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JEUX DE MOTS, JEUX DE VILAINS
Jacques Vallet a un papou dans la tëte...
 
"Clavecin bien trempé ou jeu des homophonies approximatives", "Les experts littéraires", "Les gonfleurs de textes ou pisseurs de copie", "Léger strabisme divergeant ou un regard tordu sur la peinture", "Le petit Rimailleur Illustré", "Téléphonez-moi, ou l'art de remplir les blancs", etc…tous ces jeux constituent l'ossature de l'émission quotidienne "Les décraqués" et dominicale "Les Papous dans la tête", qu'animent Bertrand Jérôme et Françoise Treussard sur France Culture.

La rencontre de Jacques Vallet, fidèle Papou et amateur comme il se doit de lipogrammes, contrepèteries et autres calembours est l'occasion de connaître l'état des troupes à quelques jours de leur retour sur les ondes. Homme de lettres, passionné de poésie et auteur prolifique de polars depuis quelques années, Jacques Vallet nous parle également de son parcours d'écriture et de vie. L'itinéraire d'un homme "mal assis", pour qui la vie ne vaut d'être vécue que dans une conscience libre et résistante. Un chemin zigzagant qui le fait se décrire par quelques mots : "Je suis un autodidacte, ma façon de voir, de penser dérange trop les institutions pour que je puisse survivre à travers elles."


Un parcours d'écritureTRONG>
 
Vous avez été journaliste d'entreprise avant de travailler pour Libération. Vous avez également fondé une revue d'art, Le Fou Parle, puis vous avez poursuivi dans le journalisme jusqu'à ces dernières années où vous vous êtes consacré à l'écriture de polars. Un parcours atypique ?TRONG>
J'ai toujours écrit. L'écriture n'est pas quelque chose qui s'improvise et si je me suis mis à l'écriture de romans assez tard, j'écris depuis que je suis enfant. C'est un refuge, une résistance, et elle demande une pratique continuelle. L'écriture est presque plus physique qu'intellectuelle. Elle fait partie de soi à force de la pratiquer. Néanmoins, je n'avais pas du tout envie de passer par l'édition de romans, ni d'écrire des fictions. Ça c'est fait par hasard. Auparavant, j'ai fait des livres sur des peintres (Michel Parré du groupe des Malassis et Arslan un peintre turc qui vit à Paris qui a travaillé entre autre sur les maladies mentales), et me suis occupé de revues dont Le Fou Parle pendant 8 ans, de 1977 à 1984 qui a réuni près de 600 artistes, écrivains, peintres, dessinateurs, des gens comme Georges Perec, Rezvani, Marcel Moreau, Gilbert Lascault ou chez les graphistes Roland Topor, Christian Zeimert, Kerleroux, etc… J'étais alors plus lié à des peintres qu'à des écrivains.

J'ai écrit sur tous les sujets, parce que je suis curieux de tout. Mais, en définitive, c'est la poésie qui m'intéresse le plus. Elle représente à mes yeux l'absolu d'une écriture : il y a ce travail quotidien et cette précision, cette fulgurance, la conscience résistante qu'elle est capable de véhiculer.
On n'a pas besoin d'un roman parfois pour révéler une conscience, un seul vers peut suffire, comme ceux de Baudelaire par exemple : 
                    

                     "Ce regard calme et haut
                     "qui damne tout un peuple autour d'un échafaud…"

Le problème, en France, c'est que la poésie n'a pas l'aura qu'elle peut encore avoir ailleurs, en Europe de l'Est par exemple. Je me suis un peu éloigné du milieu poétique, parce qu'il me semble qu'il est dangereux de s'enfermer dans une tour d'ivoire. Sans lecteur la poésie se dessèche, n'a plus la fonction d'échange dans une société. Je suis pour une parole qui circule.



Vous semble-t-il que le polar permet justement aujourd'hui en France cet échange populaire que ne permet plus la poésie ?TRONG>
Oui, un échange est possible. En plus, le polar peut très bien être poétique. J'ai écrit un polar qui se passe en Martinique, La Trace. Dans ce livre, le personnage principal c'est l'île, sa beauté sauvage, comment les hommes l'ont salopé avec la colonisation, le racisme. Mon dernier livre, Monsieur Chrysanthème est un roman sur le Japon… et il y a aussi beaucoup de poésie dans la description de ce pays.


Pensez-vous donner un jour, après le polar, une autre forme à votre écriture ?TRONG>
Je ne crois pas trop à la forme, mais plus à ce qu'elle doit véhiculer. A travers le roman noir, à travers des monographies de peintres, à travers une revue telle que Le Fou Parle qui était très dérangeante, ce qui m'intéresse c'est de dire certaines choses. Aujourd'hui, je les dis en écrivant des romans noirs, mais ça pourrait tout aussi prendre une autre forme. J'ai fait dernièrement un petit livre qui s'intitule La vache folle parle. Il s'agit de 300 vers en alexandrins, un peu inspiré de l'Âne de Victor Hugo qui contestait le progrès. Cette fois-ci, c'est la vache qui dit aux hommes "qu'est-ce que vous foutez ? Vous mettez la nature en l'air ! Il vaudrait mieux que vous disparaissiez, etc…" Une espèce de brutale colère animale. Sa versification donne une force formidable aux mots, force que n'a pas toujours la prose.
 
Actuellement, je viens de finir un livre qui paraîtra en novembre aux Editions Baleine. C'est une nouvelle série imaginée par Jean-Bernard Pouy : Pierre de Gondol. Il faut imaginer une énigme littéraire que va tenter de résoudre le héros, un petit libraire parisien. Quelque chose de très oulipien en fin de compte ! Mon histoire commence par Beckett, En Attendant Godot, et emmène le lecteur au XVIIème siècle, il tombe sur des poètes dérangeants pour leur époque, notamment Théophile de Viau, condamné à être brûlé et finalement mort à 36 ans des suites de son incarcération. C'était une poésie très libre, un parler vrai. Tout cela m'intéresse, tous ces fils qu'il y a entre les gens qui résistent et quelque soit la forme. 



Comment avez-vous été amené à participer au Poulpe et à vous lancer par la suite dans le polar ?TRONG>
Jean-Bernard Pouy a créé Le Poulpe, un personnage libertaire, anti-SAS, qui m'intéressait. Par exemple, SAS a pour maîtresse une grande brune qui se pique d'art moderne. Le Poulpe, quant à lui, a une petite blonde coiffeuse qui a le portrait de Maryline Monroe dans sa chambre. Quand SAS gagne du fric, il va réparer son château à la frontière de l'Autriche. Lui, quand il en gagne, il va réparer un vieux coucou de la guerre d'Espagne dans un hangar de banlieue. Les valeurs y sont inversées. Il a proposé l'écriture d'un épisode du Poulpe à des auteurs de romans policiers mais pas seulement. Il a aussi demandé à plusieurs Papous d'en faire un, dont moi. Pour ce livre, je suis parti d'une contrepèterie sur une phrase avec "l'amour tarde à Dijon". Mais je n'avais jamais été à Dijon, j'y ai donc été pour mener mon enquête à l'instar de mon héros. Je me suis imposé d'autres contraintes comme le jeu sur les couleurs jaune et blanche peut-être à cause de la moutarde et des dispositifs hélicoïdaux parce que j'avais pensé à l'escargot de Bourgogne, figures qui reviennent au cours du livre. Ce livre a eu succès auquel personne ne s'attendait. Il a même fait scandale à Dijon parce que quelqu'un s'est reconnu dans les histoires de corruptions que j'avais inventées. Il y a même eu une enquête là-dessus ! Puis, Zulma qui lançait une collection noire m'a proposé d'écrire des romans pour eux. Et j'en ai jusqu'à présent écrit 4, dont 3 faisant partie de la série avec pour personnage Othello Desdouches.


Le jeu dans l'écriture, une nécessaire mise à distance TRONG>
TRONG>
 
Les calembours, serait-ce une façon de ne pas trop prendre au sérieux l'activité littéraire ? TRONG>
Il y a une part ludique comprise au départ dans toute écriture. Il n'y a pas d'écriture s'il n'y a pas de jeu. Pour un roman comme Le Poulpe, il y avait une règle du jeu et finalement le livre a fonctionné parce que j'ai joué avec ces règles. Cette part de jeu dans l'écriture permet également d'avoir une distance : si vous déversez tout ce que vous voulez dire dans votre écriture, ça ne peut pas fonctionner, le lecteur peut s'en désintéresser complètement. Mais si c'est présenté sous la forme ludique, tout est différent. Le lecteur rentre alors dans le roman. La part de jeu comprise dans l'énigme, me permet de capter le lecteur et de l'emmener sans lourdeur.


Il y a non seulement le jeu dans la construction chez vous mais aussi le jeu sur les mots ? TRONG>
Le jeu sur les mots est venu de la poésie. Et dans la poésie il y a beaucoup d'humour, je pense par exemple à des gens comme Queneau, Prévert, Tardieu, Desnos, etc… Ce jeu sur les mots est la marque d'une certaine forme de dérision par rapport à la vie. Je n'ai pas de certitude, plus j'avance en âge, moins j'en ai, simplement il y a un décor social hyper sérieux, avec des gens qui ont des positions de pouvoir bien campées. Les mots aussi peuvent être parfaitement bien campés dans leur rôle. Les en déloger, c'est démonter toute une logique enfermante, totalitaire à l'intérieur même du langage. Beckett montre bien cela, tous ses mots sont de la dérision, il y a un côté farce très puissant dans son écriture, alors qu'il poursuit parallèlement un questionnement presque métaphysique.  

Mais les jeux de mots touchent aussi à la métaphysique. Quelqu'un qui a très bien compris cela, c'était Perec. Il s'imposait des contraintes énormes, comme sa plus célèbre, celle d'écrire un livre sans la lettre "e". Tout était contrainte chez lui et il avouait que plus il avait des contraintes, plus il avait de liberté ! C'est un peu cette idée qui est à la base des jeux littéraires des Papous dans la Tête. A travers les contraintes, nous improvisons. Ces contraintes ouvrent vers une très grande liberté d'imagination.



Comment avez-vous été amené à participez aux Papous ? TRONG>
Ça date de 9, 10 ans. J'avais déjà participé à une émission de Bertrand Jérôme qui s'appelait Allegro ma non troppo à l'époque de la revue Le Fou Parle, il y a une quinzaine d'années. Je réunissais un groupe d'artistes liés à la revue, chacun préparait une liste d'une vingtaine de questions du genre "As-tu déjà rencontré les limites de ton intelligence ? A quoi ressemblent-elles ? Imagines-tu un système pénitentiaire satisfaisant ? Chien ou chat ? Conserves-tu pour les soirées d'hiver une solution de derrière les fagots en ce qui concerne l'immortalité ? Peut-on croire en Dieu et être ton ami ? Te trouves-tu beau ?" etc… et chacun répondait, ce qui donnait lieu à des discussions incroyables… et Bertrand Jérôme animait l'émission.  

Par la suite, Bertrand Jérôme a fait Les Papous, j'étais alors à Libération et je n'étais pas très disponible, puis un jour il m'a rappelé pour me proposer d'y participer. Cette émission m'a beaucoup apporté, c'est une discipline que je ne croyais pas pouvoir tenir, et qui m'a beaucoup ouverte.



Quel genre de travail requiert au préalable les jeux d'improvisation que vous faites aux Papous ?TRONG>
On se prépare un peu comme un acteur avant d'entrer en scène. C'est assez sérieux et le trac entre en jeu ! Ce sont quasiment des conditions de direct. Les enregistrements durent plus de 3 heures et sont ensuite sectionnés pour passer à l'antenne. Dès que nous sommes réunis entre nous, on s'amuse bien évidemment ! On ne sait jamais auparavant avec qui l'on va jouer, et on le découvre quand on arrive au studio. Le rythme est très rapide, nous n'avons que quelques minutes pour écrire notre réponse et dès qu'elle est prête, on se lance sans filets !


Il y a une émulation de groupe ? TRONG>
Quelque chose passe pendant les enregistrements, une bonne humeur, une entente… Et puis il faut que chacun étonne, il y a une écoute très attentive des autres, et parfois sous la pression de cette émulation de groupe, des choses très étonnantes sortent, des textes vraiment excellents. Par exemple, le jeu où il faut remplir les blancs dans une conversation téléphonique où on n'entend que les réponses d'un des protagonistes : des choses franchement incroyables arrivent parfois alors que c'est un exercice très difficile. On a 17 réparties à trouver, et il faut aller vite !


Quel est votre jeu préféré ? TRONG>
J'aime le jeu "Parodia" : chacun invente le début et la fin d'un roman célèbre et il faut essayer de retrouver quel est l'original parmi toutes les versions que l'on obtient. J'aime beaucoup le dictionnaire en rime également, le "Petit Rimailleur Illustré", ainsi que les fables sur les objets. Tout ce qui est versification.


C'est une démarche de création communautaire qui peut faire penser au Poulpe également ?TRONG>
Oui, sauf que pour Le Poulpe, chacun l'écrit seul et n'est pas obligé de lire Le Poulpe des autres. Mais, la démarche est intéressante : la porte à été ouverte en grand alors que jusque là les auteurs de polar constituait un petit milieu. Pour Les Papous, notre groupe est plus restreint, peut-être parce qu'une participation demande plus de présence. Je ne sais pas comment Bertrand Jérôme s'y prend, mais il est certain qu'il y a des gens qui sont Papous dans l'âme et d'autres qui ne le sont pas !


BibliographieTRONG>  

Monsieur Chrysanthème, Zulma, 2001
Une coquille dans le placard, Zulma, 2000
L'amour tarde à Dijon, Le Poulpe, éditions Baleine, 1997
La Trace, Zulma, 1998
Pas touches à Desdouches, Zulma, 1997

 
ARCHIVES

ESPACE EN PIECE(S)
La petite planète n°2817 de Pérec adaptée à la scène


CHARABIA
Rodrigo Reyes, développeur de textes drôles


LIBRES LANGUES A L'IMAGINATION
Le Dictionnaire des langues imaginaires, d'Albani et Buonarroti


SLAM
Rencontres de poésie orale

 
OUKI LA APRI AEK RIRE KOMSA DU BUFE ?
Les livres en jargon de Jean Dubuffet


RAYMOND ROUSSEL
De l'angoisse à l'extase





Propos recueillis par Sophie Quéran, août 2001.
Copyright manuscrit.com 2001.
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