très pragmatique. C'est à ce prix que se sont construites des vies dans l'Amour de Dieu.