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RAYMOND ROUSSEL
De l'angoisse à l'extase
 
Commencez une chronique sur le plus mystérieux des poètes, avec Rimbaud et Lautréamont, par une anecdote personnelle, que l'on me pardonne mais, cela ne fait qu'ajouter à la multisingularité du personnage : un jour, je venais d'avoir vingt ans, que je me promenais dans les puces de Montreuil, j'approchais de l'étal d'un marchand, mon pied buta dans une boîte à chaussure qui vomît immédiatement des centaines de "vieux papiers". Me penchant pour les ramasser, qu'elle ne fut pas ma surprise de constater que tous étaient au nom de Raymond Roussel : carte postale représentant la fameuse Rolls Royce caravane, des cartes de visite à son nom, des lettres avec en-tête… mais aucun manuscrit ni paraphe. J'acquis le tout pour une bouchée de pain et n'eut de cesse de rechercher depuis lors, des renseignements sur ledit Roussel.
 
Or, nombreux sont les admirateurs de Roussel à qui de telles coïncidences sont arrivées : rencontres fortuites d'objets, de lieux, de personnes… Car de lui, les documents et traces sont rares : une seule photo officielle, celle prise à Milan en 1896. Pour un homme qui passa son temps et ce, dès sa 16e année, à tout réglementer, prévoir, testimonialiser même, cette absence de document semble être un fait exprès.  Poète écorché vif, Raymond Roussel (1877-1933) croyait aux coïncidences, ne délivrait aucun message, ne dévoilait rien, mais se suffisait absolument. Il avait conçu un "système de vie" intriquant ses textes et sa biographie, et ce depuis son plus jeune âge.


Un soleil noir mélancoliqueTRONG>

TRONG>Qualifié en 1939 par André Breton dans son Anthologie de l'Humour noir, de "Soleil noir", Raymond Roussel n'eut de cesse de magnétiser notre contemporanéïté, d'agréger à lui des fanatiques parce qu'il synthétise à lui seul tous les mystères, le mystère orphique et plus encore. Tout commence le 17 juin 1896 : Raymond Roussel commence la rédaction d'un long poème intitulé "La Doublure" et ressent "une sensation de gloire universelle". Quelques cinq ans auparavant, il était photographié en tenue de Louis XV, dans le vestibule de l'hôtel particulier familial, son père était encore en vie, tout était encore possible, voilà ce que semble dire cette image où l'on devine au jeune homme une sorte de sourire mélancolique. Il n'aura de cesse de poursuivre cette gloire, continuant L'étoile au front, s'entretenant avec lui-même, à la poursuite de fantômes. Cinq ans après "la Doublure", "la Vue" est publiée dans Le Gaulois. En 1909, paraissent en feuilleton les Impressions d'Afrique (que Roussel ne visitera jamais) portées à la scène en 1912, représentation à laquelle assistera Marcel Duchamp pour qui Roussel est un maître absolu. Et puis vînt la guerre, et au contraire du capitaine "Destouches" Céline, ne fît pas front au feu…



Un auteur béni sans succèsTRONG>

TRONG>Il était le fils d'un agent de change et d'une riche héritière. Il commencera par habiter un hôtel particulier cossu à Neuilly-sur-Seine pour terminer dans un hôtel de passe à Pigalle. Publié par Arthur Meyer, ami de son père, directeur du Parisien de l'époque, Le Gaulois, et par l'éditeur Alphonse Lemerre (l'ami des Symbolistes), à l'âge de vingt ans, il mourra le 14 juillet 1933 sans avoir pu se décider à rejoindre l'écurie de Gaston Gallimard, sans avoir pu vendre plus de 500 exemplaires de tous ces textes publiés. On le dit "auteur difficile". Une sorte de Marcel Proust inversé. Des fées se penchèrent pourtant sur son berceau. Non pas pour faire de lui l'héritier et le gestionnaire d'une fortune dont il héritera très tôt, évaluée en 1914 à plusieurs millions de francs-or, mais pour écrire le monde suivant une nouvelle métrique, pour l'épuiser en quelque sorte, lui, le monde et l'argent de ce monde et ses lecteurs avec. Les rencontres de Roussel comptent plus que tout : à 22 ans, il passe quelques jours avec Jules Verne, et c'est le ravissement d'un élève pour le maître. Locus Solus, qui se déroule dans la villa d'un millionnaire excentrique appelé Martial, qui paraîtra en 1923, emprunte énormément à l'auteur nantais.



Les parents de Roussel étaient aussi amis de la famille Leiris, riches négociants et antiquaires : il rencontre ainsi très tôt Michel Leiris (ce dernier n'a pas 18 ans) qui tente de le rapprocher des Surréalistes mais Roussel ne s'intéresse qu'à l'Afrique et accepte de financer une exposition orchestrée par Marcel Griaule, futur co-fondateur des Sciences de l'Homme. En 1924 éclate le scandale de la représentation de L'Etoile au front au cours de laquelle Robert Desnos, défenseur de la pièce de Roussel, s'écria en pointant ses adversaires : "Nous sommes la claque et vous êtes la joue". A sa mort, tous les Surréalistes de la première heure et leurs proches ainsi qu'Edmond Jaloux, seront nommés héritiers de son unique fortune : deux manuscrits, Comment j'ai écrit certains de mes livres et Documents pour servir de canevas.


Techniques rousselliennesTRONG>

TRONG>L'une des techniques opérées par Roussel pour écrire ses "drâmes" ou longs poèmes en prose consiste à se servir du dictionnaire Bescherelle en deux volumes, celui de 1866, la même édition qui semble-t-il servit à Lautréamont et Rimbaud. Un mot donne une idée et réciproquement, créant ainsi une chaîne de micro-événements, donc une anecdote, puis une histoire. Un mot appelle une suite d'autres mots, soit par homophonie, soit par contexte proxime, soit les deux à la fois. Nous sommes par delà les correspondances mais déjà dans l'approche oulipienne de la littérature. D'ailleurs, l'un des plus bel hommage écrit fut celui de George Perec avec La Vie mode d'emploi : dans l'ombre de l'immeuble, Bartlebooth est l'un des multiples avatars de Roussel. Il fut donc un inventeur de procédés en plus d'être l'inventeur de sa vie même. Inventeur et joueur aussi, puisque sur le tard, deux ans avant sa mort (volontaire ou non), il se remet aux échecs, invente une formule saluée par Tartakower et Duchamp. Pour revenir sur sa mort, il faut noter qu'en 1931, il fait dessiner un mausolée pour sa concession acquise au Père-Lachaise, restée inachevée. Aucune invention ne peut être le fruit du hasard. Son extraordinaire capacité intellectuelle, qui raisonnait sur les métamorphoses des formes, donnait naissance aux produits les plus irrationnels et imprévisibles qu'un écrivain ait jamais conçus.



Un voyageur singulierTRONG>

TRONG>En 1925, Roussel commence à voyager avec sa Rolls roulotte, conçue à grands frais pour lui par un carrossier et un décorateur, comprenant un cabinet de toilette, un salon avec lit amovible, un secrétaire, un bar, une cuisinière… Roussel devient le premier auteur nomade. Le succès le fuyant, il décide de parcourir l'Europe, passe par l'Alsace et la Suisse en compagnie de Charlotte Dufrêne, sa maîtresse officielle depuis 1910, à la poursuite des "poussières de soleil" et autres chimères. En Italie,  Mussolini, le Pape, des nombreuses personnalités lui rendent visite dans sa roulotte. Il devient une attraction. En 1927, il visite toute l'Asie mineure, dépose des roses à Ispahan en souvenir de Pierre Loti, son écrivain préféré après Verne. Ce périple se termine, on le sait, à Palerme, porte de l'Afrique. Le grand écrivain sicilien Leonardo Sciascia mais aussi Michel Foucault reviendront sur cette "mort éloignée", survenue le 14 juillet 1933, dans la chambre 224 du Grand Hôtel et des Palmes. Charlotte était à ses côtés. Elle notait  les doses de barbituriques qui augmentait avec l'angoisse. En 1928, Roussel avait suivi une cure de désintoxication dans une clinique de Saint-Cloud où se croisaient Gide, Cocteau et tant d'autres "shootés" de la vie.



Patrick Mauriès, fondateur des éditions Le Promeneur (Gallimard) a découvert en 2001 les 370 pages accumulées par son jeune ami de toujours, Michel Leiris, notes portant sur la vie mystérieuse et l'oeuvre énigmatique de Raymond Roussel, un livre à jamais inachevé. Mauriès écrit : "Je me découvre désormais l'objet de coïncidences rousselliennes, prêt à croire au jeu de ces influences mystérieuses qui régissent la vie des hommes."


Livres de R. R. disponibles TRONG>

L'Etoile au front, Jean-Jacques Pauvert
La Vue et poèmes inédits (Œuvres), éd. Jean-Jacques Pauvert
La Tonsure, la Seine (Oeuvres inédites), éd. Jean-Jacques Pauvert
Impressions d'Afrique, éd. Pauvert
Nouvelles impressions d'Afrique ; suivies de L'âme de Victor Hugo, éd. Pauvert
Locus Solus, éd. Imaginaire Gallimard
Epaves, éd. Jean-Jacques Pauvert
Œuvres complètes, tomes V & VI : Les Noces, éd. Pauvert
Comment j'ai écrits certains de mes livres, Imaginaire Gallimard
n°6 de la revue Mélusine (L'Age d'homme)
n°74 de la revue Europe (oct.1988)



Une édition hypertextuelle du roman TRONG>Locus Solus
TRONG>
établie par Harald Winkler
http://wwwusers.imaginet.fr/%7Ewerkh/roussel/
 
Essais sur R. R.TRONG>
Raymond Roussel par Michel Foucault, Le Chemin, Gallimard
Raymond Roussel par François Caradec, Fayard
Portraits d'écrivains par Leonardo Sciascia, Fayard



 
ARCHIVESTRONG>

ESPACE EN PIECE(S)
La petite planète n°2817 de Pérec adaptée à la scène


CHARABIA
Rodrigo Reyes, développeur de textes drôles


LIBRES LANGUES A L'IMAGINATION
Le Dictionnaire des langues imaginaires, d'Albani et Buonarroti


SLAM
Rencontres de poésie orale


OUKI LA APRI AEK RIRE KOMSA DU BUFE ?
Les livres en jargon de Jean Dubuffet

 
JEUX DE MOTS, JEUX DE VILAINS
Jacques Vallet, un papou dans la tête





Philippe Di Folco, octobre 2001.
Copyright manuscrit.com 2001.
TRONG>
 
 
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