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FARFAR LIV KRÉOL
Carpanin Marimoutou, l'enfait-aîné-noir-malbar a fini de se taire

"Carpanin est un poète universitaire : attention prenez bien le mot au pied de la lettre et au pied de chaque mot prenez chaque lettre : Carpanin est un poète de l'univers, un poète au conditionnel, un poète de sa terre et de la planète terre.  (…) Carpanin l'enfait-aîné-noir-malbar a fini de se taire, de sa terre et de sa langue, il a bâti l'univers. Une union de l'univers, la réunion…"  dit Julien Blaine de Carpanin Marimoutou, intellectuel engagé dans une lutte langagière et idéologique.


Vous écrivez la plupart du temps en créole, et lorsque vous donnez une version française du texte, il s'agit plutôt d'une recréation que d'une traduction : vous reformulez, préservant ainsi l'intégrité et l'originalité des deux langues.
En même temps, il semblerait que vous refusiez le figement normatif du créole, le réinventant sans cesse.
Quel est le sens de votre combat ?TRONG>

Le problème est le suivant : j'écris dans deux langues qui ont une histoire et un statut socio-symbolique très différents. Le français écrit, le français "littéraire" a une longue histoire, et les grandes ruptures de la fin du XIXè siècle, en particulier dans ce qu'il est convenu d'appeler le poème, impliquent une historicisation constante du travail de l'écriture. Je ne peux pas écrire en français en faisant comme si cette histoire-là n'avait pas existé. Je ne peux pas écrire en faisant comme si tout le travail sur la langue et sur l'écrit initié depuis Mallarmé et remis en question ou poursuivi par tout le XXè siècle n'existait pas. Je me situe donc nécessairement dans cette histoire de la langue et du poème et la prends en compte dans mon travail, y compris dans le travail du dire. Le créole réunionnais est une langue relativement récente, et elle est surtout orale. Mieux : jusqu'à aujourd'hui, il n'y a pas vraiment de demande sociale d'un écrit "fonctionnel", administratif, etc., en créole. Le passage à l'écrit se fait donc massivement par l'écriture littéraire.

Par ailleurs, du fait même de son histoire et de la situation de diglossie entre le créole et la français, la langue créole a été exclue d'un certain nombre de domaines énonciatifs. Cette situation terrible du point de vue de la communauté parlante est pleine d'avantages pour le poète. Je suis confronté à une langue qui, loin d'avoir oublié l'oral, le souffle, le geste, la chair, le corps, n'est finalement réellement énonçable que dans une posture assumée à ça ; à une langue qui doit s'inventer sans cesse pour pouvoir s'énoncer et énoncer son rapport aux pratiques du monde. La langue créole me propose donc un espace permanent de liberté, d'inventions, d'allers-retours, etc.



Votre oeuvre est engagée. Pourriez-vous résumer vos positions ?TRONG>
Mon oeuvre est engagée :
- dans le rapport aux deux langues et à la langue créole en particulier puisque, de manière un peu mégalomane, il s'agit pour moi de donner une langue nouvelle à la littérature et une littérature nouvelle aux langues du monde ; de montrer qu'elle peut tout dire du monde.
- dans mon rapport au monde. Je suis anticolonialiste et je n'accepte en aucune façon l'ordre du monde que veulent nous imposer les états et sociétés capitalistes marchands. Mon combat pour le créole se situe dans le cadre du refus du monde de la marchandise, du "spectaculaire intégré".



Votre univers laisse naturellement une large place aux images tropicales. Le soleil, la mer… c'est votre quotidien, comme d'autre la rumeur des villes ou le gris des cités ; mais l'exotisme de ces cartes postales prend souvent des couleurs grinçantes. Le sang surgit où l'on attendrait une image d'Epinal ; la communication semble souvent impossible.
Résurgences angoissées d'un passé tourmenté ou peur d'un "avenir à la gueule de chien" (in Fazèle) ?TRONG>

Je pense qu'il y a les deux. La société réunionnaise est née de la traite, de l'esclavage, de l'engagisme ; autrement dit, elle s'est construite et développée sur le déni de l'humain, la négation des semblables, la destruction des mémoires et des cultures non européennes. En même temps, c'est de là que sont nés la langue créole, le monde créole, l'imaginaire créole, les mythes créoles. La question est lancinante : comment habiter cette langue, cet imaginaire, ce monde, ce lieu nés de ça, de ce grand trou noir où tant de choses ont disparu et qui empêche encore aujourd'hui l'homme d'être humain ?
 
On ne le dit pas assez : l'esclavage et la société de plantation ont déshumanisé aussi bien l'esclavagiste que l'esclave, le grand propriétaire terrien que l'ouvrier agricole, etc. A aucun moment, au cours de cette brève histoire (350 ans), nous n'avons pu décider nous-mêmes de notre présent et de notre avenir ; pire, même pas de notre passé. Bien sûr, c'est aussi une histoire faite de résistances et de luttes, mais il est clair que les conditions ne sont pas réunies, surtout avec la mondialisation et la transformation de tout en marchandise (comme à l'époque de la traite et de l'esclavage) pour que nous puissions ici envisager l'avenir avec optimisme et sérénité. Mais cela n'empêche pas le combat ; au contraire !



La dimension orale est partout présente. Il est d'ailleurs significatif que l'on puisse appréhender votre oeuvre aussi bien en CD qu'en livre. La mise en voix et en action du texte est-elle son corrélat indispensable ?TRONG>
Oui, bien sûr. Le texte écrit n'est qu'un aspect du poème. Le corps, la voix, la performance sont indispensables.
 
 
Pour en savoir plus sur Carpanin Marimoutou 
 
Un site bilingue consacré aux écrivains créoles
http://kaloubadia.multimania.com/page9.htm



Les livres de Carpanin Marimoutou sont disponibles aux éditions K'A - 161 rue de Lyon - 13015 Marseille - dccrober@infonie.fr et Grand Océan.
Citons notamment :
Romans pou la tèr ek la mèr, éd. Grand Océan, 1995
6 Fonnkèr pou bann lèt la pèrd la bann / 6 poèmes pour des lettres envolées, éd. K'A, 2000
Fazèle, éd. K'A, 2001 (édition originale " les chemins de la liberté " 1978, St Denis)
Egalement un CD : Koz Langaz, poèt larénion n°1, éd. K'A, avec des textes de présentation de Julien Blaine, Danyel Waro et Gilbert Pounia

 
 
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