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D'UN ART DE LA CONJECTURE
L'avenir de l'esprit, entretiens de Thierry Gaudin avec François L'Yvonnet
 
AVENIR - "De quoi j'ai l'air, je vous le demande"
Jacques Audiberti, Ange aux entrailles. TRONG>


S'agissant du progrès, Claude Lévi-Strauss, en 1964, écrivait dans Le Cru et le Cuit : "Le dossier n'est jamais clos". Celui de l'avenir non plus. Toujours ouvert, toujours à rouvrir. Car le futur, selon l'expression de Karl Popper, est "objectivement non encore fixé. Il est ouvert, objectivement ouvert". Et chacun y va de son mot. Il y a les pessimistes. Les optimistes. Une autre catégorie encore, celle des nostalgiques. Flaubert le disait déjà dans son Dictionnaire des idées reçues : "Le temps : Eternel sujet de conversation". L'avenir, c'est donc ce qu'examine, soucieux, Thierry Gaudin, polytechnicien de formation et  "philosophe hors les murs" lors d'une série d'entretiens avec François L'Yvonnet, lui aussi philosophe. Ces entretiens ont donné naissance à un livre, L'Avenir de l'Esprit,  qui vulgarise une "science" développée en France dans les années 60 par Gaston Berger et qu'il est convenu d'appeler "art de la conjecture". Cette conversation, passionnante et accessible à tous, en dépit de certaines opacités, donne plus à méditer qu'elle ne convainc véritablement.


Science sans conscienceTRONG>
 
Chacun connaît, ne serait-ce que pour l'avoir entendue une fois, la belle formule de Rabelais dans Pantagruel : "Science sans conscience n'est que ruine de l'âme". Voilà un peu la tonalité de L'Avenir de l'Esprit. Se préoccuper de l'avenir. De ce qui vient. Le considérer sous un angle nouveau pour agir à l'avance. S'agit-il donc de prévoyance ? Ou de voyance ? Jeu de mots gratuit diront certains. Mais Thierry Gaudin s'en explique lui-même : "Il y a toujours eu une demande pour des discours sur l'avenir. Les oracles autrefois, la prospective aujourd'hui". Mais on comprendra que le statut n'est pas le même. D'un côté, il s'agit d'une parole mythique. De l'autre, c'est bien d'un discours scientifique dont il est question, ou, on appréciera la formule de François L'Yvonnet, d'"un art de la conjecture".

Ainsi, ce "savoir en formation renvoie à une intuition au moins aussi vieille que l'homme, puisque le vivant en général se projette dans l'avenir pour essayer d'y construire". De l'intuition à la construction. Il s'agit de valider ce qui est à l'abord instinctif : "la prospective consiste à passer de cette idée instinctive [de l'avenir] à une idée travaillée". L'imagination s'efface au profit de la science. Théorie, spéculation, projection. Au profit des sciences, devrions-nous d'ailleurs rectifier. Car l'approche, se veut interdisciplinaire : "le prospectiviste essaye de produire une représentation intelligible des futurs possibles".



D'anticipation, nous ne connaissions que la littérature...TRONG>
 
Avec ses visions prémonitoires et ses roman-phares. Le Meilleur des Mondes et 1984. Aldous Huxley et George Orwell. Ou bien encore Jules Verne.

Mais la prospective "laisse au romancier l'anecdotique". Plus sérieusement, elle réinvestit la triple interrogation kantienne :  Que pouvons-nous connaître ? Que devons-nous faire ? Que pouvons-nous espérer ?". Mais formuler une philosophie de l'histoire, est-ce bien la tâche du prospectiviste ? Non car il y a déjà, de ce côté-ci, overdose historique : Hegel et l'Esprit. Marx et le social. Teilhard de Chardin et son point oméga en la personne du Christ. Freud et son complexe d'Œdipe. Spengler et la culture. A chacun son motif, son moteur. Comme le rappelle l'interlocuteur de Thierry Gaudin, ce livre a pour but "de jeter les bases d'une philosophie de la prospective" - que peuvent prévoir les sciences quant à notre avenir ? -,  avant de poursuivre : "… et une prospective de la philosophie", autrement dit quel avenir pour celle que Sartre surnommait "l'éminence grise de l'humanité ?".



La civilisation industrielle : un grand tour et puis s'en vaTRONG>
 
"Le pas collectif du genre humain s'appelle le progrès. Le progrès marche", disait Victor Hugo. Hugo, Auguste Comte, Marx, Saint Simon, Jules Michelet, Stuart Mill, Condorcet, on est loin de l'euphorie des grands prêtres du progrès. L'ère du positivisme est révolue. Morte. Le progrès marche. Le mot fait sourire le contemporain. C'est normal, lui qui vient dans l'après-Auschwitz, qui est héritier, à son insu, de Verdun, du Goulag et du 6 août 1945 (Hiroshima). Le progrès marche. Il fait mieux encore. Il piétine. Pulvérise et ampute. Ecrase. A grande échelle. Charniers et tranchées. Dans son examen de la Technique, Thierry Gaudin rappelle, après Heidegger, que "les résultats de la science et de la technique au XXème siècle sont ceux d'un siècle de barbarie, de barbarie métaphysique". La technique s'est transformée en "une puissance inouïe, dévastatrice, comme un spasme de l'être". La civilisation industrielle a été "comme possédée par une divinité cachée". Au service de l'instinct. Celui des nazis par exemple.

Quel avenir pour cette civilisation industrielle ? Sur ce point, Thierry Gaudin observe que nous sommes à un tournant. Plus qu'une évolution : une révolution. Nous entrons dans l'ère de la société cognitive qui tient étroitement ensemble communication, information et génétique. C'est-à-dire que prédominent désormais "les activités cognitives : connaissance et reconnaissance, traitement de l'information, échange et création".



Information, surinformation, désinformation… TRONG>
 
"La civilisation cognitive n'est pas […] une société d'information", explique Thierry Gaudin. Et de préciser aussitôt : "C'est une société de désinformation. Désinformation ne voulant pas dire information fausse mais orientée". La désinformation passe par la surinformation. La surenchère verbale par exemple, ou les images qui, à l'âge du visuel, circulent en boucle. Nous sommes face à une "prolifération du commentaire", comme dirait Georges Steiner. Ce n'est pas contradictoire. La surinformation invalide son propre contenu. Situation de saturation.
 
Le collectif est renvoyé à un événement individuel. La réciproque est vraie aussi : l'individu s'emploie à déchiffrer l'événement collectif. Dans ce processus alternatif,  la conscience collective relaie la conscience particulière.Thierry Gaudin souligne que nous sommes obligés de "résister à l'information". Démarre alors un processus de vérification : de ce qui est dit, de ce qui est vu. Animée par une circularité toujours plus infernale, la machine informative croit produire du nouveau quand elle recycle de l'ancien. Les étiquettes changent mais les produits restent. Le nouveau est de l'ancien que l'on prend pour de l'original. Et l'inédit non plus n'est pas de l'original. Attention donc à la manipulation. Car dans l'utopie informationnelle, celle du tout-dire, du tout-voir, du direct comme on dit, on est tenu dans une sorte d'arbitraire. On ne s'informe pas ; on nous informe. Et l'information à peine née, est déjà morte. Elle "accouche sur une tombe" (Beckett).



Dictature des circonstancesTRONG>
 
S'évanouissant dans le circuit informatif, digérée puis ré-injectée sous une autre forme, ailleurs. Liant étroitement information et désinformation, Thierry Gaudin rejoint une idée qu'on retrouve déjà sous la plume d'Alain  Finkielkraut dans Une voix vient de l'autre rive : "La couverture médiatique ne découvre rien, sans du même mouvement, recouvrir quelque chose". On retombe alors sur le mot de Parménide qu'affectionne tout particulièrement notre philosophe hors les murs : "Distinguer ce qui est de ce qui n'est pas", pour ne pas succomber à l'illusion. D'histoire, nous n'aurions plus désormais que celle, immédiate, de l'actualité, répondant à "la seule autorité du fait accompli" (F. L'Yvonnet). Peut-on dire avec H.G Von Wright, (philosophe finlandais successeur de Wittgenstein à la chaire de philosophie de Cambridge) que l'histoire se résume à une "dictature des circonstances" ? Le circonstanciel s'est, il est vrai, imposé comme une nouvelle temporalité. Le circonstanciel en continu. En live. L'espace médiatique à présent, c'est le royaume du sophiste, de celui qui fait profession de savoir. Inutile de vous dire que ce savoir est affaire de persuasion. Et dans la continuité des écrits de Jean Baudrillard, Thierry Gaudin estime que l'identité des êtres se fait dorénavant par une résistance à "la sur-sollicitation informationnelle". Résistance, oui, l'acte est nécessaire pour démêler l'essentiel de l'accessoire.


Visions partielles et jugements partiauxTRONG>
 
Jean Dubuffet écrivait, le 13 janvier 1974, dans une lettre adressée à Jean Planque : "Le regard que l'on porte sur les choses est grandement tributaire […] du lieu où l'on se tient pour les regarder. Il n'y a de vérité et de bien-fondé, que relatif à la ligne de mire, et, si celle-ci varie, la vérité change". Voilà le caillou qui enraye la machine à explorer le futur. A lire L'Avenir de l'Esprit, on a l'impression, impression pour le moins fâcheuse, d'être confronté à des parti pris méthodologiques parfois injustifiés. Essayant de modéliser "le futur, ce qui sera, et l'avenir, ce qui est possible" (F. L'Yvonnet), l'observateur - le prospectiviste - est tributaire de son lieu et de son moment d'observation.
 
Comment se représenter un futur qui déjà se présente à nos portes, pressant, pressé d'être vécu et de devenir du passé ? Problème de méthode, question de recul. De distance. Le temps se pense. Mais l'on ne pense pas en dehors du temps. C'est un peu ce que signifie le "Malgré soi, on est de son temps" d'Auguste Comte. Le temps joue ce mauvais tour que d'arriver toujours trop vite. Qu'on m'excuse pour cette image, mais c'est que le temps ne trotte pas, il galope. Et c'est pourquoi "les temps sont comptés" (Jean-François Lyotard).



Précisons de plus que Thierry Gaudin, et c'est là un des paradoxes de ce livre, excelle plus à expliquer le passé, qu'il ne nous éclaire réellement sur l'à-venir. Qu'on relise les thèses de la Phénoménologie de la perception de M. Merleau-Ponty, comme quoi la position d'un corps dans l'espace détermine ce qu'il voit, et le projet prospectiviste devient bien fragile. Le théoricien Merleau-Ponty et le peintre Dubuffet, à peu de choses près, expriment le même point de vue : notre vision est partielle et nos jugements n'en sont donc que plus partiaux.
 
N'est-elle pas vaine cette "prétention de prévoir" (Paul Valéry) ? C'est comme si, au final, la prospective procédait par mimétisme ; ce qu'elle croit être, c'est ce qu'elle va reproduire. A ce titre, on est en droit de se demander si, voulant éviter certaines situations futures, la prospective n'aurait pas tendance, sous couvert de régulation, à en imposer d'autres. C'est là, fort ancien, le débat que soulève la relation entre des visées humanistes et une démarche dirigiste.



"Il y a des futurs possibles"TRONG>
 
On ne saurait le nier. C'est une évidence. Il n'y a pas de prédestination. Ni messianisme ni prophétisme. Des récurrences tout au plus. Pas d'Eternel retour. En accord avec Bernard de Fontenelle, Thierry Gaudin est bien sûr acquis à l'idée d'une "pluralité des mondes". Mais plutôt que de parler de "futurs possibles", ne vaudrait-il pas mieux, avec Karl Popper, envisager le futur sous l'angle d'une "propension", terme qui désigne une prévisibilité, une certaine tendance pour que l'événement se réalise. "Les faits n'existent pas", clamait Nietzsche. Thierry Gaudin semble, lui, favoriser cette idée contestable qui veut qu'il y ait des faits porteurs d'avenir. Se pose ici, de toute évidence, la question de la valeur du fait. Sur quelle tendance s'appuyer pour prévoir l'avenir ?

En vérité, L'Avenir de l'Esprit dévoile le peu de secours d'une science à moitié science, d'une méthode qui se cherche, s'éprouve. Si, comme l'estime Thierry Gaudin, la philosophie est un produit de l'intellect qui vise à rassurer l'homme dans ses peurs, la prospective, qui semble a priori se développer sur une pente normative, a une finalité non moins sécurisante. Tel un discours propitiatoire. Pour éloigner la (les) menace(s).


Le postulat qui sous-tend la pensée prospectiviste est, par nature, non pas faux, mais faussé. Parce que la prospective veut embrasser l'humanité entière, elle s'érige dans une certaine forme de totalité. Or, penser la totalité est impensable. Penser, c'est exclure, c'est éliminer, serait-ce temporairement des données, des points de vue. La pensée ne se forme qu'en excluant. Et c'est peut-être dans ce qui nous paraît maintenant provisoire, exclu, que se dessine le futur. Qui dit que l'inactuel et l'éphémère d'aujourd'hui ne seront pas demain notre actualité, notre quotidien ?
 

Le grain de sable… TRONG>
 
L'Avenir de l'Esprit s'ouvre et se clôt sur une anecdote - symboliquement réversible, on va le voir - au sujet de l'écrivain argentin Jorge Luis Borgès. L'auteur de Fictions prend une poignée de sable puis il la laisse retomber lentement de sa main : "J'ai modifié le désert", dit-il alors. Cette anecdote tenue par T. Gaudin comme le symbole d'un "nous pouvons refaire le monde" à partir d'un rien, n'invalide-t-elle pas toute la démarche prospectiviste ? Les spéculations sans cesse anéanties par ce grain de sable qui se déplace. N'oublions pas que l'histoire est faite d'interruptions plus encore que de continuité. Et qu'un rien peut tout modifier, bouleverser.


Il est louable que la prospective veuille, selon le mot l'auteur, "habiter les rythmes du vivant". N'est-ce pas là qu'une belle métaphore ? Une image de plus ? Une poétique de l'utopie ? Ne rejoignons-nous pas ici le vers d'Hölderlin qui souhaitait "ré-habiter sur cette terre en poète" ? Prédire pour prévoir. Programmer, écrire à l'avance ce temps si peu lisible déjà. Utopie de poète qui voudrait voir son poème fini sans même l'avoir commencé.


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