Gilles Laurendon, auteur du Nouveau Cirque, la Grande Aventure
Intérieur coquet. On est venu en visiteur matinal, attiré par une histoire qu'on ne connaît pas. Certes on en connaît l'ancienne, ses images fondatrices de notre enfance, mais pas encore celle qui depuis quelques temps remue les traditions pour en tirer tant de nouveauté. Le conteur se nomme Gilles Laurendon, écrivain funambule tressant des fils, jouant des correspondances entre les trois passions qui dominent sa vie : la cuisine, la littérature et le cirque. Si Rabelais et son Pantagruel gourmand vivaient (et mangeaient) encore de nos jours, ils iraient au cirque, nous confie-t-il… Mais si bibelots et mitons ont plutôt changé de visage en quelques temps, la piste elle aussi a su créer du neuf et du vif. Il y eut bien un "Nouveau Roman" et une "Nouvelle cuisine", alors pourquoi le cirque n'aurait-il pas lui aussi son… "Nouveau cirque" ? Fini les clowns inlassables et les numéros trop convenus, place à l'histoire, très clairement contée par Gilles Laurendon…
Ecrire le cirque TRONG>
Comment pourriez-vous à ce jour définir votre relation, cette passion qui vous lie au monde du cirque ?TRONG> C'est pour nous un véritable bain de jouvence. Par exemple, on vient tout juste de passer trois jours à la Ferme du Buisson : c'était un peu comme un "boeuf" en jazz, avec les principales compagnies du "Nouveau cirque" qui s'étaient rassemblées pour se faire plaisir entre elles et monter des spectacles en commun. C'était tout à fait éblouissant, et pour nous c'est en fait une source d'enrichissement permanent.
Dans quel sens l'émergence du "Nouveau cirque" est-elle intimement liée à votre travail d'écrivain ?TRONG> Le "Nouveau cirque", c'est quelque chose qui fait appel aussi bien à la danse, au théâtre qu'aux disciplines plus traditionnelles du cirque. C'est vraiment un atelier de création fabuleux. Pour un écrivain, c'est tout à fait réconfortant de se dire qu'il y a des gens aussi dynamiques autour de la création. C'est pour nous une sorte de "dopping" pour écrire que d'assister à ces spectacles étourdissants. J'ai à la fois une très grande attirance pour ce que font ces artistes et pour ce qu'ils sont également, car c'est aussi un mode de vie. Je crois qu'être artiste de cirque comme être romancier, c'est un engagement dans sa vie quotidienne : c'est une façon d'être et une façon de vivre. Ce n'est pas la dimension du risque qui rapproche mon travail littéraire et leur approche artistique, mais c'est plutôt une forme de nomadisme. Les artistes comme ceux de la compagnie des Arceaux, une des plus actives du "Nouveau cirque", passent leur temps à bouger. L'écrivain, qui n'a pas de contraintes physiques, n'est pas trop éloigné de ce mode de vie…
Dans quel sens le nomadisme est il encore une des caractéristiques de vie des gens du "Nouveau cirque" ?TRONG> Evidemment, "nomadisme" ne veut pas ici dire caravane pourrie où tout le monde grelotte… Certains artistes ont des enfants qu'ils scolarisent d'une façon différente, comme c'est le cas aux Arceaux, où des professeurs viennent enseigner sur place... Comme c'est d'ailleurs un aspect qui nous intéresse beaucoup, on a retracé dans ce livre le quotidien et l'histoire du Centre National des Arts du Cirque (CNAC), avec qui on a beaucoup travaillé.
Des rues jusqu'aux planches : Nadj, Wenders et d'autres…
"Historiquement il y a deux phénomènes qui ont fait naître le "Nouveau cirque" : les arts de la rue et le théâtre, qui lui a permis un certain renouvellement. C'est essentiellement sur le pavé que tout s'est passé, avec le travail des artistes de rue dans les années 70. Par la suite, l'histoire du Nouveau cirque s'est nouée et dénouée et beaucoup d'événements se sont produits, mais au départ, la révolte est venue de la rue."
Et la révélation, le "coup de poing dans l'estomac", comme vous dites, remonte à un spectacle de 1995 monté par Joseph Nadj (proche de Tadeusz Kantor)…TRONG> Oui, Le Cri du caméléon fut le premier grand spectacle de sortie de la promotion du CNAC, d'abord présenté à Châlons, puis à La Villette, à Avignon... Nadj est un homme de théâtre qui a créé un univers très onirique, assez violent, où les acteurs sont habillés en costume de ville, ce qui surprend quand on va au cirque, car on peut s'attendre plutôt à des tutus, des habits moulants… C'est un spectacle dont tous les amateurs de cirque se souviennent : ce fut vraiment une autre approche, d'une théâtralité âpre. En mettant en scène dans une libre interprétation du Surmâle d'Alfred Jarry des souvenirs de son enfance passée en Vojvodine, Nadj a créé une oeuvre à la fois déroutante et saisissante. Je crois qu'une de ses nouvelles créations sera bientôt représentée à La Villette…
Vous citez aussi les multiples incursions de la création contemporaine au sein même du Nouveau cirque. Si l'on prend pour exemple le théâtre contemporain, peut-on préciser si ce sont les metteurs en scène contemporains qui se sont penchés sur les ouvertures esthétiques du Nouveau cirque, ou l'inverse ?TRONG> Je dirais que l'influence est réciproque, c'est-à-dire que ce sont des milieux ouverts et des metteurs en scène comme Taget ou Nadj viennent assez volontiers monter des spectacles et parfois créer des compagnies. Tout cela fait qu'au sein du Nouveau cirque - ou du cirque contemporain qui est une appellation plus juste - coexistent des tas de gens avec des univers de référence tout à fait différents. Certains sont très marqués par le théâtre. Les mises en scène font alors largement appel à des techniques de jeu. Il y a parfois aussi des plasticiens ou des musiciens qui interviennent dans les créations. Bref, chacun apporte sa pierre et c'est le cirque qui est le fédérateur et le lieu de partage. Cela aurait pu être le contraire, c'est à dire le théâtre contemporain qui "aspire" le cirque et le fait venir. Les raisons peuvent être multiples. Je pense qu'il y a peut-être eu une forme de sclérose dans le théâtre, un besoin d'oxygène, et ils ont retrouvé cet oxygène auprès des gens du cirque. Le cirque a toujours un peu captivé les autres arts, et là, il les a non seulement captivé mais aussi "capté". Ils sont tous venus sur sa piste - ou hors piste - pour faire des choses en commun.
Le cinéma fait ainsi parfois appel aux arts du Nouveau cirque ?TRONG> Oui, et Wim Wenders par exemple a fait Les Ailes du désir avec quelqu'un qu'on connaît bien, le trapéziste et enseignant du CNAC Bruno Krief. C'est une personne extraordinaire qui, avec sa compagne Armance Brown, a réglé le ballet aérien de ce film. Wenders a justement bien montré dans son film cette dimension du cirque. Il y a en fait très peu d'artistes, notamment de romanciers contemporains qui se sont vraiment intéressés au Nouveau cirque.
Le CNAC ou la révélation du Nouveau cirque TRONG> TRONG> Que représente le CNAC pour le Nouveau cirque ?TRONG>
La création du Centre National des Arts du Cirque a été un moment très important dans la naissance du Nouveau cirque. Créé à l'initiative de Jack Lang, c'est en quelque sorte l'équivalent d'un conservatoire. C'est probablement la première école de cirque en Europe aujourd'hui. Entrer au CNAC aujourd'hui demande beaucoup d'aptitudes, aussi bien physiques que créatives. C'est une école très exigeante mais tous ceux qui en sortent animent et créent - et cela fait maintenant quinze ans - des spectacles, des compagnies... Le CNAC a nourri de nombreuses compagnies qui après se forment, se déforment, se reforment, et s'enrichissent avec d'autres gens venus d'autres lieux. Ce qui caractérise donc cette école supérieure, c'est qu'elle ne forme plus seulement des artistes, au sens classique et traditionnel, du cirque, mais des gens qui ont une formation en danse, en théâtre, en mise en scène, en musique... C'est vraiment une formation artistique complète.
On y laisse aux élèves cette part de création nécessaire à leur émancipation ?TRONG> Oui car l'éducation, ce n'est pas un moule. La plupart des professeurs qui interviennent au CNAC sont des intervenants extérieurs. Ce ne sont pas des salariés qui viennent tous les mois, mais ils restent des personnes indépendantes qui ont leur propre vie artistique, qui se produisent, qui donnent des spectacles, c'est très enrichissant pour les élèves. Là par exemple, Decoufflay monte avec les élèves le dernier spectacle de promotion du CNAC. C'est tout de même très séduisant de travailler avec des personnalités artistiques de valeur comme lui...
C'est aussi grâce à cette diversité qu'on peut arriver à des spectacles qui mélangent interprétation musicale, présence théâtrale, performances du cirque…TRONG> Oui, quiconque va assister à des spectacles aujourd'hui, que ce soit ceux de Gosh, des Arceaux, des jeunes du CNAC (mais citons aussi ceux du Cirque Plume, du Circus Cantabile, du Théâtre du Centaure…), reste frappé par le fait que c'est un vivier de disciplines. La musique est très importante, la mise en scène est splendide, les éclairages sont très travaillés. C'est vraiment une approche globale des techniques, des arts vivants aujourd'hui. Alors que le cirque traditionnel repose plus sur des enchaînements de numéros, le "Nouveau cirque" conçoit plus le spectacle dans sa totalité. Il n'y a plus M. Loyal qui annonce telle ou telle prouesse… C'est moins un art de la performance qu'un art de l'imagination et à partir de là, toutes les disciplines viennent se fondre. La musique est souvent composée uniquement pour le spectacle, à la différence du cirque traditionnel où les morceaux sont repris et où existe un répertoire déjà écrit. Cela vaut aussi pour la chorégraphie. Il y a beaucoup de danseurs très importants qui viennent au cirque. Il me semblait vraiment important de faire ce livre pour que les gens sachent un peu quelle est l'histoire de ce cirque contemporain, et pour que cette lecture leur donne envie d'aller voir des spectacles du "Nouveau cirque"… Les professionnels prendront ce livre pour une invitation au voyage, et ceux qui ne connaissent pas y verront, je l'espère, un beau livre de découverte.
Bibliographie TRONG>Nouveau Cirque, la Grande Aventure, Laurence et Gilles Laurendon, Le Cherche midi éditeur, 2001.
IllustrationsTRONG> Copyright 2001- Philippe Cibille et Catherine Nory.
Sur http://www.artsforains.com/nam/artist08. Né en France avec Archaos puis la compagnie Plume et Zingaro, le Nouveau cirque a son histoire et ses propres passions, clairement cernées dans ce site consacré aux Arts forains. Preuve par l'exemple avec un texte qui suit, consacré aux prouesses féeriques du "Magic Land"…