À Naples, on dit de quelqu'un qui est bizarre "le voilà le zoulou !". Luca Persico est le prototype du "zoulou" napolitain. Depuis une dizaine d'années lui et son collectif Novenoveposse font trembler la scène musicale italienne au son de leur hip-hop tectonique et engagé. Initiateur du mouvement des squats Centro sociale en Italie, leurs actions "communistes" les ont de nombreuses fois amenés à sillonner l'Europe à la recherche d'autres terrains fertiles où implanter leurs idées. Le groupe reste encore assez peu connu en France. Rencontre avec le chanteur et parolier du groupe à l'occasion de la parution en Italie de son premier livre Cartoline zapatiste, aux éditions Feltrinelli.
Luca, quand avez-vous décidé de faire de la musique, de monter votre collectif ?TRONG> L'idée de former un groupe c'était une manière de travailler sans travailler, le moyen pour un musicien, pour un communiste de véhiculer une idée, non plus à travers des tracts, ou la presse, qui, on le sait, est inaccessible, mais plutôt avec toute la puissance que la musique peut exprimer. D'ailleurs le groupe est né lors d'une manifestation à Rome. Nous étions tous dans la Piazza del Popolo et pendant le comice, un groupe de gens est monté sur scène avec un drapeau rouge. Tous étaient cagoulés sauf les deux personnes qui empoignaient les micros. Ils ont commencé à haranguer la foule. C'était les "Onda Rossa Posse", un des premiers groupes de hip hop italien. Nous étions complètement bouleversés par ce geste, c'était en 90. A la suite de cet événement, nous avons décidé de fonder notre groupe tout en travaillant en même temps pour le premier squat "centro sociale" de notre ville à Naples, Officina 99.
Peux-tu nous dire ce que représente pour toi le Posse ?TRONG> Posse vient des Etats-Unis et signifie la bande en slang, la clique criminelle, où chacun tient un rôle bien précis. Il y a celui qui bloque le train avec l'explosif, ceux qui sont chargés de prendre l'argent, ceux qui ouvrent les portes, ceux qui, avec des armes, hurlent : rendez vous ! Pour nous c'est le travail collectif, constitué par le désir. Celui qui aime graffiter fera la couverture du disque, il y a ceux qui dansent, ceux qui chantent, même ceux qui ne savent rien faire ont leur place. Je me souviens des Massilia Sound Système, avec qui l'on a joué en Italie. Ils tournaient avec une centaine des personnes dans leurs deux bus, et seulement une dizaine d'entre eux montaient réellement sur scène.
Au début vous aviez un label indépendant, la Flying records, maintenant vous êtes sous contrat avec BMG. De fait, votre public est vaste, "La vida que vendrà" votre dernier album s'est vendu à plus de 160.000 exemplaires. Comment vivez-vous cette appartenance à la multinationale Bertelsmann ?TRONG> C'est un peu comme dire à un ouvrier de Fiat qu'il est plus "vendu" au système capitaliste qu'un ouvrier d'une petite usine dans un bled perdu. Je porte en moi une contradiction qui n'est pas la mienne, mais celle d'une société entière. Pour voir un paysage de ma fenêtre, je dois d'abord me payer la fenêtre d'où je vois l'appartement où je vis… Nous n'avons jamais cessé de collaborer avec beaucoup de groupes indépendants et expérimentaux, les Alma Megretta et Bisca, puis Daniele Sepe, Cenzou, Gegé Telesforo, Lhp, Linton Kweesi Johnson, Mad Professor, Papa Ricky, Zion Train, et également avec de formations de musique traditionnelle comme la Nuova Compagnia di Canto Popolare, Antonio Infantino. Dernièrement, nous avons réalisé la bande originale du film "Sud" de Gabriele Salvatores, qui a reçu un Oscar pour son film Mediterraneo, peu après.
Quelle est ton idée de la culture "aux marges" ?TRONG> Je revendique d'être le plus marginal possible tout en étant aux marges. Je ne veux pas être bouffé par l'overground. J'appartiens à la marginalité, c'est aux marges que je me sens chez moi.
La plupart d'entre vous ont eu un parcours littéraire… Tu viens de publier un livre Cartoline zapatiste chez Feltrinelli. Qu'est-ce qui te stimule en littérature ?TRONG> Tu sais toutes les fois qu'on a visité les commissariats, on a jamais été traité comme des hommes de lettres. Cela dit, je ne peux pas m'empêcher de citer l'expérience que j'ai partagée avec Daniele Sepe où je rappais un texte de Tacite, "vite perdite " ou ce projet d'une opération musicale que j'aimerais faire autour de Brecht. Marco Messina et Meg ont mis en musique La Tempête de Shakespeare, et l'idée qu'à la Société des auteurs, ils ont dû enregistrer une oeuvre signée Shakespeare Di Donna, m'a beaucoup amusé... Le livre que je viens de publier, c'est d'abord la nécessité de mettre de l'ordre dans tout ce qui s'est passé ces dernières années. C'est l'histoire d'une longue marche qui a commencé il y a dix ans et qui s'est terminée avec les événements de Gènes.
Tu utilises un style d'écriture particulier, ton livre est basé sur l'oralité, en fait c'est un récit fleuve que tu as enregistré avec Gomma, auteur de plusieurs livres interview. Il part du principe que les choses les plus intéressantes se produisent dans l'oralité plutôt que dans l'écriture. Gomma t'a poussé à te délivrer à travers le récit d'un voyage, réel au Chiapas, et mental sur ton parcours.TRONG> Quand il y avait une partie dont nous n'étions pas convaincus, pas question de retaper le texte à l'ordinateur, Gomma revenait avec son magnétophone et on re-enregistrait. Parce qu'il disait qu'il fallait garder l'énergie du récit. Ce livre, c'est vraiment l'histoire de mon parcours. La solitude du début, mon être maladroit. Et puis il y a eu la découverte des camarades, cette sensation d'appartenance à un groupe de gens comme moi. Tu sais, une des lectures qui m'a le plus bouleversé c'est les écrits de Balestrini. Le fait d'écrire l'histoire à travers les récits des résistants italiens de la deuxième guerre, ou les militants des années de plomb. Nous aussi, comme lui à sa manière, n'avons pas mis de ponctuation, mais utilisé d'autres codes pour mettre en valeur le texte...
À Gènes, 99posse a ouvert le concert no global, avec Manu Chao… Quel regard portes-tu aujourd'hui sur ces événements et votre participation ? TRONG> Tu sais, se retrouver à coté de la violence exprimée aux manifs de Gènes, cette violence qui ne t'appartient pas, que tu subis, c'est comme quand tu es à une fête et que quelqu'un à côté de toi qui perd les pédales. Le type est complètement à côté de ce qui se passe, de ce qu'on est en train de vivre. Je suis passé par tous les états, de la tentation de le buter ou de tout laisser tomber et retourner à Naples. Je n'arrivais pas à comprendre l'attitude des flics, leur violence disproportionnée. Je suis resté enfin… On a beaucoup écrit qu'avec Gènes c'était la fin de la désobéissance civile, je ne le crois pas. Mon livre est traversé par ces questions. Pour les gens qui viennent à nos concerts, je fais figure de héros, qui se bat pour un idéal partagé par tous. Je ne me rendais compte du fait que si je me battais sur scène avec nos chansons, c'était quand même les autres qui payaient le prix le plus fort de ces batailles. Je voulais éviter les tons professoraux et insinuer des doutes dans tout ça, dans mon histoire de militant, sur le sens du travail politique exprimé par nos chansons. Comme lorsqu'on marchait à côté de Marcos pour tout le Mexique, j'essayais de comprendre quelle était ma place dans tout ça, comment intégrer ces moments à mon quotidien…
99 Posse ont à propos des "années de plomb" une idée très claire. Amnistie pour tous les prisonniers politiques, pour les réfugiés en France, comme ailleurs.TRONG> Je crois qu'il faut sortir une fois et pour toutes les couilles pour régler politiquement la question. Vingt ans se sont écroulés depuis, et il y a encore des gens en prison. Je le crois, au-delà des considérations strictement morales. S'ils ont fait du mal, alors pourquoi ? Et que ce que c'était la société italienne à l'époque, martyrisée par des attentats "d'Etat" fruit d'une stratégie de la tension, un programme imaginé par l'extrême droite avec la complicité des services secrets déviés ? Ces mêmes attentats dont aujourd'hui, vingt ans après, on ne connaît pas les responsables. Je crois que ça suffit. Que tout le monde a payé, et qu'il faut tourner la page.
Quelle est l'ambiance en Italie en ce moment…TRONG> On sent un air différent. Le pouvoir a la capacité de faire régresser les capacités cognitives des Italiens. Ils pourraient faire croire sans problème que non seulement les éléphantes volent, mais qu'en plus c'est Bin Laden qui les a envoyées avec la complicité de quelques juges communistes.
Le futur… Encore des chansons, dans toutes les langues cette fois ci, ou peut être une musique, sans paroles, libre, vraiment libre.
Curre curre guagliò Un petit tour du web culturel et militant italien forse nu licenziamento in tronco d' 'o padrone forse na risata 'nfaccia 'e nu carabiniere non so bene non so dire come nasca quel calore certamente so che brucia so che arde so che freme e trasforma la tua vita no tu non lo puoi spiegare una sorte di apparente illogicità ti fa vivere una vita che per altri è assurdità ma tu fai la cosa giusta te l'ha detto quel calore che ti brucia in petto è odio mosso da amore da amore guagliò Curre curre guagliò Tanta mazzate pigliate Tanta mazzate pigliate Tanta mazzate ma tanta mazzate Ma tanta mazzate pigliate Tanta mazzate pigliate Tanta mazzate pigliate Tanta mazzate ma tanta mazzate ma una bona l'aimmo data è nato è nato è nato n'atu centro sociale occupato n'atu centro sociale occupato e mò c' 'o cazzo ce cacciate Curre curre guagliò
Propos recueillis par Francesco Forlani et Audrey Cluzel, mars 2002.TRONG> Copyright manuscrit.com 2002.TRONG>