Raphaëlle Branche, auteur de La torture et l’armée pendant la guerre d’Algérie, 1954-1962.
"En braconnant sur le terrain des autres sciences", Raphaëlle Branche ouvre une lecture neuve de la guerre d'Algérie, mêlant intimement l'individu et le collectif dans une analyse où la dimension politique éclaire le processus institutionnel de la violence.
Le travail de l'historienne dépasse l'alternative historiographique traditionnelle condamnation-justification. En s'attachant à l'étude des gestes, au décryptage de leur raison, à l'étude des glissements lexicaux, aux stratégies discursives de légitimation, Raphaëlle Branche pense la pratique de la violence, légitimée, comme l'expression d'un "désir politique de la France".
L'écriture de ce livre dictée par l'exigence "de ne pas se contenter des évidences convenues" réalise cette volonté qu'elle exprime magistralement de : "fournir à ses contemporains des voies pour comprendre le passé".
Votre travail témoigne d'une nouvelle écriture historique qui, nourrie de solides fondements méthodologiques et scientifiques, et libérée des carcans modélisés, n'hésite pas à traverser différents champs des sciences humaines. Parlez-nous de cette démarche ?TRONG> Il est difficile d'apprécier soi-même sa propre approche. Je ne suis pas sûre qu'elle soit nouvelle : on ne cesse, heureusement, de s'appuyer sur les épaules de ses prédécesseurs et cela a été aussi mon cas. Par ailleurs, j'ai reçu une formation généraliste qui m'a fait choisir l'histoire assez tard. Peut-être est-ce la raison pour laquelle je ne vois pas pourquoi il faudrait s'en tenir à une discipline si l'éclairage d'autres sciences permet de mieux comprendre l'objet que l'on tente d'approcher. J'ai donc essayé plusieurs éclairages, j'ai essayé de le faire en historienne, en braconnant sur le terrain des autres en quelque sorte, sans avoir forcément la rigueur de chacune mais en ayant le souci d'une cohérence dans la construction de mon travail et des thèmes choisis.
Par l'étude de "la torture et l'armée", vous jetez un éclairage sur la pratique la plus obscure de la guerre. Vous prenez à bras le corps cette zone si douloureuse de l'historiographie de la guerre d'Algérie.TRONG> En fait, au départ, je me demandais justement quelle était la place de la torture dans cette guerre. L'étude rapide que j'avais pu faire des représentations de la guerre dans le cinéma de fiction français m'avait fait repérer son importance dans l'image de la guerre : qu'en était-il dans la réalité ? C'est pourquoi j'ai choisi de remonter des représentations aux faits en quelque sorte. Il s'avère, qu'effectivement, mais pour des raisons sans doute différentes que celles que la mémoire a retenu, la torture est au coeur de la guerre. C'est en l'analysant précisément, au sein des autres violences perpétrées par les forces de l'ordre françaises, que l'on repère ce fonctionnement central. Pour cela, il fallait en passer par l'étude du système militaire et par l'analyse précise des gestes accomplis.
Vous prenez soin, dans l'introduction de votre ouvrage, de souligner les allez-retours constants qu'effectue l'historien entre histoire individuelle et histoire globale ; vous menez de front l'analyse des systèmes et l'histoire des êtres, dans leurs interactions. Comment cette double attention se traduit-elle dans votre travail d'historien ?TRONG> Il me paraît impossible de considérer l'histoire des sociétés sans celle des individus qui la composent et ceux-ci ont aussi des histoires individuelles qui entrent en interactions avec des mouvements plus généraux. Dans la mesure du possible, il me paraît important de tenir ensemble ces deux éléments, sans jamais renoncer à l'un ni à l'autre. Dans l'histoire de la violence, l'étude des êtres acteurs, victimes, témoins est essentielle. La nier ou l'omettre participerait en outre d'une forme de violence totalisante que l'historien ne doit pas servir. Mais surtout il est essentiel de voir que cette violence est le fait, certes de systèmes de pensée, de hiérarchies, etc., mais aussi qu'elle n'est rien sans les individus. Choisir ce regard mêlant individuel et collectif avait aussi pour moi ce sens-là.
Vous croisez à dessein des sources de nature différente : des sources écrites, publiques, dont les archives de l'armée récemment ouvertes qui permettent de mieux cerner les directives du haut commandement, des carnets de routes et des archives privées ainsi que des archives orales. Comment traitez-vous ces sources si diverses, sans que le propos se dilue dans la surimpression des émotions d'histoires rapportées aux personnes ?TRONG> La diversité des sources est une richesse et un plaisir dans le travail de recherche. Elle ne doit pas devenir synonyme de dilution, c'est vrai, ou de perte de sens. La diversité toutefois est construite, élaborée à partir du sujet et en interrelations avec lui. C'est le sujet qui dirige sur certaines sources et les archives qui suggèrent certaines pistes et interrogations. Les choses se nourrissent au fur et à mesure, c'est sans doute un des moyens, élémentaires, d'éviter la dispersion. Plus fondamentalement, tout en étant à l'écoute des histoires individuelles - en les sollicitant dans des entretiens même parfois -, l'historien cherche à comprendre des fonctionnements généraux, à restituer des logiques qui, si elles peuvent être celles d'individus, n'en sont pas moins justes pour une communauté plus vaste : une unité militaire en situation de combat par exemple.
Vous décryptez de manière systématique la langue, l'évolution du contenu des mots pour montrer comment l'institution applique une stratégie de justification idéologique. Vous ciselez chaque mot et montrez à travers chaque expression l'évolution des enjeux (colonie, guerre, état) rapportés à la guerre. Une manière efficace de nous y faire pénétrer.TRONG> L'histoire très contemporaine peut donner l'illusion de la transparence mais ce passé proche doit pourtant être décrypté comme le passé plus ancien. Il faut l'aborder avec prudence et, une de ces prudences, consiste, à mon sens, à tenter de comprendre ce que les contemporains mettaient sous les mots qu'ils employaient. Ce travail ne peut être mené exhaustivement mais il doit au moins l'être pour les mots et les notions fondamentales du sujet. Dans mon cas, c'étaient ainsi les mots "ennemi", "rebelle", " torture", "interrogatoire", par exemple.
Par la voie de sa hiérarchie, la Grande muette impose sa Loi. La prédisposition à un certain laisser-faire du pouvoir politique jusqu'en 1960 a rendu possible ces dérives violentes. Votre conclusion est sans appel : "le pouvoir et l'autorité militaire fournirent structures matérielles et justifications idéologiques". Que deviennent les responsabilités individuelles? Par ailleurs, comment ne pas s'interroger sur la récente action juridique des Harkis ? Se pose avec force la question du rôle de l'historien ?TRONG> Autant que possible, il me semble que l'historien doit tenter de fournir à ses contemporains des voies pour comprendre le passé. Au contraire d'une démarche qui partirait des interrogations actuelles - particulièrement teintées de juridisme -, il s'agit de donner à voir comment les acteurs de l'époque ont agi et pourquoi. Parler du rôle du pouvoir politique et de l'autorité militaire dans les violences accomplies pendant la guerre d'Algérie n'est pas choisir entre responsabilité individuelle et responsabilité collective mais proposer à ceux qui s'y intéressent une analyse du cadre mental, matériel, juridique, etc. dans lequel ont évolué les individus à qui, éventuellement aujourd'hui, la société ou certains de ses membres entendent demander des comptes.
La spécificité des temps de la guerre vous amène à mesurer comment la torture s'est imposée, structurée par une architecture d'un type particulier, elle repose toute entière sur l'organisation du renseignement confié à une trilogie de la violence reposant sur ces sigles : OR, DOP, UOR ?TRONG> En fait la torture pendant la guerre d'Algérie se comprend selon un axe colonial long : elle est héritée de pratiques antérieures à la guerre, prend autant ses racines dans la guerre d'Indochine et les autres répressions de mouvements nationalistes que dans des habitudes policières ancrées aux colonies et, plus généralement, dans la manière dont était pensé le statut des "indigènes" dans l'empire français. Mais elle connaît aussi pendant la guerre d'Algérie un développement particulier lié à la prépondérance que prend rapidement ce qu'on appelle le "renseignement" dans cette guerre. D'une part des officiers spécialisés dans la recherche du renseignement sont mis en place dans toute l'Algérie (les OR) et, d'autre part, un service de contre-espionnage particulièrement violent est créé (les DOP puis les UOR) qui prend de plus en plus d'ampleur au fur et à mesure que la guerre avance, témoignant précisément de la place centrale accordée au renseignement mais en fait aussi du poids de la torture dans la guerre.
Par ailleurs, la pratique de la torture est soumise dans votre ouvrage à un questionnement nouveau : votre analyse des gestes et des instruments employés suggère que les enjeux de la torture dépassent celui de l'obtention d'informations - émergence d'une pratique discursive qui élabore le pouvoir de l'Etat à partir du corps de sa victime.TRONG> Le travail de l'historien est notamment de critiquer les discours officiels, de ne pas se contenter des évidences convenues. L'un de ces lieux communs sur la torture pendant la guerre d'Algérie est qu'elle servait à obtenir des renseignements. Certes, des individus ont pu être torturés pour obtenir d'eux des renseignements mais ce n'est pas pour autant que cette finalité partielle rend compte de cette violence et permet de l'éclairer. L'étude des gestes et, plus généralement, les modalités de mise en oeuvre de la torture révèlent au contraire le lien essentiel qui existe entre cette violence particulière et le désir politique de la France - au moins pendant les six premières années de la guerre - de demeurer en Algérie et de s'imposer à sa population. La torture est un des instruments fondamentaux de cette politique : elle vise à vaincre la résistance des Algériens, non pas seulement dans sa forme militaire mais dans sa dimension politique.
Il y a eu des soldats résistants.TRONG> L'étude de la torture révèle qu'elle était toujours pratiquée par un groupe d'hommes. Certains étaient, plus que d'autres, affectés à l'équipe chargée du "renseignement". Il y en eut qui refusèrent de rentrer dans cette équipe, préférant être affecté à d'autres postes. C'est, par exemple, une forme de refus, de résistance si vous voulez. Il y en a de nombreuses autres. Elles ne sont pas toujours faciles à repérer dans les archives - sans compter que les archives de la justice militaire qui livreraient peut-être des informations à ce sujet n'étaient pas ouvertes quand j'ai travaillé.
Votre livre met en perspective le rôle des femmes trop souvent négligé pendant la guerre d'Algérie.TRONG> La place des femmes dans la guerre a été décrite depuis plus de dix ans déjà par Djamila Amrane. Ce travail pionnier mériterait d'être poursuivi. J'ai voulu explorer certaines pistes qui m'avaient paru inexplorées : il ne s'agit toutefois que de défrichements marginaux. La place des femmes dans le conflit est un révélateur extrêmement net de la société que les nationalistes souhaitaient construire, de la société qui s'élaborait pendant la guerre elle-même, mais aussi un révélateur de la politique française et du regard des Français sur la société algérienne. Les pistes sont nombreuses.
Bibliographie Raphaëlle Branche, La torture et l'armée pendant la guerre d'Algérie, 1954-1962, Gallimard. 2001.