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A L'ENCONTRE DE TOUTE IDÉE CONVENUE :
Parlementaires et engagements dans la France de Vichy
 
Le 10 juillet 1940, députés et sénateurs votent les pleins pouvoirs au maréchal Pétain. Seuls 80 parlementaires refusent. Olivier Wieviorka, à partir de sources inédites, retrace dans les  Orphelins de la République (1) le devenir de ces hommes qui ont fait basculer la République. Par son travail, l'historien propose une lecture subtile qui permet de révoquer toute approche manichéenne, pour une meilleure compréhension de ces années d'Occupation.
 
Olivier Wieviorka est professeur des universités à l'Ecole normale supérieure de Cachan, chercheur associé à l'IHTP et membre du comité de rédaction de Vingtième Siècle.


D'aucuns avancent que la Chambre du Front populaire a voté les pleins pouvoirs et a donc participé à l'abolition du régime républicain.TRONG>
Affirmer que "la Chambre du Front populaire" a voté les pleins pouvoirs représente un lieu commun inexact. D'un strict point de vue statistique, cette thèse est dans une large mesure infondée :  le Sénat (hostile au Front populaire) a largement contribué à la prise du pouvoir pétainiste et la grande majorité des parlementaires communistes, invalidés depuis janvier 1940, n'ont pas pris part au vote. Du point de vue idéologique, cette thèse suggère que la gauche a constitué la matrice de l'Etat français. Vision curieuse  puisque l'on sait que le régime vichyste s'est précisément construit en réaction aux valeurs républicaines et progressistes. Les affinités électives entre l'idéologie pétainiste et la gauche française apparaissent pour le moins ténues, même si quelques hommes, socialistes et communistes, ont pu adhérer aux promesses de l'ordre nouveau.


Seuls 80 parlementaires se sont opposés à cette évolution vers un régime autoritaire. Au cours des années d'occupation, cette opposition a-t-elle perduré et marqué une ligne de partage distincte avec les autres parlementaires ?TRONG>
Le clivage opposant les "80" à leurs 570 collègues n'a pas, je crois, structuré le champ politique entre 1940 et 1944. Les parlementaires ayant voté "non" ne se sont pas nécessairement engagés dans la Résistance ; et des  élus ayant opté pour le "oui" ont pu en revanche basculer dans la dissidence. Le vote émis le 10 juillet 1940, en d'autres termes, ne structure pas les itinéraires postérieurs. De sorte que des individus, séparés par leur vote, ont pu combattre ensemble, à Londres ou dans la clandestinité sans que leur désaccord initial nuise à cette fraternité d'arme. En revanche, les "80", après guerre, ont volontiers exalté leur courage, par fierté et pour être nommés en bloc à l'Assemblée consultative. Cette position a pu indisposer certains de leurs collègues qui, malgré leur conduite courageuse durant la guerre, restaient à tout jamais marqués par le vote infamant du Grand-Casino.


Vous avez travaillé à partir des dossiers individuels constitués à la Libération pour les besoins du Jury d' honneur. Quel regard l'historien peut-il porter aujourd'hui sur l'épuration politique de l'immédiat après-guerre ?TRONG>
Affirmer que l'épuration a été satisfaisante amène l'historien à se situer sur le terrain du jugement moral, ce qui est rarement bon signe ! Rappelons dès lors que l'épuration a toujours visé des objectifs pluriels, parfois contradictoires : punir les traîtres, légitimer le nouveau pouvoir, exclure les individus douteux de la Nation. Fallait-il exclure a priori les élus ayant voté les pleins pouvoirs ? A priori, cette logique ne me choque pas. Mais elle a pu heurter les "souverainistes" : si les parlementaires avaient fauté, il appartenait aux Français - et non aux juges - de les sanctionner. L'épuration a-t-elle été équitable ? Les hommes de gauche ont plus sévèrement été punis que les conservateurs. En raison des critères draconiens posés par la SFIO. En raison de la pression exercée par le PCF, décidé à sanctionner les parlementaires ayant rompu en 1940 avec lui. En raison enfin, d'un calcul politique : une épuration trop sévère aurait brisé la droite. Dans l'ensemble, et malgré de véritables dénis de justice, l'épuration du personnel politique a, dans les conditions de l'époque, été somme toute satisfaisante. Elle a également largement renouvelé la classe politique de l'après-guerre.
 

 

Notes
(1) Olivier Wieviorka, Les Orphelins de la République, destinées des députés et sénateurs français (1940-1945), L'Univers Historique, Seuil, 2001.



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Propos recueillis par Martine Lemalet, octobre 2001.
Copyright manuscrit.com 2001.
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