Daniel Foucard n'est pas un auteur classable. Il traverse la vie avec une nonchalance réfléchie, se moquant des poses et des conventions. Son univers, peuplé de robots, de personnages multiples, de petits mécanismes répétitifs, déroule ses amorces narratives denses sans remords ni regrets. Le temps n'est plus au normatif. Ni à la négation. L'alternative dure du Plan général au plan Rapproché. La littérature perd de sa superbe idéalisante pour devenir code. L'outil n'est rien, et la fascination pour les machines, le virtuel, etc. ne vaut guère mieux. Seule importe la volonté de décaler les attentes et déranger les poses.
Il semble très difficile d'attribuer un genre à Peuplements : ni linéarité romanesque, ni forme poétique, juste des amorces de récits, des échanges concentrés… un déplacement permanent des définitions et des frontières. Vous posez vous la question du "genre" en écrivant ?TRONG> Oui, dans la mesure où je cherche à produire des OVNI littéraires. Quelque chose de toujours hybride. Une synthèse de mes influences ou de mes inclinations : la science-fiction, une écriture plus innovante, voire poétique… Ma culture à l'origine est une culture d'images. Je n'ai pas commencé par lire mais par regarder la télévision comme tous les enfants, et je suis resté très longtemps devant la télé…
C'est sans doute pour cela que ma culture est avant tout une culture d'images J'ai vraiment commencé à lire il y a 7 ou 8 ans, quand je commençais à écrire. Des références excitantes : Joyce, Céline, Roussel… Essentiellement des oeuvres du XXe siècle qui me donnaient la possibilité de me débarrasser des postures littéraires usées.
Je m'ennuie assez vite en lisant. Je n'aime pas trop la poésie, je préfère les genres hybrides ; la poésie me semble souvent trop normée. Mais elle a cet intérêt d'être une lecture flash. Comme un écran de publicité. Ce n'est pas une comparaison péjorative. C'est juste un mode d'appréhension : le processus de concentration est le même. Tardivement, j'ai donc réalisé que j'avais envie d'encoder des images et des fictions par le biais de l'écriture. La littérature reste pour moi un encodage.
C'est très visible dans votre façon d'écrire : des phrases très concentrées, chaque mot allant à l'essentiel, des squelettes narratifs, des ébauches de petits rouages sociaux… l'univers mis en place dans Peuplements est plutôt métallique…TRONG> A l'époque j'étais dans une ambiance techno. La techno est considérée comme froide, distante. C'est la première des démagogies. Comme si on vivait dans un monde qu'on ne voulait pas assumer : ultra technique, cybernétique. Ce monde là m'excite, jusque dans ses excès qui ont donné leur matière au livre. Peuplements dévoile partant de là un mécanisme personnel que j'ignorais. Une vision sceptique du monde. Lorsque je décris un phénomène de société, j'en arrive généralement à son absurdité. Alors que je revendique un monde ultra-technique, j'en virusse les rouages, comme si cela ne pouvait qu'échouer, inexorablement.
C'est évident dans "Robot", la troisième partie de Peuplements : on se demande à quoi peut bien servir ce 20ème robot…TRONG> Il sert juste à être le vingtième robot. Il fallait qu'il y en ait vingt. C'est tout. Il y a une sorte de dérision qui n'est pas la finalité de Peuplements, mais juste la résultante de l'écriture. Elle a changé mon discours. A l'époque je rêvais d'une vie robotisée. J'aurais adoré vivre entouré de robots. J'ai écrit un texte sur ce sujet. Un monde de machines autarcique, très conscientes, très communicantes. Il y a une ville dans Peuplements où tout le monde se parle, c'est une obligation, un usage. On dit souvent que la société est de plus en plus froide, que les gens se parlent de moins en moins… or il me semble qu'on n'a jamais autant parlé que maintenant. Les machines n'empêchent pas la communication. J'en parle également dans le texte que j'écris actuellement, provisoirement intitulé Nous. Des hommes derrière leurs outils informatiques qui parlent bien plus que les passants, dans la rue. Paradoxe, et pourtant…
Ce vertige de la communication est systématisé, presque mécanisé dans Peuplements, les personnages agissant en interaction directe les uns par rapport aux autres, un peu comme dans un jeu vidéo…TRONG> Les jeux vidéos me passionnent. Je commençais à m'y intéresser frénétiquement au moment de l'écriture du livre.
Vous utilisez un mode d'écriture allant du "Plan Général" au "Plan Rapproché". Pourriez-vous en expliciter la fonction ?TRONG> Encore un avatar de mon rapport à l'image. J'encode essentiellement les images par l'écriture. C'est une des premières questions que je me suis posée lorsque j'ai commencé à écrire : comment écrire des images sans que ce soient des descriptions d'images ? Pour que l'écriture soit vraiment le corrélât de l'image. Quand j'insère le système Plan Général/Plan Rapproché, je ne parle jamais de vidéo ou de cinéma. PG/PR peut être considéré comme une méthodologie d'investigation scientifique. PG = l'ensemble des éléments en présence. PR = j'isole et me focalise sur un exemple précis.
D'autre part, j'ai remarqué que lorsqu'un sujet éveille particulièrement mon attention, j'ai pour première réaction de m'en rapprocher ; mais cela m'ennuie assez vite. Je n'aime pas analyser longuement les choses de trop près. Alors, je prends du recul, ce qui m'ennuie également. Donc je m'en rapproche à nouveau. Et ainsi de suite. Un mouvement d'allers et retours permanent. Pour comprendre ce qui se passe autour de nous, il n'y a pas de formule miracle. Ni détailler minutieusement, ni généraliser. Je passe de l'un à l'autre sans faire de choix entre les deux. La dimension du choix est importante. C'est une question prégnante dans Peuplements, qui occasionne un trouble permanent.
C'est sans doute pour cela qu'on ne trouve aucun jugement ni aucune considération normative. Peuplements n'est pas un univers manichéen. D'ailleurs, vous n'utilisez aucune tournure négative…TRONG> Effectivement. C'est une lubie. Lorsqu'on vient d'un milieu très politisé, on a tendance a dire tout le temps "il ne faut pas" plus que "il faut". C'était très présent quand j'ai commencé à écrire. J'ai voulu l'éviter absolument. Au lieu de nier, il faut affirmer. J'ai décidé que ce serait mon mode de rapport au monde. J'applique ce système encore aujourd'hui. C'est très dur. Cela sanctionne beaucoup d'idées qui ne s'accommodent que des "il ne faut pas", mais c'est sans doute un tri salutaire. Ça évite les opinions qui se périment trop rapidement… Ce refus systématique introduit également de la langue parlée, "je ne sais pas" devenant "je sais pas", par exemple. Ça entraîne une certaine mutation de la langue. Une confusion délibérée entre langue parlée et sphère économique, qui prend de plus en plus de sens.
Et cette sphère économique, ce monde d'échanges aux personnages multiples semble vous éviter l'écueil de la subjectivité. Il n'y a pas de personnage vraiment séduisant, pas de support d'identification possible…TRONG> L'identification aux personnages dans la plupart des romans ne m'intéresse pas. L'identification au cinéma ou à la télé est plus forte. Mes personnages sont multiples et peu caractérisés. Evidemment, on y injecte toujours plus ou moins des éléments biographiques. Par exemple, ils rient tout le temps, comme moi. Mais ils ne sont pas intéressants. Ni cruels, ni généreux. Plutôt des individus de reportage télé, manquant de suffisamment d'éléments pour pouvoir les idéaliser. Je revendique l'incompétence. Je parle de choses que je ne connais pas. Je n'ai pas vécu la plupart des expériences que je relate. Je les prends en compte du point de vue du discours.
Toutes les indications techniques que je donne sur l'aviation sont fausses. Mais très crédibles. Je ne me documente pas. Je me mêle seulement de ce qui ne me regarde pas.
Est-ce que le fait que vos textes soient diffusés sous forme de livres est important pour vous ?TRONG> Je suis très heureux, évidemment, de voir un livre, mon livre en tant qu'objet existant et circulant. Un rapport sensuel s'instaure, inévitablement. Mais fondamentalement pour moi, l'écriture n'est qu'un code. On pourrait très bien me lire sur écran. Je publierai volontiers sur Internet. L'écriture est virtuelle. Le virtuel est un monde que je comprends mieux. C'en est parfois un peu effrayant. J'aime les jeux vidéos. Tout ce sur quoi on n'a pas vraiment prise. En même temps, je suis bien dans le réel. (rires)Encore mon va-et-vient permanent Plan général / Plan Rapproché ! Pour moi, l'écriture n'a pas de support unique. Evidemment, historiquement, le livre est un vecteur privilégié. Mais c'est tout.
Vous avez également un protocole de lecture bien a vous, qui surprend les auditeurs...TRONG> Effectivement, je ne lis pas. On pourrait même appeler ça une anti-lecture. Lorsque qu'on m'a demandé de lire pour la première fois, je venais d'assister à quelques lectures telles qu'elles se pratiquent habituellement : quelqu'un derrière un micro, avec son livre… et - je ne sais pas si ça vient de ma culture de l'image et de l'information - je n'ai pas compris l'intérêt qu'il pouvait y avoir à voir un auteur lire son livre devant un public. Qu'est-ce que ça apporte de plus ? Qu'est-ce qu'on admire à ce moment là ? la voix ? l'auteur ? C'est plus que ça, on admire l'auteur + sa voix + son livre entre ses mains. Bref, ça produit de l'image. Or quand on me demande de produire de l'image, je fais vraiment de l'image. Pas de l'écrit. Ainsi, lors de ma première lecture, je me suis tapé sur les cuisses, j'ai énuméré des listes de drogues… on m'a évidemment demandé "c 'est ça que tu écris ?" Bien sûr que non, même s'il existe un rapport d'affinité indéniable.
Il est important de se débarrasser de la posture littéraire. Pour moi, une écriture n'a pas de corps. En tout cas, certainement pas le corps, de son auteur. Elle a son corps propre. Je considère donc ce mode d'exposition avec désinvolture. Je dors sur scène, histoire de dire au publique : "vous voulez voir un corps, en voilà un inerte", je diffuse une vidéo, et à la fin, on entend une pseudo-correspondance enregistrée me donnant l'occasion d'affirmer que la lecture publique est une mutation de l'écrit vers le spectacle.
Un certain mécanisme absurde se dégage de vos vidéos, au même titre que celui dont vous parliez, mis à l'oeuvre à l'écrit…TRONG> Avec Pierre Gaconnet, on s'amuse à filmer un jeu vidéo où l'on fait faire des choses aberrantes à notre voiture. Elle tourne en vain dans un bac à sable, se frotte les pneus contre les panneaux publicitaires du bas côté, prend de l'avance pour ensuite piler net et se laisser dépasser par toutes les autres voitures… Le jeu accepte tout à fait ces données inhabituelles, on peut se balader, sans souci de performance, pendant des heures… Le scripteur indique juste en clignotant "mauvais sens" ; nous avons donc intitulé nos vidéos "Bon sens".
Il est à noter que, toujours désinvoltes, nous les avons réalisées en 2 ou 3 heures seulement. Je ne suis décidément pas dans la performance, dans tous les sens du terme. Je décale juste un peu les données.