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SCIENCE-FICTION ET IMAGES DE LA SCIENCE
Un entretien avec Jean-Claude Dunyach
 
Docteur en mathématiques appliquées à l'utilisation des super-ordinateurs, ingénieur chez Airbus où il planche sur les avions de demain, Jean-Claude Dunyach est un scientifique de haut vol, ce qui ne l'empêche pas d'aborder la littérature avec une maestria certaine. Grand Prix de l'Imaginaire et prix Rosny Aîné en 1998 pour son inoubliable nouvelle "Déchiffrer la trame", il fait figure de meilleur nouvelliste français du genre. Il a abordé le roman avec un égal bonheur. Il est aussi rédacteur en chef adjoint de la revue Galaxies et a présenté la seconde anthologie Escales, en 1999.


En tant qu'auteur, pensez-vous que la Science-Fiction soit une simple extension littéraire de la science ?TRONG>
Nous parlons là de deux choses différentes : la science et la littérature - au sens large - se caractérisent par un ensemble de démarches, qui sont bien distinctes. Les deux ont des objectifs et des champs d'application qui ne se recouvrent que très peu. La Science-Fiction utilise la science comme moteur d'imaginaire. Elle en utilise les images, les théories et les artefacts comme marchepied pour faire un saut intellectuel vers le lointain, l'inaccessible, l'invisible. Elle n'en est ni une extension ni un sous-produit. Juste un partenaire de rencontre.


La Science-Fiction serait-elle une sorte d'inconscient de la science, un lieu de l'imaginaire dépourvu de "censure", capable du meilleur (une réflexion pertinente sur le monde et le devenir) comme du pire (des fantasmes antiscientifiques) ?TRONG>
Cet inconscient de la science existe déjà dans la science elle-même. Les scientifiques - et croyez-moi j'en fréquente des tas - sont des gens qui réfléchissent déjà sur le monde et son devenir. Même si l'homme de la rue est persuadé du contraire, j'affirme que l'essentiel des débats et des idées sur le devenir et les dangers de la science sont nés des scientifiques eux-mêmes et alimentés par eux. Les scientifiques sont également obligés de transcender leurs propres a priori pour aller plus loin dans leur recherche. Certains y arrivent mieux que d'autres. La Science-Fiction est en général appréciée par la communauté scientifique lorsqu'elle ouvre des portes, qu'elle oblige le regard à se porter ailleurs. Le fait qu'elle soit, comme vous dîtes, dépourvue de censure, est intéressant par la liberté que cela engendre et frustrant car la SF produit également plein d'énormités.

Moi qui travaille dans l'aéronautique, je n'oublie pas que nos avions sont conçus "par le chiffre et le songe", comme disait Victor Hugo. Quant aux fantasmes antiscientifiques, ils sont normaux puisque la science génère des forces et des outils extrêmement puissants, qui peuvent donc être menaçants dans de mauvaises mains. C'est un bon sujet de fiction, il est normal que la SF l'utilise.



Une bonne partie de la Science-Fiction entretient des rapports très lâches avec la science : un recadrage de la SF est-il nécessaire ? Faut-il revenir à une définition plus stricte du genre, au sens où le concevait Hugo Gernsback ?TRONG>
Je ne crois pas aux "il faut" en littérature. Ni à la définition stricte des genres. Ni aux genres, si vous allez par-là. Un bon livre s'autodéfinit, il contient les raisons de sa propre nécessité. Un bon livre de SF centré sur l'art ou la cuisine exotique est un bon livre, un mauvais livre de hard-science est un mauvais livre. Point.
Si quelqu'un veut montrer qu'on peut écrire de bons bouquins de SF en resserrant les liens avec la science, à la Gernsback, il n'à qu'à le faire. Pendant ce temps-là, mes petits camarades et moi on écrira autre chose. Les lecteurs jugeront, les critiques du futur en tireront des tendances. Je m'en moque totalement.



Les images de la science nourrissent l'imaginaire de la SF. La réciproque est-elle valable ?TRONG>
Dans certains cas, sans doute. Je constate jour après jour à quel point l'inconscient collectif de l'Internet, par exemple, ou ces vastes communautés virtuelles qui voyagent au gré des serveurs, ressemblent à des bouquins de Gibson. Je sais aussi que certains livres de SF ont donné des envies : lire la flopée de bouquins récents sur Mars donne envie d'y aller… Elle peut pousser des gens à entreprendre des études d'astrophysique, elle peut marquer de façon durable des imaginaires.


Le relatif manque d'intérêt, en France, pour la SF (en dehors de la "Big Commercial Science-Fiction") ne trahit-il pas un manque d'intérêt plus général pour la chose scientifique, ses implications et les enjeux de sociétés ?TRONG>
Désolé, mais c'est faux - je parle du relatif manque d'intérêt. La SF se vend plutôt bien, c'est une composante reconnue de notre univers culturel - au niveau américain, c'est encore plus marqué - et la génération des "décideurs" de quarante ans, qui succède à celle des éditeurs de l'après guerre, a en général lu de la SF et n'a pas trop d'a priori sur le genre. La SF a peu de Best-Sellers mais la vente moyenne de ses ouvrages est tout à fait satisfaisante. Notre bouquin (1), Étoiles Mourantes, chez Millénaires, est la meilleure vente de la collection et il est loin d'appartenir à la "Big Commercial Science-Fiction". En plus, le cinéma, la pub, l'illustration, font un usage immodéré de la SF et de son imagerie - j'allais dire, sans que ce soit nécessairement péjoratif, de sa quincaillerie. Même si certains préjugés demeurent tenaces, la SF n'est plus vue comme un domaine incompréhensible réservé aux seuls spécialistes.

Il n'y a guère qu'à la télévision française que la SF fait figure de parent pauvre mais les deux ou trois personnes qui bloquent la situation s'en iront bientôt. On verra bien ce qui se passera alors. Il faut aussi noter que la SF se publie de plus en plus hors collections spécialisées. On trouve de plus en plus de collections d'imaginaire au sens large - SF, fantasy, fantastique, thriller, etc. - sans étiquette définie (les étiquettes SF ou fantastique continuent à rebuter une certaine partie du lectorat, qui veut bien consommer de ce type de littérature à condition de ne pas le savoir). Quant au manque d'intérêt plus général pour les enjeux de société, etc., je ne suis pas sociologue et j'ai du mal à le juger. Je n'ai pas non plus l'impression que ce soit tout à fait vrai, mais ce n'est qu'un sentiment personnel.



La SF est-elle une littérature d'images ou d'idées ? Ou les deux ?TRONG>
Aucune littérature ne peut se passer d'idées, sous peine d'être totalement vide. Aucune littérature ne peut se passer d'images, sous peine d'être totalement aride. La SF est une littérature, donc elle doit contenir des deux, en proportion variable.
La SF utilise les images de la science - et sa quincaillerie, comme je disais plus haut - soit comme décor, soit comme moyen de faire passer des concepts ou de justifier une métamorphose du réel. Les images, les métaphores, sont plus faciles à "vendre" littérairement que des idées - ceci dit, quelqu'un comme Greg Egan y réussit très bien. Mais la SF est également un lieu où les idées sont mélangées, incarnées, poussées jusqu'à leurs extrêmes. C'est l'équivalent d'un laboratoire de test de matériaux, où on tord des éprouvettes dans tous les sens jusqu'à la rupture.
Il y a des deux. Et c'est très bien comme ça....

Il y a tout de même eu un débat sur le sujet.
Non, il y a eu Stolze qui a déclaré que la SF était une littérature d'images
-- ce qui est vrai -- et qu'elle n'était que ça -- ce qui est faux. Ledit débat a concerné dix personnes. Tel qu'il est formulé, il est stupide. La question de savoir si les idées sont plus ou moins faciles à véhiculer en littérature que les images est déjà plus intéressante... De même que la question de savoir pourquoi les auteurs font plutôt appel à des images pour véhiculer les éléments scientifiques dont ils se servent (Egan étant un contre-exemple). Les réponses à cette dernière question impliquent pêle-mêle le manque de culture scientifique de bien des écrivains, la volonté d'être "populaire" (action + effets spéciaux) et le refus des débats d'idées dans les romans, pour des raisons littéraires et/ou commerciales. On peut en discuter à l'infini.



La Science-Fiction n'est-elle pas le discours littéraire le mieux à même, à l'heure actuelle, de mettre en scène les questions de société et les enjeux du devenir planétaire ?TRONG>
Les questions de NOTRE société capitaliste libérale, sans doute. Pour les
sociétés nomades d'Afrique du Nord ou d'Asie centrale, j'ai un gros doute...
Les enjeux planétaires, pourquoi pas ? A condition de laisser de côté tout
un pan de l'humanité qui ne s'exprime pas par ce moyen.

 

Vous avez créé un logiciel pour la correction de vos textes, qui semble avoir transformé votre façon d'envisager ces derniers.

Disons que, quand je me relis, je suis beaucoup plus sensible aux répétitions, à la diversité du vocabulaire que j'emploie, aux tonalités locales... Bref, à tout ce que le logiciel est conçu pour repérer. Je me suis aperçu que le travail consistant à "analyser microscopiquement" un texte, par opposition à une analyse plus globale - mise en scène, approche narrative, etc. - donne des résultats assez intéressants, en particulier pour les nouvelles.



Pouvons nous évoquer votre futur littéraire ?TRONG>
Pour l'instant, j'ai entamé un roman mais il promet d'être gros, donc ce ne sera pas pour tout de suite ! Par contre, j'espère continuer à publier un recueil de nouvelles par an à l'Atalante, et les faire traduire à l'étranger (prochaines parutions : Russie et Danemark). Sans oublier les éditions Pocket, qui devraient rééditer fin 2002 une version retravaillée de mon premier roman Le Jeu des sabliers.
 
(1) - Co-écrit avec Ayerdhal, paru aux éditions J'ai Lu, Grand Prix de la Tour Eiffel 1999.




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Stéphane Nicot, rédacteur en chef de la revue Galaxies

 
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Patrick Gyger, organisateur des Utopiales, festival de SF nantais






Propos recueillis par Jonas Lenn, août 2001.
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