Evolution de la figure du scientifique dans la recherche atomique française
A première vue, rien de moins similaire que deux laboratoires de recherche. Des sciences humaines aux sciences dures, certaines logiques reconductibles de l'une à l'autre se détachent (aspects sociologiques, modes de collaboration au sein d'un groupe de travail, formes d'incitation à la communication externe, exigences d'ordre méthodologique, etc…). Néanmoins, l'histoire d'une communauté de travailleurs scientifiques démontre, peut-être plus que nulle part ailleurs, le poids des structures tant technologiques, que politiques ou économiques dans la production de connaissances nouvelles. L'évolution de la figure du scientifique dans la recherche atomique française permet de tracer les logiques d'ensemble qui ont bouleversé, au cours de la seconde moitié du XXème siècle, l'organisation de la science.
Le changement d'échelle des laboratoires de recherche TRONG>
Au cours de la seconde moitié du XXème siècle, on est passé brutalement de petites structures réunissant des savants autour d'un projet commun à de gros organismes de recherche gérant des infrastructures lourdes et des effectifs gigantesques disséminés tant sur le plan disciplinaire que géographique. La création d'un Commissariat à l'Energie Atomique le 18 décembre 1945 avec une organisation centralisée et des centres de recherche pluridisciplinaires illustre pour la première fois en France ce que l'on a nommé "l'industrialisation de la recherche". Le plus vaste Centre d'Etude Nucléaire, celui de Saclay, allant jusqu'à atteindre un effectif de 6000 scientifiques et techniciens fait figure de véritable tête scientifique de tout l'édifice CEA.
Les Pionniers de l'Atome TRONG>
Parallèlement à ces changements, le statut du scientifique dans la société est modifié. Au sortir de la guerre, la France, sous la houlette de son plus célèbre savant, Frédéric Joliot-Curie, souhaite reconstituer un potentiel technique de qualité, afin de rendre le pays capable de maîtriser l'énergie atomique. Le climat d'optimisme et de patriotisme à tout crin, caractéristique de cette période de reconstruction, ainsi qu'une certaine conception de la responsabilité du scientifique dans sa société font dire à Joliot-Curie (nous sommes en 1944 à un réunion des comités directeurs du CNRS) : "Réfléchissez à ce que cela aurait de répercussions dans le pays si, par exemple, une bombe tombait ici en ce moment… Si une bombe tombait ici en ce moment et nous détruisait, ce serait plus grave que si elle tombait sur un gouvernement. On retrouverait immédiatement des membres pour ce gouvernement, mais on ne retrouverait pas immédiatement les hommes capables de créer et de travailler. Nous avons une responsabilité dans notre pays, il faut que chaque scientifique ait cette impression."
Il est important de prendre toute la mesure du positivisme scientifique que véhicule ce genre de discours. Nous sommes ici à une période où les savants ont une conception de la science susceptible d'assurer non seulement l'indépendance énergétique du pays, et donc un progrès technique et social, mais également un progrès intellectuel de la société toute entière et par-là même un progrès moral. D'autre part le scientifique en recherche atomique est revêtu d'une mission quasi démiurgique. Il est créateur, architecte d'une nouvelle ère depuis la découverte de la fission du noyau d'uranium. La brèche qu'elle ouvre dans la conquête par l'homme des forces issues du coeur de la matière rend possible des discours assumant cette conception du scientifique.
Ainsi, pour la première fois en France, le physicien, ou chimiste de "l'atome", a bénéficié d'un consensus national et de moyens matériels inconnus jusqu'alors en matière de recherches. Pour la première fois, il a été considéré et payé au même niveau que l'ingénieur issu de l'industrie. C'est la première conséquence sociologique de l'industrialisation de la recherche. La politique étant d'une part de donner à des domaines de recherche fondamentale des moyens industriels et, d'autre part, de faire bénéficier la recherche appliquée de la collaboration avec des groupes de fondamentalistes, chercheurs et ingénieurs se voient désormais attribuer le même statut et la même reconnaissance (1).
Le malaise du scientifique moderne TRONG> TRONG>La figure du scientifique est affectée plus profondément encore par le grossissement des équipes de travail. En physique des hautes énergies par exemple, des machines comme les accélérateurs de particules requièrent de grosses équipes réunissant des centaines de scientifiques allant des ingénieurs d'exploitation aux physiciens théoriciens. Au sein de ces vastes équipes, on assiste à une dilution de l'esprit communautaire propre aux pionniers de l'atome. L'ignorance des uns et des autres ainsi que des forces centrifuges telles que les rivalités et les compétitivités internes s'accroissent parallèlement au nombre de scientifiques réuni dans un même organisme.
Par ailleurs, la parcellisation des tâches et la complexité conceptuelle de leur travail les cantonnent à une spécialisation accrue rendant difficile un net positionnement dans le progrès de la science en général. Jean-Marc Lévy-Leblond, physicien théoricien, brosse ainsi le portrait d'un malaise chez les scientifiques modernes, malaise pouvant s'expliquer par une ultra spécialisation allant de pair avec sa "prolétarisation" : "A l'échelle individuelle, nous avons souvent été amenés à "entrer en science" par le désir d'une compréhension globale du monde, l'appétit d'un savoir totalisant et progressif (sinon progressiste). De plus en plus, les conditions effectives de la production scientifique, cloisonnement des disciplines, parcellisation des tâches, hiérarchisation du milieu, inflation de la production (dans le temps et dans l'espace), ruinent ces espoirs. Implicitement au moins, nous avons presque tous voulu devenir des "savants", détenteurs et créateurs de vérités générales et absolues ; nous nous retrouvons "chercheurs scientifiques", de moins en moins maîtres de notre propre production intellectuelle."
Enfin, la tâche du scientifique évolue du fait des qualités de gestionnaires qui lui sont demandées. Une des caractéristiques globales dans l'évolution des sciences modernes est le passage d'un schéma arborescent, où chaque discipline se répond selon un ordre établi et s'organise en un tout homogène, à un schéma d'ordre rhizomatique où les flux d'information et de collaboration s'organisent moins selon des logiques préétablies mais de façon souterraine entre les disciplines. Cette évolution appelle des techniques de gestion du savoir toujours plus poussées et la naissance de nouveaux médiateurs. Ce sont par exemple des coordinateurs de projet.
De la division du travail scientifique à l'industrialisation de la recherche TRONG>
Les nouvelles formes de concentration de la recherche scientifique, si elles débouchent sur des éléments sociologiques neufs, ne doivent néanmoins pas faire oublier qu'elles s'enracinent dans une longue évolution des sciences initiée au milieu du XIXème siècle par ce phénomène capital qu'est la division du travail scientifique. Alors que la préoccupation encyclopédique s'efface, chaque savant s'installe désormais dans un domaine de recherche qui lui est propre : à l'unité sacro-sainte de la science se substitue le dogme des nécessaires spécialisations par discipline.
Grâce à l'accroissement de la presse scientifique, aux nouveaux modes de communication comme le téléphone, aux voyages de plus en plus courants, les scientifiques d'une même spécialité sont désormais plus à même de se tenir en étroite liaison. C'est alors le tout début d'un internationalisme scientifique qui, tout en forçant les spécialisations à s'étendre, à l'échelle de la planète, ne les cadenassent que plus solidement en elles-mêmes.
L'analyse de la figure du scientifique en recherche atomique permet d'illustrer ce passage du savoir au pouvoir et du rationnel à l'opérationnel. Cette évolution, caractéristique de notre modernité selon Valéry, fait ainsi vaciller notre façon d'appréhender la nature et de se positionner dans la société.
FOCUSTRONG>
Afin de prévenir l'amalgame courant entre recherche fondamentale (ou pure) et recherche théorique d'une part, recherche appliquée et recherche expérimentale d'autre part. Il s'agit en fait d'une confusion entre la méthode employée et les buts assignés à la recherche : 1/ _ si la méthode de recherche est théorique elle consiste à dégager par le biais d'abstractions et de spéculations des concepts nouveaux ; _ si elle est expérimentale elle consiste dans l'observation, la classification, l'hypothèse et la vérification par des expériences appropriées. 2/ _ s'il s'agit de recherche fondamentale les buts sont orientés vers la compréhension des lois de la nature ; _ s'il s'agit de recherche appliquée, l'objectif est de produire un dispositif utile avec une finalité strictement déterminée a priori.
Bibliographie TRONG> Anatole Abragam, De la physique avant toute chose, Odile Jacob, 1987. Bertrand Goldschmidt, Pionniers de l'atome, Paris, Stock, 1987. Martin Heidegger, "La question de la technique", Essais et Conférences, Gallimard, 1958. Jean-Marc Lévy-Leblond, L'esprit de sel, Fayard, 1981. Michel Pinault, Frédéric Joliot-Curie, Odile Jacob, 2000. Renaud Sainsaulieu, L'identité au travail, Presses de la Fondation Nationale des Sciences Politiques, 1988. André Thépot, L'ingénieur dans la société française, Editions Ouvrières, 1985. Spencer Weart, La grande aventure des atomistes français, Fayard, 1980.