Un entretien avec l'auteur des Lois de l'hospitalité n'aurait sans doute pas contribué à éclaircir son oeuvre. Obscur par nécessité, celui qui se définissait lui-même comme un monomane est mort le dimanche 12 août, libérant du même coup la glose. Reste à savoir si les gloseurs en profiteront, car feu Klossowski n'a rien d'un personnage médiatique, son rare public évoquant plutôt une communauté d'élus qu'un fan-club de consommateurs.
Je passe outre la biographie, disponible sur le site du journal Le Monde, afin de vous immerger tout de suite dans le vif de l'oeuvre écrit et dessiné. Ce vif, c'est une figure, un fétiche, c'est Roberte - Roberte comme "signe unique" disait Klossowski. Manipulée en tous sens, outragée, trahie, donnée aux amis pour mieux revenir à son pervers d'époux - le vieil Octave - Roberte pourrait s'apparenter à une Justine moderne si elle était candide et animée de bons sentiments. Mais Roberte n'est rien de cela : plus perverse encore que son mari, que son auteur, elle dissimule au monde son essence, se prend pour un esprit pur et jouit secrètement des outrages qu'elle subit. Dès la préface des Lois de l'hospitalité, Klossowski jette le soupçon sur elle en évoquant la "conspiration (qui) se trame sous l'épiderme de Roberte". Il s'agit d'une conspiration du silence que Roberte, comme "signe unique", désigne. Ainsi ce n'est pas tant l'outrage fait à son corps violenté qui appelle une réaction du lecteur, que l'outrage fait à la langue et au silence. Il s'agit de faire parler le corps de Roberte au dépens de son esprit car, ce corps, "comment serait-il si délicieux sinon en vertu de la parole qu'il cèle ?"
Pour mieux dérober son fétiche à "l'espace du geste chiffré" qu'est la langue, Klossowski l'exproprie dans "l'espace du geste muet", au bénéfice du spectateur complice de l'imposture. C'est que la posture désarticulée de Roberte produit un solécisme (1) : Le geste se dément lui-même et, privé du commentaire du peintre, établit le silence. Dans le premier volet des Lois de l'hospitalité, La Révocation de l'Edit de Nantes, Octave décrit La lecture interrompue de Tonnerre et désapprouve l'éloquence de ce tableau en ces termes : "Cette toile n'est pas des meilleures quant à la composition : la preuve en est que trop de mots nous viennent à l'esprit que le pinceau devrait réduire au silence." Si c'est bien l'esprit (de Roberte) qu'il s'agit de "réduire au silence", voyons ce qu'il en est dans trois dessins des plus spectaculaires :
Roberte ce soir, 1984, crayons de couleur, grandeur nature : Transposant un épisode du livre éponyme, ce dessin engage la responsabilité du spectateur : de grandeur nature, il met le réel au même plan que la fiction. On assiste au dévoilement de Roberte montrée sous une apparence qu'elle feint de démentir. Ses agresseurs ne sont pas ici pour jouir d'elle mais pour opérer ce dévoilement dont ils sont les instruments. Ainsi "le colosse", esprit pur dans le texte, grise silhouette dans le dessin, pétrit la chair, cet "inviolable silence" de Roberte, tandis que le "cafard" sert de piédestal à son corps déséquilibré. Roberte objectivée sous nos yeux s'affole, elle va tomber, elle jouit d'elle-même. Klossowski force là un aveu silencieux que seule la posture du corps révèle, quand les mains de Roberte, écrasant les yeux et la bouche de ses agresseurs, le désavouent et en désignent l'indicible.
Le discours de Vittorio, 1953, mine de plomb : Ce dessin des débuts illustre avec grâce l'ambivalence du fétiche : en une danse indécente, Vittorio raidi et sa victime ployée joignent leurs bras comme s'enlaçant. Mais les extrémités de la courbe ainsi formée se contredisent : d'un côté, Roberte force le silence de Vittorio, faisant mentir le titre, de l'autre côté, lui dévoile son corps et dévie le titre en faisant de ce corps l'auteur involontaire d'un discours silencieux. Le dessin, titre compris, compose donc un solécisme, unique moyen de faire triompher un silence perpétuellement menacé dans le discours.
Les barres parallèles, 1967, mine de plomb, grandeur nature : Encore une fois, les agresseurs ici ne sont que les instruments d'une exposition de Roberte. Nous sommes témoins d'une mise en scène dramatique où le drame ne réside pas dans ce qui va survenir, le viol, mais dans l'écartèlement forcé d'un corps avec notre complicité. C'est le lieu du secret de l'esprit qui est mis en danger.
Ce qui est mis en scène n'est donc pas l'objet d'une narration (l'outrage contrefait) mais l'aveu forcé du signe comme physionomie : incarnation à l'épiderme réversible, plus menaçante par ce qu'elle recèle de secret désir que par son apparent statut de victime. Véhicule des perversions, le fétiche nous désigne malgré nous comme les complices d'une communauté inavouable.
NoteTRONG> (1) On trouve une étude brillante du solécisme dans "l'écriture des perversions" de Valérian Lallement, numéro 4 d'HermaphroditeTRONG>TRONG>.
IllustrationsTRONG> in Pierre Klossowski, ELA Editions La Différence/CNAP, Paris, 1990.