Martin Winckler publie avec son éditeur P.O.L un nouveau livre, Légendes, sur internet, sous forme de feuilleton quotidien. Chaque jour, depuis le 3 septembre, et ce pendant 173 jours, nous pouvons lire chapitre après chapitre le prochain livre de l'auteur de La Maladie de Sachs. Chaque épisode retrace un moment, un fait marquant de la vie de l'auteur. Enfance, Avortement, Appartement, etc., sont autant d'occasions d'exprimer le souvenir, entre fiction et réalité : "au souvenir des fictions se mêle indissolublement la fiction des souvenirs." (Prologue) Rencontre avec Winckler, auteur internautique, mais auteur, surtout.
"J'ai eu envie d'explorer pêle-mêle les histoires qui ont nourri mes émotions et celles que j'ai élaborées pour pallier mes oublis et panser mon horreur du vide. Le texte (le livre) qui les mettrait au jour serait une réinvention de ma vie, réelle et rêvée, dans un monde en suspens."TRONG>
Vous êtes internaute depuis longtemps ? Je surfe depuis au moins cinq ou six années. J'ai commencé parce que les e-mails me permettaient d'envoyer mes traductions plus vite, puis je suis passé à l'utilisation du web comme immense base de données, sur la médecine et les séries télé, puis comme moyen d'acheter des bouquins ou des films qu'on ne trouve pas en France. Donc, je suis un utilisateur chevronné, même si je ne suis pas très pointu en informatique (mais j'ai un PC depuis 1987 et j'ai appris le DOS dans les Marabout de Virga et consorts...).
Comment avez-vous eu l'idée d'écrire sur internet ?TRONG> L'idée du feuilleton internet m'est venue parce que j'ai eu l'idée d'un feuilleton quotidien et que seul un e-mail permet d'offrir ça à des lecteurs : les journaux ne publient plus de feuilleton et ne paraissent pas le dimanche...
Internet : avenir du feuilleton, avenir de la littérature, alors ?TRONG> Je crois que le web est un formidable outil d'échange, et surtout d'échange de textes (je fréquente plusieurs sites de "fanfictions" sur les séries télé, il y a des choses magnifiques). Par conséquent c'est un outil de plus pour les écrivains. Pas nécessairement pour publier (je pense que le papier a encore bien des années devant lui) mais sûrement pour se renseigner, communiquer avec leurs lecteurs et entre eux, et apprendre tout un tas de choses. Donc, c'est forcément bien pour la littérature. De même que le cinéma, la télévision, la machine à écrire et l'ordinateur ont apporté des choses à la littérature -- qui s'enrichit de tout !
Cette interactivité, peut-elle changer nos rapports à la littérature, et à la fiction ?TRONG> Je pense qu'elle change les rapports à la fiction, mais en quoi ? On ne peut pas encore le dire. Il faudra attendre au moins 20 ans pour pouvoir analyser les modifications sur un corpus écrit...
Un sentiment de proximité, peut-être ?TRONG> Je pense que la proximité est surtout plus grande entre personnes qui veulent communiquer. L'intérêt du mail, c'est qu'on n'est pas obligé d'être proches (de connaître l'adresse personnelle de quelqu'un) pour échanger.
Donc, c'est une proximité relative, et c'est ce que j'apprécie : elle n'envahit pas l'espace privé. Maintenant, pour l'auteur, c'est intéressant d'avoir des réactions aux débuts d'un texte. Ca n'influe pas vraiment sur le livre, car évidemment, les lecteurs ne savent pas à l'avance sur quoi je vais écrire. Et puis, ce feuilleton est fait d'épisodes séparés, ce qui facilite la lecture mais limite un peu l'interaction entre lecteurs et écrivains (ce qui, pour moi, n'est pas plus mal : il faut quand même que je puisse écrire sans être parasité...).
Avez-vous des retours de lecteurs ?TRONG> J'ai des retours, presque chaque jour. Ce sont souvent des mots très brefs, des remerciements, des allusions au fait qu'ils retrouvent eux-mêmes des souvenirs. Une lectrice m'a envoyé un long fichier *.pdf consacré à ses albums photos. Donc, j'ai des retours. Mais à ce stade (15 épisodes), il est un peu tôt pour en faire un bilan. On verra quand il sera fini.
Mais peut-on envisager de voir naître une véritable interactivité de l'écriture ? Les réactions, l'actualité, etc. vous influencent ?TRONG> Ce serait vrai si les réactions étaient instantanées (dans la journée), si je n'avais pas 30 chapitres d'avance, et si le livre s'y prêtait. Mais tel qu'il est, l'influence qu'on peut exercer sur moi est limitée. Encore que, l'attentat sur le WTC m'a tellement frappé que j'ai inséré un "chapitre" dans le cours du feuilleton. Symboliquement, je le devais, parce que l'Amérique a tant d'importance pour moi. Mais je ne crois pas qu'il puisse y avoir beaucoup de choses qui puissent réellement influer sur le déroulement de l'écriture, sauf si moi ou l'un de mes proches étions très malades, par exemple.
Écrivez-vous dans "l'optique de l'hyperlien" ? C'est-à-dire en pensant l'écriture dans une nouvelle dimension ? Puisque la lecture est envisageable autrement que sous sa forme classique linéaire.TRONG> Pas vraiment ce livre-ci, mais pourquoi pas un autre ? Je ne sais pas encore. Si le texte s'y prête, sûrement. Pour moi, c'est la nature du texte en projet qui conditionne la forme à choisir, et non l'inverse. Donc : peut-être un jour. Pour Légendes, on pourrait imaginer de "compléter" le feuilleton (après publication papier) en le structurant comme un texte dont les liens renverraient à d'autres textes, voire à des images ou à des fichiers *.wav (les chansons, les génériques de séries) ou mp3 (mais y'aurait des problèmes de droits, évidemment). Mais je ne me vois pas faire ça. Si quelqu'un me proposait de le faire et d' "habiller" mon texte, pourquoi pas ?…
A qui s'adresse le feuilleton ?TRONG> A toute personne qui a envie de le lire... Inévitablement en le publiant sur le site de POL, je m'attends à ce qu'il touche d'abord les habitués du site (donc, pour une part, des lecteurs de mes livres ou au moins des gens qui ont entendu parler de moi). Mais la beauté de la chose c'est que la lecture du feuilleton étant gratuite, toute personne dotée d'un accès internet peut y "goûter", le lire en entier ou le laisser en plan. C'est aussi ça que j'aime dans cette expérience : c'est seulement le désir qui guide la lecture. Pas l'obligation ou la mode. Et, contrairement à un feuilleton publié dans un journal, on n'est pas obligé de lire quoi que ce soit d'autre !
Comment écrivez-vous ? Écrire au jour le jour influe sur vos travaux ?TRONG> Le livre n'est pas complètement écrit. J'ai environ 30 chapitres d'avance. A l'heure où les lecteurs lisent le début, je ne connais pas encore la fin. Ca change effectivement les choses, même s'il y a un décalage, parce que j'ai des retours en même temps que je l'écris, et c'est bien pour ça que je n'ai pas attendu de l'avoir terminé pour le publier. D'un autre côté, la publication quotidienne m'oblige à continuer à écrire. Sinon, je pourrais le laisser tomber plusieurs semaines et mettre cinq ans à le finir, comme La maladie de Sachs...
Le livre en sera un peu plus fragmentaire qu'un autre et kaléidoscopique, peut-être ? "Internautique", encore...TRONG> Je pense qu'il le sera en partie, mais on en reparlera quand il sera fini. Je pense que je publierai sûrement un texte de conclusion pour parler de l'expérience internet elle-même. Ce texte sera sur le site, mais pas dans le livre...
Vous avez tout de même une trame rédactionnelle ?TRONG> Oui, j'ai une trame : la chronologie de ma vie et des lieux où j'ai vécu, et une liste de "sujets" que j'ai l'intention de traiter. Mais je ne traiterai pas tout. Si je le faisais, le livre comprendrait 3000 chapitres, pas 173 !
Les liens à la fin des chapitres sont-ils déjà rédigés ?TRONG> Pour le moment, la plupart ne le sont pas. Certains titres de liens sont/seront des titres de chapitres, d'autres des expressions qu'on trouvera à l'intérieur de chapitres rédigés. De même que les "associations libres" que l'on fait en laissant sa pensée vagabonder peuvent entraîner vers une réflexion très développée, ou sur une simple image qui renvoie à autre chose.
Le nombre de lecteurs : vous avez des chiffres ?TRONG> Il y a 1300 abonnés, qui reçoivent le feuilleton directement dans leur boîte. Les autres visitent le livre librement, mais là, je n'ai pas de chiffre.
Enfin, n'est-ce pas difficile d'écrire sous la contrainte du temps, due au rythme quotidien du feuilleton ? N'est-ce pas un sentiment qui avait un peu disparu de la vie de l'écrivain ?TRONG> Dans ma vie, la contrainte du temps existe sans arrêt, dans les articles que j'écris pour diverses revues, à commencer par Télécâble Hebdo, et que je dois rédiger chaque semaine. Mais je n'avais pas de contrainte pour la fiction, jusqu'ici. Ca me stimule, non parce que j'aime travailler dans l'urgence, mais parce que ça m'oblige à écrire un livre qui, sinon, pourrait rester en travail pendant plusieurs années (ce qui ne me gêne pas, étant donné toutes mes activités). Mais là, j'avais envie qu'il sorte sans traîner... Donc, ça n'est pas difficile (encore une fois, j'ai un mois d'avance), mais plutôt stimulant : quand j'ai fini de relire les épisodes que je viens d'écrire, j'ai envie de connaître la suite ! ! !