"Je ne me suis pas engagée à te plaire dans mes réponses " TRONG>(1)
Livre de guerre est un livre rare. Absent du catalogue des politiquement correct, dénué de la tentation de la haine de soi, traversé tout entier des interrogations qui s'imposent à l'écrivain et que le journaliste ne cherche pas à réduire à de simples évidences. On se demandait s'il était encore possible de parler avec une raison sensible des guerres proche-orientales, d'aborder librement les situations douloureuses, exacerbées par les idéologies combattantes que tentent de maîtriser les opinions internationales. Livre de guerre s'intéresse d'abord aux êtres.
Marc Weitzmann nous offre en pleine conscience cette précieuse approche sans jamais déroger à la facilité d'une vérité.
A l'origine, pourquoi ce voyage ?TRONG> Par hasard. J'avais prévu de me rendre en Israël pour me documenter en vue d'un roman, quand les émeutes d'octobre ont éclaté. J'y suis allé, j'en suis revenu avec deux reportages pour Les Inrockuptibles, et, en les écrivant, je me suis rendu compte qu'il y avait plus à faire. La presse, notamment la presse française de l'époque était complètement focalisée sur les Palestiniens, alors que mon intérêt allait vers la société israélienne. Je suis donc reparti entre janvier et février 2001, durant la campagne électorale qui a vu la victoire de Sharon, avec cette fois pour but de faire un livre explorant les contradictions d'Israël en cette période charnière. Je voulais aussi voir dans quelle mesure un écrivain pouvait s'emparer d'un sujet d'actualité pour en faire autre chose que de l'information. Pour une bonne part, j'ai conçu ce livre comme une exercice d'anti-journalisme.
Guerre et intifada al-aqsa, colonies aux "cités-forteresses" et territoires, la question de Jérusalem et le retour de trois millions de palestiniens désormais avancé, vous rendez compte d'un déjà lointain rêve de paix.TRONG> J'ai surtout essayé de rendre compte de la complexité d'une situation irréductible aux solutions proposées jusqu'à présent. L'histoire politique et religieuse de ce morceau de terre est faite d'une somme invraisemblable de textes, projets, plans et utopie, cherchant à le définir, et dont la particularité est de ne jamais correspondre à la situation sur le terrain - une question, entre parenthèse, aussi politique que littéraire.
Avec vous, on pénètre les si nombreuses composantes de la société israélienne, du politique à l'intellectuel, des faucons aux militants de la paix, des israéliens des villes à ceux des colonies. Vous montrez le kaléidoscope de l'immigration, des fondateurs aux "immigrés saucisses", des différentes approches de la citoyenneté, du kibbutznik au religieux, des cultures occidentales apposées à l'orient séfarade, de la situation nouvelle des arabes israéliens… Quels possibles au regard de cette mosaïque de peuples et de cultures ?TRONG> Je n'en ai aucune idée. Une partie du problème vient peut-être du fait que "les possibles", comme vous dites, ont été trop nombreux et trop ambitieux pour trop de gens. On en revient un peu à la question des textes programmatiques de tout à l'heure. Peut-être faudrait-il songer à des objectifs plus modestes, et des espoirs plus limités.
Quoiqu'il en soit des motivations des uns et des autres, la question de l'identité revient comme un leitmotiv. A croire que ce pays de contradictions vit de ses incertitudes, la plus sûre manière d'être dans la tradition du questionnement inhérente au judaïsme vivant. Les Israéliens, ce "peuple unique" que l'image médiatique nous renvoie, n'existe-t-il donc pas ?TRONG> Le peuple israélien existe certainement comme entité politique. La question est de savoir comment une citoyenneté politique peut s'articuler avec la notion d'appartenance - et ce n'est pas seulement une question israélienne.
C'est aux carrefours des routes, écrivez-vous, que se produisent tous les drames, l'inextricable imbrication des terres où israéliens et palestiniens s'embusquentTRONG> : en 1988, le début de la première intifada, la mort du petit Mohammed, les tirs journaliers des uns contre les autres. A partir des conversations que vous avez nouées avec vos interlocuteurs, quel dialogue envisager avec les Tanzim, militants palestiniens que l'autorité palestinienne contrôlerait moins que les Moukhtars locaux, comment encore faire évoluer le contenu des manuels scolaires négationnistes financés par l'aide européenne ?TRONG> Je n'ai vraiment aucune réponse à ça. La plupart des gens qui parlent d'Israël ou s'y rendent se croient obligés à leur retour, et parfois même avant, d'élaborer des discours plus ou moins précis sur ce qu'il faudrait faire, et j'ai le sentiment que les certitudes sont les pires ennemis de ce type de situation. J'ai tenté de faire un livre de questionnements, subjectif sans doute, mais d'où seraient absents discours et opinions. Il est bien évident que les manuels scolaires palestiniens sont un problème sérieux, mais c'est aussi un symptôme. Ce n'est pas en les supprimant qu'on supprimera le problème.
Vous dites "Il faut se souvenir que l'histoire d'Israël est bien une histoire européenne, et plus précisément est-européenne" et un peu plus loin, "Les européens sont fatigués de leur propre histoire, et Israël, avec ses conflits internes et ses dilemmes existentiels, en est l' ultime rejeton". A ce titre, est-il envisageable d'être vécu comme "un Juif sans culpabilité. Ne cherchant pas à plaire. Réclamant son droit, indifférent à la foudre qu'il déclenche" ?TRONG> Je crois que ce sont deux questions différentes, je ne suis pas sûr qu'il y ait un lien. Que l'histoire d'Israël soit Européenne, que l'Europe soit politiquement et culturellement exsangue et qu'Israël soit à ce titre - peut-être avec la Russie - le dernier pays européen en proie à l'Histoire est une hypothèse visant à expliquer en partie la froideur européenne pour Israël - et peut-être même l'attachement américain (comme nostalgie de l'Europe) ; quand à la question du Juif sans culpabilité, cela renvoie dans mon esprit à la question du désir juif, et à la façon dont ce désir est vu.
"La relation avec l'avenir, la présence de l'avenir dans le présent semble encore s'accomplir dans le face à face avec autrui. La situation de face à face serait l'accomplissement même du temps ; l'empiétement du présent sur l'avenir n'est pas le fait d'un seul sujet, mais la relation intersubjective. La condition du temps est dans le rapport entre humains ou dans l'histoire". A partir de cette réflexion de Lévinas, Sylvie Anne Goldberg que vous avez rencontrée, avance que "La temporalité juive établit les liens du judaïsme avec le temps et l'histoire : la temporalité serait donc entièrement saisie dans le vécu". Ou le temps se joue-t-il de l'histoire en Israël ?TRONG> Je ne suis pas philosophe et c'est une question compliquée. Ce que j'essaie de suggérer dans Livre de guerre, c'est l'idée selon laquelle il existerait un temps juif spécifique, différent du temps occidental, disons, chrétien et que cette différence a des répercussions politiques négatives pour Israël en tant qu'état. Dans le temps Juif, temporalité et infini coexistent, voire s'entrechoquent ; or, la fabrication de l'Etat en occident passe par une séparation de plus en plus affirmée entre pouvoir temporel, et pouvoir intemporel - infini ou divin. Ces idées m'ont été suggérées par S.A. Goldberg, et j'ai l'impression qu'il y a plus ici qu'un simple débat sur la laïcité. Dans quelle temporalité se joue l'Histoire juive, et comment cette temporalité influe-t-elle le mode de décision ? Pourquoi les projets Juifs - y compris israéliens, y compris les projets politiques concrets comme Oslo - sont-il caractérisés, soit par l'utopie - la paix, le messie, etc. qui renvoie à un futur abstrait, soit par un pragmatisme bancal, toujours à la limite de la catastrophe ?
Le ton subtil et sensible de vos propos est comme une petite musique qui échappe aux convenances entendues loin des certitudes reproduites. Vous ouvrez le livre des questions. Est-ce là l'universalité propre au judaïsme ?TRONG> Je n'ai pas cette prétention ; je crois que c'est plutôt l'universalité propre à la littérature. Si quelque chose de juif vient en l'occurrence s'y ajouter, j'en suis heureux.
Notes (1) Shylock, citation du Marchand de Venise qui ouvre Livre de guerre. (2) E. Lévinas, Le temps et l'Autre, Paris, 1947, pp. 176-177, cité par Sylvie Anne Goldberg, La Clepsydre, un essai sur la temporalité juive, Albin.Michel, 2000, 394p., p. 97. (3) Sylvie Anne Goldberg, La Clepsydre, op.cit., pp. 97-98