Professeur à l'Institut d'études politiques d'Aix-en-Provence et titulaire de la chaire "Histoire militaire, défense et sécurité", Jean-Charles Jauffret dirige au CNRS le programme de recherches "Mémoires des combattants français de la guerre d'Algérie" et a participé à la publication de La guerre d'Algérie par les documents avec le Service historique de l'Armée de Terre.
Avec Soldats en Algérie 1954-1962 (1), vous réussissez la gageure d'écrire une histoire de la guerre d'Algérie vue du côté des hommes, quels hommes ?TRONG> 2 000 000 d'hommes ont servi en Algérie, 1 200 000 étaient des appelés... Ils avaient 20 ans, partaient théoriquement pour 18 mois. Certains sous-officiers sont restés jusqu'à 33 mois. Les appelés ont été la mauvaise conscience du pouvoir politique, à attendre la quille, "cette inconnue de la libération". Ce silence a rendu la IVème République parjure et l'a perdue. On oublie souvent de parler des sous-officiers sans contrat du contingent, les plus exploités de tous, mais aussi des officiers de réserve et des rappelés.
A partir de témoignages d'origine diverses, vous montrez la réprobation presque unanime des soldats envers la torture.TRONG> Cette génération sacrifiée est devenue celle des hommes du silence. La notion collective de sacrifice, non reconnue, est vécue par eux comme une exclusion. Lorsqu'il s'agit de la torture, in fine, la majorité d'entre eux se pose la question de la responsabilité individuelle, la sienne.
Il y a d'abord eu les oubliés du contingent, qui attendirent quarante ans le fait d'être officiellement reconnus. Il y a, aujourd'hui encore, les harkis, exclus de notre histoire nationale et coloniale. Comment envisager une "réparation" ?TRONG> Les tirailleurs algériens, les zouaves, combattaient au sein de l'armée. Les harkis servaient dans les troupes de Supplétifs. En janvier 1959, ils sont 200 000. L'ALN, au plus fort de ses effectifs, début 58, comptent 50 000 hommes. On ne dit pas assez que la guerre d'Algérie est aussi une guerre civile entre Algériens. A propos du drame des harkis, tout le monde est coupable, le gouvernement, les Français d'Algérie, la population dans son ensemble et, évidemment, les "égorgeurs". Nous sommes complice par lâcheté. On ne peut pas réparer.
Je suis cependant désolé qu'aujourd'hui des avocats "de rencontre" utilisent cette souffrance. Peut-être la troisième génération pourra-t-elle revenir en Algérie en toute liberté. Nous avons un devoir de réconciliation.
NotesTRONG> (1) J-C Jauffret, Soldats en Algérie 1954-1962, Expériences contrastées des hommes du contingent, collections Mémoires, Editions Autrement, 2000. ARCHIVES