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ASSERVISSEMENT SEXUEL VOLONTAIRE
Le spectateur déchaîné

"Cela peut se passer où l'on veut" écrit l'auteur dans la présentation que le service de presse m'envoie. Pour commencer, des inscriptions sur les murs, quelques micros sur pied et des tissus colorés qui serviront à distinguer les personnages...


Les voici : dix hommes et femmes déshabillés, ou habillés, on ne sait pas, d'une culotte, un soutien-gorge et un collant, le tout blanc. Ces drôles de pantins uniformes en talons aiguilles ont revêtu un masque de cochon goguenard en plastique. Même sans persil dans les oreilles ils sont parfaitement grotesques. Présentations : La Maréchale et Les Pauvres, leurs enfants : Cravate et Solitude Pétrole, Garçon Jean, fils de Cravate et de Visonnière Thimory. L'instant d'après, la Maréchale devient Cravate et Garçon Jean Solitude Pétrole. Les Pauvres est amoureux de Pamela incarnée par une poupée Barbie ou similaire. Vous avez du mal à suivre ? C'est fait pour. Deux heures durant, mêlant musique et récitation, ces gens vont se plaindre, s'accuser, s'aimer, et surtout tenter de se changer. En quoi ? la question reste le plus souvent ouverte.


Le texte n'est pas moins décor que le décor qui n'est pas moins langage que le texte. Ils circulent dans et sur les corps qui se prêtent aux désordres et se satisfont d'obéir quand le désordre devient ordre. Ainsi des chorégraphies "érotiques" où chaque corps devient l'élément pictural d'une composition qui évoque les tableaux sadiens de La Philosophie dans le boudoir. Grotesques et mécaniques, ces postures rappellent combien le sexe est politique, comment le corps fait territoire. On comprend que la France est une femme occupée par un corps étranger (l'Allemagne), que Solitude Pétrole se faisait violer par son père (Les Pauvres), que Cravate est un chien obéissant - généalogie du pouvoir. Qu'elle soit individuelle ou collective, l'histoire nous asservit. Nous ne consentons pas à cet esclavage, nous le désirons.


Pascal Rambert, auteur et metteur en scène de cette "atroce comédie" (dixit Cravate ou Garçon Jean ?) explique sa démarche :
Ces gens-là tous les jours revenaient dans cet endroit-là pour se livrer à cette espèce de gymnastique mentale, affective, graphique, poétique, sonore, plastique pour… tu vois, j'ai écrit ça en pensant aux 120 journées de Sodome. Il y a une idée comme ça de travail sur soi en passant par les corps, donc par le sexe. Moi j'écris toujours là-dessus, c'est ma mesure, le corps et le sexe, ma façon de connaître le monde.



Je regarde le monde : il est découpé en petits morceaux. Ce qui est intéressant ce n'est pas d'essayer de faire des pièces, des tableaux ou des installations qui essayent de rendre compte d'un ordre du monde, mais d'un désordre apparent. C'est pour ça aussi que ça s'appelle ASV, les pistes sont brouillées, et le travail qu'on fait est finalement assez proche de ce qu'a apporté Duchamp : ce sont les gens qui regardent le tableau qui font le tableau. Ça fait un moment que je cherche comment avoir plus que jamais une écoute individuelle de chacun et pas une écoute de moutons. On demande aux gens d'être responsables de leur propre regard. Le réel demande une exigence de lecture.

Le but de ce dispositif est clairement énoncé dans la plaquette distribuée aux spectateurs : "La pièce est construite pour que celui qui l'écoute et la regarde en soit l'auteur vivant. Et que plus tard - quittant le théâtre - il en devienne dans la vie réelle l'interprète transformé."



Le travail de metteur en scène consiste à laisser la place aux gens qui sont là. Idéalement on devrait aller vers un jeu où les acteurs jouent de moins en moins, de façon à offrir la possibilité à ceux qui sont en face d'eux de s'y glisser comme dans un gant… de se projeter comme on se projette dans une toile d'Yves Klein, où on commence à travailler avec Yves Klein sur ses grands bleus monochromes. Les personnages sont des plages blanches ou des tableaux neutres sur lesquels on inscrit…
 
Ainsi, Pascal Rambert travaille les personnages et leur mise en scène comme de "l'énergie plastique" : Plutôt que d'arriver avec des idées préconçues, je n'ai pas de décor, pas de costume, je ne veux pas savoir ce que je vais faire, je pars de la matière de ce qui se passe sur le plateau, c'est ce travail qui compte avant tout. Une fois que la matière sort du plateau on organise. Rien n'est prévu d'avance.



Que l'on sente confusément ou clairement ces exigences dans la pièce, qui est fidèle aux prétentions de son auteur, on est sensible à la liberté rendue possible par-delà le constat annoncé dans le titre. Je démultiplie toujours les points de vue de façon à ce que l'écoute soit extrêmement flottante. Je trouve ça intéressant la frustration. Que les gens n'aient jamais le sentiment d'avoir accompli un truc total. C'est qu'en effet, dans cet orchestre chaotique, on porte son regard et son attention sur les objets épars d'un désir libre, sans que jamais l'asservissement soit possible, tant le désordre est flagrant, le fouillis de signes équivoque.


Je me rends compte que les gens captent plutôt bien, malgré les décrochages pendant la pièce pour tout le monde. C'est complètement illusoire de croire qu'on peut suivre une pièce du début à la fin. Il n'y a rien que j'aime plus que d'être tenu comme un fil de pêche. Tu sais qu'il y a le poisson, peux-être qu'il va venir au bout, tu sais que tu l'as et tu le laisses filer, tu le laisses filer dans la mer. On n'est pas à la télévision, on ne cherche pas à faire de l'audimat immédiat sur le mental des gens.


Asservissement Sexuel Volontaire TRONG>
(Fantaisie)
Texte, mise en scène et installation : Pascal Rambert


Les représentations se sont achevées au Théâtre National de la Colline le 20 octobre 2001, mais l
e texte de la pièce est publié aux Editions Les Solitaires Intempestifs.


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Emilie Cappella, octobre 2001.
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