C'est chez lui en Corse, pour les vacances, que Philippe Castellin ex-pêcheur de corail, co-fondateur du collectif Akenaton, et repreneur à succès de la revue Doc(k)s, nous reçoit. Il est au port, en bleu de chauffe, en train de réparer le moteur de son bateau. Il doit dans quelques semaines faire le tour de la Corse au plus près, en filmant en continu. Ce n'est pas l'image du nerd scotché à son clavier.
Poète visuel, concret et sonore, plasticien, ton parcours est au coeur de l'art contemporain. Pourrais-tu nous dire comment tu en es arrivé à l'informatique ?TRONG> Ce sont surtout les langages de programmation qui m'ont attiré, dès le début des années 80. J'ai commencé à programmer en Basic sur Mac (premier Mac : 85) J'ai envoyé quelques travaux à une revue électronique qui venait de voir le jour, c'était Alire. Je partage avec Philippe Bootz la passion jusqu'à l'obsession des lignes de code les plus épurées, sans un mot de trop. Actuellement, je travaille surtout en Lingo.
Il y a eu ensuite la poésie animée et l'Internet. L'idée (métaphore) du "réseau" / "toile d'araignée, ce sont des choses qui me sont familières, en elles-mêmes banales ou liées aux aspects plus généraux qui visent à dissoudre la paire art/Moi. Doc(k)s, qui a joué un rôle pionnier pour le développement mail art (1976), ne pouvait demeurer à l'écart. Le numéro commun avec Alire (numéros 13 à 16 1997), Un Notre Web (numéros 21 à 24) et Doc(k)s en ligne en sont les preuves.
Enfin Internet a pour moi une autre importance. En tant qu'artiste, poète / plasticien habitant la Corse, je suis complètement décentré et parfois même physiquement isolé, l'hiver par exemple. Or Internet est devenu lui-même un centre, peut-être majeur, qui permet de briser l'isolement géographique. Cette seule raison suffirait à légitimer la mise en ligne de Doc(k)s, ce qui a été fait il y a maintenant trois ans. Ceci dit, il ne faut pas en exagérer la portée. Le web reste d'une incroyable pauvreté et d'une rigidité lamentables. On ne peut parler sérieusement de "multimédia" sur Internet : c'est de la mythologie.
Je lis dans ta biographie de René Char (René Char Traces p. 59) "Si par un grand bonheur les livres pouvaient être des peintures…" Penses-tu comme moi que cette phrase programme convient à merveille à l'écran ? Peux-tu dégager quelques lignes de force de l'esthétique de l'art numérique ?TRONG> La poésie électronique - ai-je écrit dans l'éditorial du numéro de SOFT/DOC(K)S - accomplit un ensemble de voeux - rêves présents dès le début du XIXème siècle, notamment par Dada - et peut être même avant, voir Mallarmé. Jean Torregrosa, qui est plasticien, et moi nous avons créé le collectif Akenaton pour faire sauter les verrous, abolir les distinctions entre les genres. Au départ, devaient s'y adjoindre des musiciens et d'autres artistes, afin de former une synergie : poésie, vidéo, interventions sonores, performances. Le multimédia regroupe toutes ces disciplines, les fond en une seule qui est beaucoup plus que la résultante de ses composants. Car l'informatique apporte ses spécificités : réseau, interactivité, aléatoire, génération automatique.
De là à entreprendre la codification d'une esthétique… D'abord nous en sommes encore loin, ensuite je n'en ai ni l'envie ni les moyens.
Certains affirment qu'avec les arts de l'ordinateur (computer art), nous assistons à l'émergence d'un nouvel art, le dixième. Si c'est le cas, peut-on encore parler de poésie ?TRONG> Un dixième art ? Pourquoi pas ! L'informatique permet des créations qui n'étaient même pas imaginables avant. Comme je l'ai déjà écrit à plusieurs reprises, les média ne se remplacent pas mais s'ajoutent en se spécifiant. A chaque élargissement du champ poétique la même question est reposée par les tenants de la tradition. La poésie visuelle, la poésie concrète, sonore, cinétique, sémiotique, visiva ont d'abord été rejetées au nom de la pureté de l'art, de l'âme éternelle de la poésie. La poésie est partout, peu importe le support. La poésie est sans épithète.
La revue Doc(k)s dont tu es le principal animateur, occupe depuis sa mise en ligne une place clé dans le paysage de l'écriture informatique et pas seulement francophone. Le numéro Un Notre Web avec CD-Rom offrait un tour d'horizon très complet de l'art Internet. Or, je suis resté un peu sur ma faim quant aux oeuvres s'appuyant fortement sur le médium. L'Internet peut-il représenter un renouveau profond et durable de l'art ?TRONG> Je reçois de tout en effet. Rares sont ceux qui ont une connaissance, je ne dis pas réelle, mais simplement élémentaire du numérique et de ses contraintes. Comme je l'ai déjà signalé, il faut que les "artistes" ou "poètes contemporains" comprennent que "mettre sur le web" des travaux qui n'ont pas été conçus pour lui, constitue (il est permis d'en douter...) une alternative à la promotion publicitaire de leurs oeuvres, mais en même temps, une trahison des conditions de rencontre et de monstration que ces oeuvres exigent lorsqu'elles ont été conçues et réalisées pour d'autres espaces et supports.
J'en ai assez de devoir retravailler des boulots pendant des heures pour simplement les rendre visibles. C'est clair qu'il est long et difficile de changer des habitudes profondément ancrées. Il faut d'abord apprendre à connaître l'outil, ce n'est déjà pas facile parce qu'il est en constante évolution. En même temps il faut en apprécier les implications artistiques et faire accepter des comportements à une société qui n'y est nullement préparée. Je ne peux donc répondre que partiellement à ta question. Internet offre la possibilité d'un changement certain. Mais quelle en est la profondeur ? Quelle en sera la durée ? Je n'en sais vraiment rien.
Comme tu l'indiques, l'art informatique est tributaire de la maîtrise de l'outil. Ne risque-t-on pas de voir réapparaître l'artiste / artisan détenteur d'un savoir séparé, de procédés et de techniques mystérieux ? Qu'advient-il d'une poésie "faite par tous, non par un" ? TRONG> Alors là, c'est le type même du faux problème. La phrase de Lautréamont a été interprétée parfois de façon ignoble. La poésie par tous ne veut pas dire faire n'importe quoi. Il faut une exigence très élevée. Il est vrai que l'ordinateur est un outil ardu, frustrant. Mais tous ceux qui nous opposent la soi-disant spontanéité de l'écrit ont oublié leur enfance. Combien de temps faut-il pour apprendre à écrire ? Et puis le temps passe. Les générations formées à l'ordinateur depuis le primaire arrivent.
Evidemment, la technique ne fait pas tout ! Un excellent programmeur est un excellent programmeur, rien de moins (Vivendi embauche) mais rien de plus, en tout cas pas nécessairement un poète…
On prend un pastis ?TRONG> Pas maintenant. Je retourne à mon bateau. Je dois changer les injecteurs. Je passe mon temps tout en bas, dans la chaleur, allongé dans le diesel. Le pastis, ce sera pour plus tard.