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LE SUPER-EGO DES COMIX
Entretien avec Loïc Nehou
 
Les  80's ont vu une sorte d'âge d'or de la BD : de nombreux styles sont sur le marché. Il existe un ensemble d'éditeurs et de journaux aux lignes éditoriales très variées (de Dargaud à Futuropolis...). A la charnière des années 80/90, la faillite des grands journaux dévaste l'économie de ce tout petit milieu. Le résultat fut un repli frileux des éditeurs sur les valeurs sûres de la BD et l'arrivée de nouveaux, résolument commerciaux (comme Delcour). Cet état de fait ne laissait pas beaucoup d'espoir de publication aux jeunes dessinateurs et surtout à ceux qui espéraient imposer un ton, un style ou un contenu original.

Dans ce contexte du début des années 90, Loïc Nehou participe, avec des amis rencontrés à Angoulême, au mouvement de renouveau de la bande dessinée d'expression initiée par la revue LAPIN du groupe de "l'association". En 1993, il fonde avec T. Leprevost, F. Neaud, X. Mucha et C. Puthier, EGO comme X, une revue de bande dessinée indépendante et exigeante. La ligne éditoriale, s'opposant radicalement à la BD commerciale, refuse la fiction pure au profit de l'autobiographie, du journal intime, du réel subjectif...


Au-delà de ce mouvement de "repli vers l'intime" (allant jusqu'à une certaine forme d'exhibitionnisme qui a son équivalent dans l'actualité littéraire) qui semble le fait d'une génération rejetant les "grosses machines" à la narration standardisée, est-ce que  l'identité d'Ego comme X ne vient pas, de façon justement plus intime, de votre attachement personnel à la Littérature ?TRONG>
C'est tout à fait juste. La littérature est quelque chose de très important pour moi. Enfant, je lisais presque exclusivement de la Bande Dessinée, car les livres "pour enfants" que les adultes m'avaient mis entre les mains, ne me parlaient absolument pas. Puis, à un certain moment, je n'y ai plus trouvé de quoi me nourrir. Ça a été un besoin très fort et après bien des recherches solitaires dans les rayons encombrés des  librairies ou des bibliothèques, j'ai enfin fait la rencontre des écrivains qui allaient constituer ma famille littéraire.

Aussi, je désespérais que la Bande Dessinée - mis à part quelques auteurs pionniers - n'aborde enfin et résolument des problématiques autrement plus fondamentales. Jusqu'à ce qu'on ne le fasse nous même avec Ego comme X...



Donc, c'est bien la fusion d'une vieille passion pour la bande dessinée et d'une préoccupation littéraire plus majeure qui fondent EGO comme X. Mais est-ce que vous pouvez préciser ce que vous appellez votre "famille littéraire", et de quelles "problématiques plus fondamentales" il s'agit ? Car, l'envergure de cette ambition me semble extrêmement cadrée. La littérature majeure explore des territoires plus vastes que votre ligne éditoriale. Donc ce choix de l'autobiographie, ou plus largement de l'égotisme, doit avoir un sens très fort...TRONG>
Ma famille littéraire, pour n'en citer que quelques-uns dans un ordre plus ou moins chronologique : Epictète, Marc-Aurel, Sénèque, Samuel Pepys, Casanova, Rétif de la Bretonne, Chateaubriand, Stendhal, Amiel, Proust, Gide, Léautaud, Krishnamurti, Calaferte, Juliet, Renaud Camus, Matzneff, Nabe, Dustan...


Et il n'est pas bien difficile de trouver des problématiques plus fondamentales que les inepties pour adolescents boutonneux que la Bande Dessinée nous sert la majeure partie du temps. Des problématiques, qui, par exemple, concerneraient l'homme s'interrogeant sur lui-même et le monde qui l'entoure.
La littérature majeure, comme tu l'appelles, peut bien explorer des territoires plus vastes, il y en a un bon nombre où il ne m'intéresse absolument pas de me rendre. C'est le cas des romans de pure fiction qui ont failli me dégoûter à jamais de la littérature si je n'avais pas, heureusement, fait d'autres rencontres. Ceux que je viens de citer m'ont aidé à penser et à vivre, c'est tout simple et c'est énorme.


Est-ce qu'une ligne éditoriale si étroite ne fabrique pas une autre BD de genre opposée à la BD "populaire", avec son public spécifique, plutôt qu'une BD majeure sortant de toute qualification de genre ? Après tout, la littérature dite "blanche" est sensée être blanche de tout genre. A moins que ce que cet attachement sentimental au récit ne soit un véritable manifeste esthétique ?TRONG>
Je n'ai pas encore défini cette ligne éditoriale que vous qualifiez un peu vite "d'étroite". Si dans cette ligne manifeste un attachement pour les récits de vie (Journal (I), (II) et (III) de Fabrice Neaud, Le Périodique #1, #2, #3,  de Frédéric Poincelet,  La boîte de Pauline Martin, Le val des ânes et Accident du travail de Matthieu Blanchin, L'épinard de Yukiko de Frédéric Boilet ou Essai de sentimentalisme de Frédéric Poincelet et votre serviteur), mon intérêt pour ce genre de propos n'exclue en rien les autres. La revue Ego comme X est, à ce sujet, plus particulièrement ouverte à tous les genres d'expérimentations à l'intérieur du médium Bande Dessinée et un certain nombre de nos livres en rendent également compte (Nénéref  de Vincent Sardon,  Le Décaméron de Vincent Vanoli, Petit manège de Michaël Sterckeman ou Les sours Zabîme de Aristophane).
 

Il faut avant tout que l'ouvrage sonne juste et les auteurs sont libres de me proposer ce qu'ils veulent. Je ne leur passe aucune commande spécifique, je suis là pour faire exister leurs désirs. Du reste, vu l'état de l'édition de Bande Dessinée, il n'y avait pas plusieurs manières de résister. Avec le peu de moyens dont nous disposions, il fallait, dans un premier temps, se démarquer radicalement. Il est évident que je ne m'opposerais en rien à ce que nos livres rencontrent un large public. C'est d'ailleurs ce qui commence à se passer pour certains d'entre eux mais. Notre démarche ouvre plutôt la bande dessinée à un public large, celui des lecteurs tout court, et pas seulement  les seuls lecteurs de BD. Mais il est vrai que l'attachement au récit, comme tu l'as dit, est aussi une sorte de manifeste. Car, si nous souhaitons nous démarquer du tout venant de la BD, nous avons aussi des convictions esthétiques fortes s'opposant notamment à certains autres éditeurs "indépendants" qui eux, privilégient la forme sur le fond.



L'ambition est énorme. Considèrez-vous aujourd'hui avoir réussi à faire naître la Bande Dessinée que vous semblez appeler de vos voeux ?TRONG>
Effectivement, l'ambition est énorme et le catalogue Ego comme X ne compte pour l'instant qu'une trentaine de titres, mais nous ne sommes pas les seuls à oeuvrer dans ce sens...


Loïc, merci de m'avoir accordé votre attention. Je vous sais très occupé à préparer un voyage au Japon, à l'occasion d'une exposition collective. Je me permets donc  de conclure, en volant cette conclusion à Levinas : TRONG>
"L'âme isolée peut faire son salut en cherchant pour elle-même une vie éternelle comme si sa subjectivité pouvait ne pas se retourner contre elle en retournant à soi dans un temps continu, l'identité elle-même ne s'affirmait pas comme une obsession, comme si l'identité qui demeure au sein des plus extravagants avatars, ne triomphait pas "l'ennui, fruit de la morne incuriosité qui prend les proportions de l'immortalité"".TRONG>



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Alain François, TRONG>bonobo.netTRONG>, septembre 2001.
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