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CORRESPONDANT
John Cowper Powys, monstrueusement unique
 
Fils d’un pasteur anglican, aîné d’une famille de onze enfants, J.C Powys (1872-1963) est un touche-à-tout : romans, essais, journal, poésie, son oeuvre, bien que reconnue, est pourtant tenue dans une brume, arrivant injustement loin derrière celle de Hardy, Shelley ou Conrad. Mais il ne se trouve personne qui n’ait au moins entendu parler d’un de ses fabuleux romans, Wolf Solent, Givre et sang, ou bien encore Camp retranché. De la génération de H.G Wells, Powys s’inscrit dans la lignée des explorateurs de l’âme humaine, à mi chemin entre Emily Brontë et Dostoïevski. Il se met à écrire tardivement, au moment où V. Woolf et J. Joyce ont fermement entamé les piliers de la tradition littéraire. Considéré par les uns comme un vestige post-victorien, perçu par les autres comme un précurseur de la narration moderne, Powys, à l’image de ses personnages, ne se laisse pas saisir.
La parution d’Esprits-frères, aux éditions Corti, rend accessible un florilège de lettres, pour la plupart inédites, que Powys adressa à sa famille, à ses amis proches et à de jeunes correspondants sur la période 1910-1940. Tenant à la fois du journal intime, des notes de création et d’une activité critique, ces lettres ne viennent pas contredire le caractère d’étrangeté d’une oeuvre monumentale et en constituent un prolongement logique.

 


Dans son Journal, à la date du 27 avril 1935, J.C Powys écrit : "Journée entièrement consacrée à écrire des lettres. [...] C'est un tel gaspillage de Temps ! C'est ce qui me fait perdre le plus de temps !" De tels propos, rapportés dans l'introduction d'Esprits-Frères, pourraient dissuader quiconque de se plonger dans la correspondance abondante de celui que Louis Wilkinson, un ami de la famille, décrivait comme un être "monstrueusement unique". Mais l'on ne saurait s'arrêter à cette seule note liminaire. Dans les lettres choisies par Christine Poussier et Anne Bruneau, tout Powys est là, un Powys protéiforme qui s'inquiète de ce temps qui passe, de ce temps perdu.


Au fil des lettres, c'est une sorte d'autoportrait qui s'esquisse, assemblage d'images confuses dans lesquelles l'écrivain se livre, à demi-mot parfois, tonitruant souvent. Sa façon de se juger est abrupte et toute d'une pièce. "Je suis un sensuel pervers de naissance", s'exclame-t-il dans une lettre de janvier 1933. Au nouvelliste James Hanley, il écrit :  "je suis une sacrée Taupe de subtilité psychique", "un incorrigible romantique". En janvier 1940, écrivant au peintre et écrivain Nicholas Ross, il se déclare "pervers imaginaire". "Misanthrope absolument terrifié", en proie à "une espèce d'inertie maladroite comme celle d'un hippopotame" ; ainsi se peint-il, sans complaisance, dans des lettres envoyées à son jeune frère Llewelyn. Ce qui est certain, c'est que Powys, pour reprendre l'une de ses expressions, est un "perfide rhétoricien".
 
"Cet homme a le chic pour trouver des expressions", pourrions-nous dire avec James Joyce. Il possède le don des formules mystérieuses, il sait dérouler une parole, dirait-on,  en provenance d'un sombre oracle. L'ampleur de sa vision, sa largesse d'esprit transpercent le rideau du visible tout en se mélangeant aux soucis quotidiens. Ces lettres nous renseignent en effet, avec détails, sur la situation financière précaire de l'auteur de Givre et sang qui gagne sa vie en tant que conférencier, sillonnant les Etats-Unis à longueur d'année. On apprend que sa santé fragile le met à la merci de la maladie, "ce loup lépreux" toujours prêt à surgir. Les choses simples de la vie - ces riens-là qui disent bien des choses - cohabitent avec une pensée complexe, à la vérité, inépuisable.


En dépit de ce qu'affirme Powys : "je peux me débrouiller avec des livres morts [...] mais avec des gens vivants dans une vie réelle - oh quelle panique !", on observe, en filigrane, une faculté d'introspection rare et une réelle connaissance de la nature humaine. Une seule et unique vertu anime ces pages : la fraternité, au sens fort, cet esprit-frère qui fait pour ainsi dire du correspondant, une priorité ontologique. Chaque lettre, quel qu'en soit le ton, qu'elle soit adressée à un ami de longue date ou à une soeur, est un trait d'union d'une conscience à une autre, laissant percer cette forme de bienveillance presque mystique. Powys fait davantage qu'offrir sa parole, il s'est voulu le frère et le semblable de chacun. Et ce qui fait le prix de telles lettres, outre leur rareté, c'est l'authenticité qui s'en dégage, l'authenticité d'un "redoutable tenant des SENSATIONS", selon les mots de Powys lui-même.
 
Une formule résume d'ailleurs parfaitement cette ligne de force dans une lettre datée du 12 décembre 1940 : "Je dis que le secret de la vie n'est ni l'action ni la contemplation, mais la sensation". Powys nous livre ainsi quelque chose d'irremplaçable, non seulement une tension sensorielle, non seulement des analyses littéraires pertinentes sur Theodore Dreiser, ou sur ses favoris, Whitman, Spengler, Proust, Blake, Wordsworth pour n'en citer que quelques uns ; mais il nous invite surtout à découvrir "la vie d'un homme par un homme".


A lire certains passages, il y a comme un écho d'une maxime de La Rochefoucault : "les passions sont les seuls orateurs qui persuadent". Car, à n'en pas douter, seule la passion - positive comme négative - détermine toute prise de position powysienne, et c'est toujours une même volonté de s'offrir à l'autre qui palpite dans ces lettres, l'envie d'étreindre l'autre avec une vigueur incomparable. D'ordinaire, on dit des journaux d'écrivains qu'ils sont des espaces ouverts ; ces lettres le sont tout autant, car si intimes qu'elles soient, elles interpellent, elles touchent. Il n'y a qu'à lire ces lignes d'un amour pour une mère morte, telle une "Possédée de Dostoïevski", ou la litanie d'une passion rageuse pour Frances Gregg, "Aphrodite lunaire".
 
Pour qui connaît un peu l'imaginaire powysien, on retrouve de nombreux points de contact entre sa création littéraire et sa vie, les lettres n'expliquant pas l'oeuvre mais la complétant. Lu indépendamment de l'oeuvre, ce beau volume témoigne de l'élan d'un homme entré "dans le tourbillon de l'écriture", pour qui écrire est un "désir" ou, dit-il ailleurs, une "obsession".
Ces lettres survolent l'histoire. Parmi les observateurs lointains de la Seconde guerre mondiale par exemple, il ne s'en trouve pas beaucoup qui peuvent, comme Powys, se targuer d'avoir compris, en temps réel, les enjeux engagés sur l'échiquier européen. Il voit clairement que l'hydre européen - fascisme, nazisme et communisme - est en train d'enfanter "une crise Historique dans l'histoire du monde". Le 1er octobre 1939, il écrit à son ami Louis Wilkinson : "Staline et Hitler sont  des tyrans et on ne doit pas gagner grand chose à choisir entre eux".


Fragments de voix mis bout à bout, voix portée par une écriture syncopée, décousue, exécutant le tour de force de faire entrer le lyrisme dans la trivialité, "cette correspondance  terrifiante", si elle est datée, a la saveur de l'incertitude créatrice. Et si, comme l'estime Powys dans une lettre de 1940, sa "conscience tyrannique l'oblige à répondre aux lettres", c'est qu'il a besoin, par l'écrit, "de traverser l'autre personne", ressentir "imaginairement, ce qu'elle ressent".
 



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Anthony Dufraisse, août 2001.
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