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POÈTE DES SAVEURS
Gilles Brochard, président du Club des Buveurs de thé
 
"Aussitôt descendu, l'Esprit du Thé commence à opérer. Légères pressions internes, acuponctures invisibles, déclics opportuns des organes sensoriels, sampans de petites lumières, silences soudainement colorés, une succession ponctuelle d'excitations qui vont de l'oeil intérieur (qui est peut-être une oreille ou une main) le long des vertèbres déraidies au coccyx. Alors, dans l'obscurité, de nombreuses petites fenêtres redeviennent vivantes, et les mots ont moins de peine à retrouver leur origine dans les espaces éloignés." (1)
 
TRONG>C'est à une poésie des saveurs que nous initie l'infusion des feuilles de thé. Et qui mieux que Gilles Brochard, écrivain et président du Club des Buveurs de thé, pour nous entretenir de cette passion ? Autour d'une tasse de Darjeeling Singbulli, en retrait de l'agitation de la ville et dans la fraîcheur d'un salon élégant, nous parlons de l'aventure d'un goût. Parcourant la planète, des Montagnes Bleues de la région de Darjeeling au détroit de Formose, des jardins japonais du Shizuoka aux plateaux kenyans nous ajoutons une petite goutte de rêve à la suite de tant d'autres amoureux de ce "parfum qui se boit".



L'initiation d'une sensibilité au service du goûtTRONG>
TRONG> 
Comment définir votre relation avec le thé et avec l'écriture sur le thé ? Vous considérez-vous comme un amateur de thé, un expert ?TRONG>
Non, je ne dirais pas que je suis un expert. Je suis passé du savoir à la connaissance. Je pense que dans la vie un savoir empirique nous est enseigné, et la connaissance est ce que l'on acquiert par soi-même : ce peut être de l'ordre de la poésie, du rêve, une façon de voir la vie.

En buvant du thé, j'ai mieux compris les voyages, l'aventure du thé à travers les continents, j'ai mieux compris aussi les parfums. C'est en buvant, qu'on devient buveur de thé. Au départ, quand vous commencez à boire du thé, vous êtes enfermé dans de mauvaises habitudes : comme tout le monde, j'ai pris du citron, du lait, je ne savais pas ce qu'était la théine ni le tanin. Je ne savais pas comment bien le préparer. Mais petit à petit j'ai appris à respecter les feuilles comme on respecte un terroir pour le vin, comme on respecte chacun des ingrédients quand on prépare de la cuisine raffinée.
 
En fin de compte, comme toujours, c'est à partir du respect de certaines règles que l'on acquiert une liberté : il n'y a pas de liberté sans règle. Cette idée est aussi valable pour notre sensibilité. Plus je connais le thé, plus je suis à même de répondre à mes caprices, mes envies, être aussi plus exigeant vis à vis d'une consommation de plus en plus banalisée.



Comment cette passion vous est née ?
J'ai fait des études de lettres et je passais donc des heures à lire et à boire du thé. Progressivement, je me suis rendu compte que le thé était aussi un personnage de roman : il n'y a quasiment aucun grand romancier qui ne parle pas de thé. Le thé dans l'encrier a été mon premier livre sur la question, je ne voulais pas y parler en spécialiste, mais plutôt rendre un hommage à cette boisson qui passerait par la littérature.


Votre écriture est emprunte à la fois d'une grande sensibilité, et même d'un rapport sensuel avec le thé, le fruit d'une longue initiation ?TRONG>
Il y a le plaisir avant tout, il n'y a pas de goût sans plaisir. On peut aimer les choses en elles-mêmes sans connaître leur genèse, comme on peut aimer un auteur sans connaître sa biographie. Pour le thé, on peut aimer un goût sans connaître son histoire. Boire du thé, c'est avant tout une activité physique. Ce sont des éléments qui tiennent de la physique et de la chimie qui président à la préparation de la boisson. De même, nos préférences tiennent à notre physique et le physique fait parler l'esprit : nos neurones sont en perpétuelle liaison avec notre estomac, notre langue, une multitude de fils de connexion entrent en jeu.  

Simplement, quand on aime vraiment quelque chose on finit par vouloir en savoir plus, par vouloir être initié. Et à partir de là naissent les échanges. L'initiation au thé se fait à la fois par l'apprentissage des symboles qui lui sont liés et par l'exercice de tous ses sens et pas seulement du goût.
 
Un exemple : les feuilles de Oolong, un thé cultivé en Chine du Sud, sont une métaphore du dragon, cet animal mythique inventé par les Chinois. Parce que les feuilles de Oolong sont très longues et torsadées. Quand elles sont plongées dans l'eau chaude, elles se déploient comme les ailes d'un dragon. C'est un animal qui, à la fois, vole comme un oiseau, marche comme un mammifère et nage tel un poisson. Avec le feu qu'il crache il est donc la convergence des 4 éléments. On dit aussi que les plis de ces feuilles torsadées ressemblent au cuir plissé des bottes des cavaliers tartares, ces bottes qui ont traversé toute la Mongolie, le Tibet, la Chine et sont allées jusqu'en Russie. Elles ont une odeur de cuir un peu musqué. D'ailleurs, les Oolong ont un goût de cuir.
 
Il y aussi l'apprentissage de tout un vocabulaire apte à décrire les sensations que nous procure cette boisson. En France, nous avons la chance d'être dans un pays de gastronomes et d'amateurs de vin. Des gens venant de l'univers du vin sont à même de comprendre le thé. Parce qu'on y parle aussi de cépages, de terroirs, de notes gustatives semblables : note de tête, de coeur, goût sucré, salé, amer, acide, astringent, etc. Parce que les mots, les sensations, les arômes se recoupent d'un univers gustatif à un autre. 



Des pratiques sociales ancrées dans une histoireTRONG>
 
Dans votre Petit Traité du thé vous évoquez tour à tour plusieurs façons d'appréhender le thé : il est soit le thé de l'anachorète, du mystique, thé du repos et de la méditation, du retranchement du monde, ou au contraire le thé de la convivialité, du confort partagé avec ses proches ou ses hôtes, ou encore, ce thé élégant que l'on prend dehors, dans des palaces ou des salons de thé. Finalement, toutes les pratiques sociales autour du thé sont très diverses, tout comme le thé lui-même ? TRONG>
Oui. Le thé est associé très tôt dans l'histoire à des pratiques religieuses. Il y a une légende qui raconte que Bouddha, qui avait fait voeu de rester éveillé tout le temps, est, un jour, au cours d'une méditation, vaincu par le sommeil. Subitement revenu à lui, il décide de découper ses paupières et de les enfouir dans le sol. De cette semence est née un arbre magique qui empêche de dormir, un arbre extraordinaire qui a fait la fortune du monde. A travers ce symbole des paupières découpées il y a bien évidemment l'idée de l'éveil. Tout l'enseignement du Bouddhisme. D'ailleurs quand on a commencé à le boire au Japon, c'était une boisson d'éveil dans les monastères et on le buvait pour tenir le coup pendant de longues heures de prière.

Lorsque j'ai été initié à la "cérémonie du thé", le "Chanoyu", à l'ambassade du Japon, on nous avait présenté un film qui mettait en parallèle la cérémonie de l'Eucharistie chez les Catholiques et la cérémonie du thé au Japon : il y a de toute évidence quelque chose de sacré ne serait-ce que dans l'extraordinaire recueillement des participants. C'est un rite de purification et comme dans toute cérémonie religieuse l'idée du partage entre en jeu : une personne le prépare pour ses hôtes. Le "Chanoyu" est, en outre, la synthèse de tout l'art japonais : rigueur, élégance et esthétique très épurée relevant finalement d'une grande modernité. Les gestes véhiculent une vision allégorique de la vie et de l'amour.

En Angleterre, le thé est associé à un rite domestique. Il n'y a par exemple que très peu de salons de thé à Londres ce qui peut paraître paradoxal ! Dans le traditionnel "five o'clock" : il y a l'idée que tout doit s'arrêter à un certain moment. Le thé que l'on prend chez soi évoque la nécessité au cours de la journée de prendre du temps pour ne rien faire. C'est une boisson horizontale contrairement au café qui est une boisson verticale qu'on prend rapidement sur un comptoir : le thé est comme une plage de calme permettant de faire le vide, comme un petit jardin secret.

En France, c'est encore différent. Il est plus associé encore maintenant à une élégance un peu désuète. Les Français, à la différence des Anglais, sortent boire le thé. C'est pourquoi Paris est une des villes où l'on trouve le plus de salons de thé au monde. Mais de plus en plus, je considère cette boisson comme une boisson d'aventuriers. Quand vous voyagez en Chine, des tasses vous sont proposées dans les trains par vos voisins, tous voyagent avec des thermos ! C'est la boisson la plus pratiquée dans le monde : quand je suis allé en Inde, au Japon, en Indonésie, et en Afrique, au Kenya, en Côte d'Ivoire on m'en a offert. On est rarement déçu par le thé qu'on nous offre au cours de voyages à travers la planète, c'est comme un don et un partage.



Le déclenchement d'un imaginaireTRONG>

Quels sont les écrits sur le thé qui vous ont le plus marqué ?TRONG>
J'ai préfacé un roman extraordinaire qui s'appelle La tasse à thé d'Albert Kaempfen. Il a vécu en France à l'époque de Jules Verne. L'histoire se passe au XIXème siècle. Un jeune garçon tombe amoureux de la fille d'un Lord. Lorsqu'il va lui rendre visite, ils prennent le thé dans un service chinois qui appartenait à la grand-mère. Un jour, il fait tomber par terre sa tasse qui se brise. Sa fiancée est tellement furieuse qu'elle déclare ne plus vouloir le voir tant qu'il n'aura pas retrouvé exactement la même tasse. Dépité, il part à sa recherche, fait toutes les boutiques de Londres et de Paris en vain, et décide alors de s'embarquer à Marseille pour la Chine. Il va vivre deux ans en Chine où il finit par retrouver cette fameuse tasse, mais il lui arrive en chemin un tas d'aventures. Puis, il retourne en Angleterre et là…il se passe quelque chose d'inimaginable… Je ne dis pas la fin… très beau roman !  

A l'instar de ce livre, toute l'aventure du thé peut commencer là : dans une simple tasse. Boire un Darjeeling, un Ceylan c'est accéder à l'évocation de ces contrées lointaines sans pour autant avoir besoin d'y aller vraiment… Une tasse à thé, c'est le déclenchement d'un imaginaire !



Quels sont, selon vous, les écrivains qui ont le mieux parlé du thé ?TRONG>
Sans parler de la littérature britannique, notamment de cette Irlandaise du Sud, Molly Keane qui a raconté l'heure du thé comme personne. Sans parler non plus de Proust bien sûr, il y a par exemple Balzac : dans Le cousin Ponce ou dans le Traité des Excitants modernes, où il parle du thé au même titre que le café, le chocolat ou même le sucre qui selon lui est un excitant également. Il y a d'autres auteurs auxquels on ne pense pas comme Montherlant dans Les Jeunes Filles : à un moment Costal fait venir sa fiancée dans la cuisine et lui demande de fermer les yeux et d'écouter tous les bruits d'une cuisine. Ils entendent la pendule, et…le chant de la bouilloire…

La littérature orientale ou extrême orientale est très riche également. La poésie arabe notamment. J'ai retrouvé des chants libyens en l'honneur du thé par exemple. Il y a aussi ce chant touareg célèbre qui parle d'un thé "amer comme la vie, fort comme l'amour et doux comme la mort". Parmi les poètes chinois, je connais bien Lao She qui a écrit La maison de thé, où l'on découvre tout un tas de pratiques dans une maison de thé traditionnelle.



D'ailleurs quand vous parlez de cette boisson "horizontale", elle est horizontale parce que c'est une boisson du repos, et donc aussi boisson du rêve ? Très proche finalement de la relation que l'on peut entretenir avec la lecture, comme une clef sur un nouveau monde ?TRONG>
Oui, on rêve dans l'immobilité d'un instant, dans le repos, dans la solitude. Mais à un moment il faut vivre ses rêves. Les vivre, c'est soit voyager, se déplacer, ou alors écrire dessus, créer… Mais je pense qu'à partir du moment où les rêves deviennent une part de la réalité, ce qu'on vit est encore plus chargé d'émotion et en même temps une part du rêve à été détruite irrémédiablement.
 
Notes
(1) Ce n'est pas l'homme qui boit le thé mais le thé qui boit l'homme, Guido Ceronetti Traduit de l'italien par André Maugé, extrait du Petit traité du thé, de Gilles Brochard, Albin Michel, 1999.

 

Le site
http://www.clubdesbuveursdethe.com


 
Bibliographie
Paris à l'heure du thé, L'Archer, 2000
Lady Diana, Paroles de Princesse, l'Archer, 1999
Les tables du pouvoir, L'Archer, 1998
Plaisirs de thé avec Michèle Carles, Chêne, 1998
Petit traité du thé, La Table Ronde, 1997
L'aventure de l'orange, Denoël, 1993
Agenda du thé, Chêne, 1992
Le thé dans l'encrier, Aubier 1990

 
 
En collaboration 
Le grand livre de Dumas, Les Belles Lettres, 1997
Dominique de Roux, Dossier H, L'Âge d'Homme, 1997
Le grand livre de Proust, Les Belles Lettres, 1996
Ecrivains en Aquitaine, Le Festin, 1994
Le livre du thé, Flammarion, 1992
La bataille romantique, Néo, 1980




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Propos recueillis par Sophie Quéran, août 2001.
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