"Sur les rayons des bibliothèques, je vis un monde surgir de l'horizon." Jack London
Catherine Ejarque n'est par une conservatrice comme les autres. Depuis plus de 15 ans, elle mène une activité de médiation du livre auprès des jeunes, répondant à une nouvelle donne sociale. En mettant en place une bibliothèque hors les murs dans le XXème arrondissement de Paris, il s'agit pour elle de permettre à des enfants sans contact avec le livre de découvrir le plaisir à travers les mots. Etre une passeuse, déclencher une joie par les livres lui apparaît comme un enjeu social primordial. Etats des lieux et réflexions sur les modalités d'une telle mission.
Quel a été votre parcours personnel et les raisons qui vous ont fait vous intéresser plus particulièrement à la lecture chez les enfants ? J'ai un parcours assez atypique. Je ne me destinais pas du tout au métier de bibliothécaire mais plutôt à celui d'enseignante. L'année de mon recrutement à Paris, on m'a proposé une place en bibliothèque jeunesse, je l'ai choisie parce que je m'intéressais aux enfants. Ce travail m'a tout de suite beaucoup plu à cause de sa variété. C'est une tâche à la fois intellectuelle et de médiation, de contact avec un public. Il y a dans notre mission l'idée d'une transmission qui est finalement assez proche de l'enseignement.
Quel contact avec le livre ? Pensez-vous que l'image concurrence le livre ? Pas du tout. Je suis même sûre du contraire : beaucoup de grands lecteurs sont aussi des téléphages invétérés. Je pense que les jeunes qui trouvent le contact avec le livre, ne sont pas gênés par la télévision.Ces deux cultures se répondent. On voit apparaître depuis les années 90, dans la littérature de jeunesse, l'influence de la télévision et en particulier de la publicité. Beaucoup de dessinateurs utilisent des éléments de publicité soit sur le plan du concept, soit dans les clins d'oeil qu'ils peuvent faire.
Je me suis également très vite intéressée à la littérature jeunesse à cause de la grande richesse iconographique de cette production livresque. J'ai toujours eu beaucoup d'intérêt envers l'image, les arts graphiques et notamment le cinéma et j'ai retrouvé cela dans les albums pour enfants.
Lecture et télévision peuvent se juxtaposer et même s'interférer, il me semble faux de penser qu'à cause de la télévision les enfants lisent moins. Tout comme, il me semble faux de prétendre que les enfants lisent moins en général. Ils ne lisent simplement pas les mêmes choses que nous à leur âge. L'offre de lectures est aussi beaucoup plus importante. Souvent, les adolescents avouent qu'ils ne lisent pas, alors qu'ils passent des heures à lire des revues spécialisées, sur le sport, la musique, etc… Et souvent, ce sont des revues relativement complexes par le vocabulaire qu'elles emploient ou les idées qu'elles véhiculent.
Il y a tout de même une concurrence ne serait-ce que du fait du temps que certains enfants consacrent à la télévision ou aux jeux électroniques… Le fait de devenir lecteur n'est pas lié au fait d'avoir du temps ou pas. Je crois qu'on devient lecteur le jour où l'on trouve un grand bonheur à travers la lecture. Il faut donc permettre aux enfants d'être en contact avec le livre le plus vite possible. Je suis persuadée que les enfants qui ont eu des souvenirs de lecture incroyable, ne deviendront peut-être pas de grands lecteurs, mais en tout cas, auront un contact avec le livre qui ne sera pas négatif.
Quelle est la part des habitudes familiales dans l'apprentissage de la lecture lecture chez les jeunes ? Dans les milieux touchés par l'illettrisme par exemple, vous semble t-il qu'il y a là des logiques de cercles vicieux ? S'il n'y a pas une culture du livre dans la famille, l'enfant n'aura de contact avec le livre qu'à l'école, de fait, le livre sera lié à un travail scolaire… On fait le constat que ces enfants là ont en général plus de difficulté à apprendre à lire. Ce n'est pas une question de capacité, ni vraiment de contact immédiat avec le livre, ils vont souvent être confrontés à un problème visible, notamment dans les familles d'origine étrangère : les enfants qui parviennent à un certain degré d'études et qui par-là dépasse le niveau de leurs parents, vont bloquer leur apprentissage, parce que c'est une situation qui, inconsciemment, est inconcevable pour un enfant. Le papa ou la maman ne peuvent pas ne pas être une référence. C'est pour cette raison que le travail de médiation du livre chez les populations d'origine étrangère doit s'adresser à la fois aux enfants et aux parents.
Pouvez-vous justement me parler de l'attitude des parents que vous êtes amenée à côtoyer ? Il y a encore beaucoup de parents qui considèrent qu'à la crèche ou à l'école maternelle, le contact avec le livre pour les enfants n'est pas utile dans la mesure où ils ne savent pas encore lire. L'objet-livre est encore, pour certains, considéré comme réservé à une élite intellectuelle. Maintenant, il peut y avoir un autre cas de figure : celui où les parents sont soucieux et même exigeants vis à vis de leurs enfants. Chez les parents d'origine étrangère, nombreux sont ceux qui ont conscience que l'intégration passe beaucoup par un bon apprentissage de la lecture. Beaucoup de familles qui sont dans l'illettrisme, ne veulent pas laisser leurs enfants vivre ce qu'ils vivent eux, c'est-à-dire une exclusion terrible au quotidien.
Métier : médiateur du livre
La médiation du livre, qu'est ce que c'est ? Dans la médiation du livre, la notion primordiale est celle du plaisir : une médiation réussie est une médiation où on prend du plaisir et où on en partage. Les bibliothèques font figure de plaque tournante de ce réseau : en travaillant avec les associations locales, avec les écoles, collèges et lycées, en proposant des expositions en leur sein, en organisant aussi des lectures publiques, etc… Mais le bibliothécaire n'est pas qu'un médiateur, il a aussi des obligations par rapport à une collection, par rapport à un choix de livres, etc…
Ce qui a changé dans la médiation du livre, c'est que des personnes ont été recrutées pour ne s'occuper que de médiation. Parce qu'elles sont des liens entre la bibliothèque et l'extérieur, elles nous permettent de mener des actions valables. Cette idée de lien est importante. Des enfants qui ont un contact peu naturel avec le livre demande d'être accueillis. Quand ils viennent à la bibliothèque, ils ont envie que vous leur racontiez des histoires, que vous vous occupiez d'eux. Une fois qu'ils viennent à la bibliothèque ce n'est pas encore gagné, tout au contraire ! Ainsi, la médiation relève d'un travail d'équipe, si l'ensemble de l'équipe n'est pas partante, c'est un problème, il faut que ça parte d'une volonté collective. Il y a peu de bibliothèques hors les murs à Paris, elles sont passées de 3 à 8 en 2 ans. Ce qui est assez important, puisque pour chaque bibliothèque hors les murs plusieurs bibliothèques municipales participent.
Quels sont les enfants que vous visez quand vous faites ce genre de médiation ? Quand on va à l'extérieur, notre but est de toucher des enfants qui n'ont pas de contact avec le livre ou qui n'ont pas connaissance de la bibliothèque. Mais, je pense que ce serait une erreur de concevoir la médiation auprès des enfants sans y impliquer les adultes. Il faut envisager une médiation faite en présence des adultes afin qu'ils deviennent à leur tour des passeurs du livre.
Comment ça se passe concrètement les bibliothèques en plein air ? On est sur une place, devant un jardin. On arrive, on installe des nattes, on sort des livres, on va prévenir les enfants et les parents qui sont dans le jardin qu'on est là et qu'ils peuvent venir s'il y a certains enfants ont envie de se faire lire une histoire ou de lire tout seul. Maintenant, qu'il pleuve ou pas, ils nous attendent tous les mardis de l'été !
Il faut être en moyenne 7 ou 8, parce qu'il y a en général une cinquantaine d'enfants qui viennent du jardin ou des HLM d'à côté. C'est en fait une organisation très précise. Il y a un observateur, une personne qui est là pour voir ce qu'il se passe et éventuellement pour répondre aux questions que les passants lui posent. Ensuite ses observations nous permettent de faire le bilan des pratiques des uns et des autres, savoir s'il y a des habitués, évaluer l'investissement parental etc… Il y a une personne qui est plus particulièrement là pour l'accueil. Et il reste 4, 5 lecteurs pour les enfants. Plus on va devant un public de non-lecteurs, plus la relation est individuelle : chaque enfant choisit son livre. Une relation individuelle entre celui qui lit et celui qui écoute se crée, le moment de la lecture devient quelque chose de fort et d'intense où une relation de confiance peut naître. Ce genre d'implication de l'un et de l'autre des interlocuteurs n'arrive pas dans des lectures collectives.
Dans un second temps, votre objectif est-il d'inciter les enfants à venir à la bibliothèque ? La priorité est de permettre un contact avec le livre, on ne fait pas ça pour augmenter notre nombre d'inscrits.
Les bibliothèques en plein air donnent aux enfants l'impression d'une plus grande liberté, ils ne sont pas obligés de rester et peuvent à tout moment partir jouer ailleurs. A l'extérieur, ils sont d'une attention de lecture qu'on ne retrouve pas à l'intérieur : à la bibliothèque hors les murs, certains restent plus de deux heures à se faire lire des histoires, ici, au bout d'un quart d'heure ils ne tiennent plus en place. A l'intérieur, il y a un minium de contraintes, de disciplines à avoir, c'est un espace exigu et, inconsciemment, le fait que ce soit un lieu où on ne peut que lire des livres fait qu'ils ont envie de faire autre chose, c'est le côté contradictoire des enfants.
Un enjeu social
Diriez-vous que votre mission est de former un lectorat à venir ?
Non, je ne dirais pas cela. Ma mission est celle de former des adultes. J'irais même plus loin en disant que c'est une mission de citoyenneté. J'espère qu'avec les livres de la bibliothèque j'apporte ma pierre à l'édifice de la construction de ces enfants pour qu'ils deviennent des adultes autonomes, responsables.
Etes-vous parfois découragée ? Non, je crois profondément à ce que je fais. Je ne suis pas découragée par les enfants, plus parfois par les gens qui travaillent avec moi. Le métier de bibliothécaire a beaucoup changé et surtout en jeunesse. On ne peut pas concevoir notre travail comme on le concevait il y a 15 ans parce que les gens vivent des situations difficiles et en particulier dans le XXème arrondissement.
La médiation repose encore trop sur des individualités et pas assez sur un choix collectif. Et les choses ne peuvent avancer que si tout le monde est partie prenante. Ce n'est pas encore le cas à l'heure actuelle ce qui nous empêche de nous tourner vers le long terme. Une politique de médiation du livre ne se mène pas sur 1 ans ou 2 ans, mais sur 15 ou 20 ans ! En deux, trois ans, on pose juste les jalons, les contacts, pour commencer quelque chose de solide par la suite.