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COMMUNAUTÉ EROTISME
Les Amours de la citoyenne M.

Anonyme, Paris, chez l'Auteur et chez les Marchands de Nouveautés, An IX de la République. In-12, veau raciné, dos lisse orné. Avec 12 figures par le citoyen M… Mouillures marginales, charnière légèrement fendue. Livre rare et curieux, qui donne un témoignage original sur la Révolution et le Directoire.


"Descendant les Champs Elysées au bras de mon amie Suzanne, je m'efforce à une démarche de déesse comme madame Tallien. Robes de tulle et dessous de mousseline révèlent plus que la couleur de nos jarretières. J'accompagne Suzanne à l'anniversaire du citoyen Barras. Les soirées qu'il donne sont celles qui impressionnent le plus mon amie et je m'étonne comme une grisette lorsqu'elle m'énumère le nom des hommes politiques, des financiers, des acteurs du Théâtre-Français qu'elle y a connus, renversée sur une table.
Un vieillard maugrée contre la dissolution des moeurs, causée par la lubricité et l'immodestie des personnes du sexe. Un de ces barbons que les jacobins instituaient naguère gardiens de la vertu et dont le zèle s'échauffait à lire le tarif des filles du Palais ci-devant Royal : 6 livres pour les hommes jeunes, 12 pour les vieillards. Suzanne lui tire la langue : "A bas les anciennes manières !".
Le méchant vieux ameute les passants contre nous. Les uns lorgnent nos nudités et nous promettent catarrhes, rhumes et stérilité. D'autres nous serrent de près sous prétexte de vérifier si nos toilettes ne viennent pas de chez l'Anglais honni. Un poète jette son mouchoir sur mon décolleté :
"De la Maternité cachez ces Réservoirs ;
 Le Passant Honnête s'offusque de les voir."
Nous trouvons notre salut  en sautant dans un fiacre en maraude. Je rentre chez moi sans avoir connu les délices de l'orgie.
(…)



Le soleil est doux aux terrasses du Palais-Royal, rendez-vous de ceux qui ne veulent ressembler à personne. Les nostalgiques de ce Robespierre qui prétendait nous forcer à nous habiller comme le peuple et vivre dans la vertu, n'ont aucune idée du temps et du souci qu'il faut pour se distinguer des autres. Et de ce que cela coûte ! Les prix ne cessent de monter. A voir celui des éponges de Venise, je me demande comment font les petites gens. Il paraît qu'on retire chaque jour de la Seine vieillards et indigents. "L'a'gent vite gagné doit êt'e vite dépensé", me glisse Jacques, à la dernière mode avec ses deux chaînes de montre et ses culottes qui tirebouchonnent. Il me caresse le bras, ma peau rendue blanche et douce par l'indispensable eau de pigeon qu'on ne trouve que chez "A la Provence et à l'Italie" rue Montorgueil, ci-devant Comtesse d'Artois. Jacques a fait fortune en fournissant des souliers en carton aux armées et je crois que je l'aime.
(…)



J'attend Jacques chez le glacier Velloni. J'ai pris une pose que j'ai vue aux nymphes grecques sur une image du Journal des Dames, corps de trois quart, visage de profil, les bras au dessus de ma tête, en prenant garde de ne pas déranger ma coiffure à la Galatée. Ouf ! Le voilà. Je sentais venir une crampe. En chemin il a rossé quelques têtes tondues de Jacobins qui réclamaient du pain : "Ma pa'ole sup'ême ! On ne sait que choisi' chez les pâtissiers ! S'ils n'ont pas de pain, qu'ils mangent de la b'ioche !" Je ris très fort. L'exercice a mis Jacques en appétit pour plus que des glaces. Il me pousse dans l'arrière-boutique. Tandis qu'il pose contre la porte le gourdin qu'il nomme si drôlement son pouvoir exécutif, je m'installe, debout, un pied sur un  tabouret. Jacques se hausse sur la pointe de ses bottes militaires (en vrai cuir). Agrippant mes hanches, il présente son Etre Suprême à l'entrée de mon Temple de la Fraternité quand le tabouret glisse et nous bascule dans un grand baquet de confiture. Cupidon s'envole à tire d'ailes et ma robe neuve est fichue.
(…)



Jacques m'invite à prendre les eaux à Passy, loin des fumées de Paris. Est-ce l'effet des eaux ou l'air pur du bois de Boulogne voisin ? Au détour d'un chemin, Jacques rabat ma tunique à l'égyptienne sur mon dos. Les bras tendus, je prends appui sur un mur de pierres sèches et je creuse le dos. Il s'amuse de la forme de ruche de ma perruque à la Cybèle. Hélas des abeilles s'y trompent et soudain Jacques pousse un grand cri, piqué par l'aiguillon non du plaisir mais des butineuses égarées entre nos corps enfiévrés. Comme je m'inquiète du sort des petites bêtes, Jacques devient désagréable. Le seul résultat de cette partie de campagne est la ruine d'une paire de cothurnes dorées de plus de quatre cent livres. Notre amour est-il maudit ?
(…)



Jacques et moi allons danser au Tivoli, rue Saint Lazare, un jardin plein de plantes rares et de fleurs exotiques aux noms que j'oublie toujours. Le visage maquillé de blanc, un ruban de soie rouge autour du cou, je danse à la façon désarticulée d'une guillotinée et tout le monde me regarde. Jacques fait la tête : "Ne c'ois-tu pas, Cathe'ine, que ceux que 'égissent  des p'incipes mo'aux sont mieux a'més pour aff'onter la jalousie que ceux que di'ige la philosophie libe'tine ?" Parfois je trouve que la mode ne facilite pas la conversation. Je l'attire à l'abri d'un gros arbuste, dont j'ai le nom sur le bout de la langue. Je me laisse couler à ses pieds. Rien à faire. Je délaisse un instant l'objet inerte de ma convoitise :
- Que t'arrive-t-il ?
- Sans la guillotine, ce n'est plus la même chose. La mo't donnait du goût à la vie.
- Oh, Jacques !  Tu es trop sensible !
Il me caresse les cheveux, distraitement. Dans ma tête, je rédige l'annonce que je donnerai demain aux Petites Affiches :  "jeune et belle femme, caractère liant, physique agréable, sait un peut de tout et aimerait rencontrer homme seul."



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Emmanuel Pollaud-Dulian, octobre 2001.TRONG>
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