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LA PAROLE EN ARCHIPEL
23-26 août 2001 : 3ème Salon du Livre Insulaire à Ouessant
 
Quatre jours durant, de Jersey à Haïti ou Cuba, de la Polynésie à la Corse, de Madagascar aux Galápagos, les îles du monde entier se confondent avec Ouessant, à quelques kilomètres de la côte bretonne. Conférences, dédicaces, expositions, projections de films, spectacles et lectures de poèmes font la richesse de ce festival attachant. Mais surtout, Ouessant, c'est un esprit bien singulier, capable, qui sait ? d'insuffler un peu de vie à notre littérature continentale.


À Ouessant, il y a mille habitants, une centaine de moutons, trois phares et le petit bourg de Lampaul. À Ouessant, il y a aussi des Bretons noirs et des Kanaks blancs, des Indo-Mauriciens et des Anglo-Guyanais, des Corses bretonnants et des Guernesiais créolisants… Jadis tous les marins redoutaient l'île brumeuse en forme de pince de crabe : "Qui voit Ouessant, voit son sang". Désormais, qui voit Ouessant, ne voit que le sang des autres, pendant le Salon International du Livre Insulaire, qui a lieu tous les étés depuis trois ans et débute traditionnellement par la remise du Prix littéraire. Il récompense les meilleures oeuvres consacrées aux îles, livres d'art, recueils de poèmes ou de nouvelles, romans, ouvrages scientifiques. Et de même qu'on parlait au Moyen Âge d'une "matière de Bretagne", il y a aujourd'hui une "matière insulaire", riche et diverse. Le Prix offre également aux auteurs et aux éditeurs des archipels les plus lointains l'occasion de faire le point sur l'ensemble de la production éditoriale francophone.


Cette année, le Jury du Salon d'Ouessant, présidé par la romancière mauricienne Ananda Devi, a tout particulièrement distingué les oeuvres traitant de la mémoire et de l'enfermement : ainsi les nouvelles âcres de Marcu Biancarelli, Prisonnier  (traduites du corse par Jérôme Ferrari, Albiana, Ajaccio, 2000), ou les poèmes mythiques de Michel Le Parc, recueillis dans Fable des Hautes terres (Grand Océan, Saint-Denis de La Réunion, 2000). Dans la catégorie scientifique, Jean-Paul Le Bihan et Jean-François Villard ont été récompensés pour Archéologie d'une île à la pointe de l'Europe : Ouessant (Centre de recherche archéologique du Finistère, Quimper, 2001). Après plusieurs années de travail, les auteurs ont mis au jour sur l'île des vestiges datant parfois de 4 000 ans av. J.-C. : Ouessant est le modèle de "l'île d'ouverture", à la confluence des cultures d'Europe du Nord et du monde méditerranéen, puisqu'on y trouve aussi bien des objets de la mer Baltique, de la Grande-Bretagne et de l'Europe centrale, que de l'Italie, de l'Égypte et de la Mésopotamie. Le Grand Prix de l'Association de Protection et de Promotion des îles du Ponant est allé à Christophe Grenier, pour Conservation contre nature : les îles Galápagos (IRD Éditions, Paris, 2000), qui dénonce les effets néfastes d'un soi-disant "éco-tourisme" et montre comment, mal conduits, les efforts de conservation peuvent mettre le patrimoine naturel en danger.


Parmi les livres d'art, l'ouvrage de Katherine-Marie Pagé, Haïti... un autre regard (édité par l'auteur, Paris, 2001) a fait l'unanimité : s'attachant avec amour aux habitants, à leurs visages, à leurs attitudes quotidiennes, la photographe dévoile, au-delà des stéréotypes charriés pas les médias, une autre île, emplie de sérénité.


Grand Océan 
 

Le Salon a privilégié tout d'abord l'océan Indien, dont la littérature prodigieuse est en plein essor (voir Jean-Marie Gustave Le Clézio, "L'île-écriture", dans Le Nouvel Observateur du 17-23 mai 2001). Citant Cornelius Castoriadis - "nous avons un type d'individu qui n'est plus celui d'une société démocratique, mais un individu privatisé et cynique par rapport à la politique" - Issa Asgarally, rédacteur en chef du magazine Italiques à l'île Maurice, a présenté le roman mauricien comme une description clinique du désenchantement de la politique. Histoire d'Ashok et d'autres personnages de moindre importance d'Amal Sewtohul raconte la vie des "gens de peu". Benarès de Barlen Pyamootoo décrit une ville où il ne se passe rien : tel Ivan Denissovitch, le personnage est heureux s'il n'a pas eu faim au terme de la journée. Mutiny de Lindsey Collen (auteur d'expression anglaise) évoque en même temps l'éclatement d'une mutinerie dans une prison pour femmes et le passage d'un cyclone.



D'autres romans s'intéressent aux boat people chinois qui tentent d'atteindre les États-Unis par Haïti, aux Juifs réfugiés à Maurice et bien sûr à l'esclavage et ses lourdes conséquences. Cependant, à Maurice comme en Haïti, l'édition insulaire connaît deux graves problèmes, le prix des livres et l'intérêt encore très faible pour la littérature écrite. C'est pourquoi, à Madagascar, c'est surtout sous forme chantée que celle-ci est diffusée. "On peut parier sur la renaissance de la littérature à Maurice, sans doute une des clés de l'avenir de l'île", écrit J.-M. G. Le Clézio : pour cela faut-il encore que l'île-écriture devienne l'île-lecture, et qu'elle se défasse de sa tendance à l'enfermement.


La romancière mauricienne Ananda Devi se montre très attachée à la présence de l'île, au mystère et au rêve qui la traversent, mais aussi à sa violence et sa cruauté latentes. "Tu as parcouru toutes les îles. Tu les connais toutes. Rocailleuses, basaltiques, escarpées ou plates, arides ou vertes, tu les connais toutes et tu les aimes." (Pagli, Paris, Gallimard, Continents Noirs, 2001) Les thèmes de l'enfermement et de la folie sont présents en particulier dans son dernier roman : Pagli ("la Folle") est une jeune hindoue qui tombe amoureuse d'un pêcheur créole, sur fond d'inondations  et d'affrontements interethniques. Née dans un village du sud de Maurice, Trois-Boutiques (aujourd'hui, elles ne sont plus que deux boutiques…), dans une mer de cannes à sucre, Ananda Devi a grandi au milieu de langues diverses (dialectes hindi, créole, anglais, français), entre le Mahabharata et les contes de Perrault. Les conflits liés aux rituels, le poids des ancêtres et surtout les innombrables métissages sont les thèmes majeurs de son oeuvre et se retrouvent chez la plupart des auteurs insulaires.

Enfin, on trouve notamment chez l'écrivain réunionnais Anne Chesnay (Les Muselées) un motif commun à d'autres littératures des îles du Grand Océan : l'intrusion de la femme dans la littérature, là où dominaient jusque là les mâles blancs bourgeois.



Ile-Prison

L'autre grand thème du Salon d'Ouessant est l'île-prison, vision extérieure à l'île, typiquement continentale, celle des Etats coloniaux et des systèmes concentrationnaires. D'Alcatraz à Gorée,  du Château d'If à Sainte-Hélène, de l'Île du Diable à l'Île aux Lépreux, sans oublier le Bagne des enfants de Belle-Île, cette "maison de correction" dont les parents menaçaient jadis leurs enfants indociles, toutes les mers, tous les océans ont été affectés par un même entêtement à dévoyer le mythe et la réalité insulaires, à dresser des murailles là où régnait l'ouverture. Éric Fougère, écrivain et chercheur (à paraître : Les Murs de la mer : éloigner et punir, CNRS éditions, 2001) montre la permanence de cette utilisation des îles, de la Renaissance au XIXe siècle.

L'écrivain et chercheur Virginie Buisson (à paraître : Lettres retenues, Cherche-midi Editeur, septembre 2001) a extirpé de l'oubli les "Lettres confisquées des communards déportés en Nouvelle Calédonie" (île des Pins, Nouméa). La lecture de ces lettres par de jeunes comédiens brestois fut le moment le plus émouvant du Salon. Livrés aux détenus de droit commun, affamés, privés de courrier au gré des surveillants, les communards sont pris le plus souvent par la "maladie de se suicider", comme écrit l'un des prisonniers. L'île des Pins, dite "la plus proche du Paradis", se transforme pour les déportés en une prison sans mur où ils sont laissés à l'abandon et voués à une mort certaine.  


Esprit d'Ouessant

Au-delà des diverses manifestations de ce beau Salon, c'est son esprit original qui marque le visiteur. Tel professeur de langue bretonne, lors du dîner qui suit la remise du Prix littéraire, réclame avec ferveur l'autonomie de sa région et de son île ; il dénonce l'hégémonie française ; il vante la grandeur de son pays et déclare énergiquement qu'il a appris à ses enfants qu'ils n'étaient pas français, mais bretons. L'instant suivant, il chante dans une langue polynésienne, vitupère le nationalisme, applaudit aux vers d'une poétesse du Guyana.
Loin de l'enfermement insulaire et du tribalisme, à Ouessant, les îles se sont rassemblées dans une joyeuse cacophonie de hain-teny malgaches, de polyphonies corses et de gwerziou bretons, pour former l'archétype de l'île, quelque chose comme l'Utopie insulaire de Thomas More. Qu'elles soient en voie de disparition ou en renaissance, les îles survivent grâce à un archipel nouveau, non plus physique, mais littéraire et mythique. Contrôlées par le centre, broyées par le continent, harcelées, morcelées, ces îles, en fêtant leur communauté et leur diversité dans ce festival d'Ouessant, tendent à créer une réalité neuve, grâce à une "parole en archipel" (René Char).



Cocos-de-mer
 
Loin de se résumer à un régionalisme suranné ou à un exotisme bon teint, les ouvrages du Salon prennent le contre-pied d'une littérature "continentale" qui se complaît dans les tressautements du moi et les petits malaises individuels. Ils se déploient selon deux axes, apparemment opposés : le mythe et le réel. Dans Cocos-de-mer (Le Serpent à Plumes, Paris, 2000), Monique Agénor montre que les mythes et les rites sont si vigoureusement ancrés dans l'imaginaire des peuples insulaires qu'ils y puisent leur force et leur résistance. Ainsi, ils peuvent lutter secrètement ou symboliquement contre toutes les formes de civilisation imposée. Le mythe finit bien par rejoindre le réel.



Monique Agénor voyage sur les îles de l'Océan Indien comme les cocos-de-mer, ces étranges noix mâle-femelle qui ont donné leur nom à l'ouvrage. La légende raconte que leur odyssée les aurait conduits de la corne de l'Afrique jusqu'aux Seychelles, en passant par les côtes indiennes. Les sept nouvelles insulaires du recueil naviguent entre Madagascar, les Comores, la Réunion, l'île Maurice et les Rodrigues, guidées par les mythes et les légendes. Ils ont jeté l'ancre avec les hommes, venus de Chine, d'Inde, d'Afrique ou d'Europe. Dans une langue simple et sensuelle, à conseiller tout particulièrement aux jeunes lecteurs, Monique Agénor rejette l'exotisme de pacotille pour mieux initier aux grands mythes indo-océaniques.
 
Chez elle, l'évocation du colonialisme ne se fait pas avec mièvrerie mais sous le signe de la lutte, à laquelle seule une forme dramatique peut correspondre : d'où la grande beauté du combat, dans "Ravine à malheurs", entre Madras-la-soie et Chapeau-la-paille : "Le chapeau de paille de vétiver appartient à Grand-Mère Kall, l'esclave autrefois précipitée du haut de la Ravine à malheurs par des Blancs chasseurs d'hommes. […] Le madras de soie rouge appartient à Mme Desbassyns, l'esclavagiste la plus renommée du globe terrestre. Elle avait son tombeau à la Chapelle pointue. Mais la foudre l'a fendue en deux, et Mme Desbassyns se retrouve, elle aussi sans sépulture. Elle erre". L'histoire de ces deux femmes est une, et elles seront à tout jamais mêlées l'une à l'autre. "Les fibres de paille claire du vétiver en se mélangeant au rouge sombre du madras transforment l'obscure lumière de la grotte en une masse de couleur améthyste dans laquelle viennent s'ébattre quelques papillons noirs en forme de muscles, de seins et de sexes."


À mille et une lieux du Salon du livre de Paris, ce grand supermarché triste auquel, d'année en année, certains tentent courageusement d'insuffler vie, c'est ici, dans cette utopie, qu'a lieu la littérature. Elle se fait archipel : chaque îlot, séparé en apparence, est en fait relié par la base, en profondeur, par un socle commun. C'est ce commun que le Salon du livre d'Ouessant, modestement, contribue chaque année à mettre en évidence.


 



 



 



 





Armand Erchadi, août 2001.
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