Mélange ta langue - De la francophonie au métissage culturel
A l'occasion du IXè Sommet sur la Francophonie qui devait se dérouler, fin octobre, à Beyrouth, reporté suite aux événements du 11 septembre et de leurs conséquences géopolitiques : retour sur un phénomène, la francophonie.
La francophonie, c'est cent millions de locuteurs natifs, deux cent millions d'utilisateurs. France, Belgique (Wallonie et Bruxelles), Suisse romande, Luxembourg, Val d'Aoste, vallées Vaudoises d'Italie, principauté de Monaco, certaines îles anglo-normandes. Canada, les Cajuns de Louisiane. Guyane, Haïti, Antilles françaises. Réunion, Ile Maurice, Seychelles. Nouvelle-Calédonie, Polynésie, une partie des Nouvelles-Hébrides. Indochine, le Maghreb, Liban, des communautés d'Égypte. En Afrique noire, Madagascar. Etc.
Les sommets : autant de "dialogues des Cultures", selon les organisateurs. Mais des dialogues limités.
La francophonie : un concept fatiguéTRONG>
Il y a ces temps-ci dans l'air comme des relents de fin du monde. On en revient finalement à plus converser sur la fin du siècle dernier, que sur le commencement du nouveau. Autant dire que la mentalité générale suit. Il y a la crainte paranoïaque de tout voir disparaître. Tant d'inquiétude qu'il semblerait tout falloir protéger, des idées contraires et des cultures. On en retrouve un cruel enfermement des phénomènes sur eux-mêmes. Les idées s'épuisent. Les ouvertures se ferment.
Le langage s'enferme, et enferme. La formulation du concept de francophonie est bienveillante d'apparence. Tout le monde la soutient. Unanimement. Qui oserait ? Il est question d'un bon concept, l'union culturelle des peuples par la langue. Mais d'un concept fatigué. Un concept hors du temps qui se trame sur des logiques plus ou moins protectionnistes. Un concept usé, en définitive.
Tout commence avec l'UIJPLF (l'Union Internationale des Journalistes de la Presse de Langue Française) qui voit le jour en 1950. Tout se poursuit de 1960 à 1970, Léopold Sédar Senghor, Hamani Diori et Habib Bourguiba, qui souhaitent tisser entre leurs pays nouvellement indépendants des relations d'échanges culturels. Il faudrait être profondément de mauvaise foi pour y lire une légitimation concrète des Sommets sur la Francophonie, et des politiques culturelles, sociales et économiques qui suivent. Il s'agirait d'oublier que 1950, c'est de l'histoire. Il s'agirait de croire que rien dans les relations internationales n'a bougé depuis. Avoir oublié que l'empire colonial français n'existe plus. Que les pays sont indépendants. Que les abcès sont pour la plupart percés. Oublier aussi que la guerre froide est finie. Enfin il s'agirait d'oublier que les temps changent. Que les arguments historiques sont souvent de mauvaises options. Les contextes sont différents. L'atout qu'auraient pu apporter de tels sommets il y a cinquante ou trente ans est disparu.
Le "dialogue des cultures"TRONG>
Oui, les sommets de la francophonie font des choses. Et aux peuples francophones, et à leurs pays. Depuis 1986, ces réunions de chefs d'État et de représentants ont fait le tour du monde. Oui. Il s'agit de lever le voile sur la richesse d'une culture, des cultures. Une culture, des cultures. C'est ça l'idée. L'esprit d'ouverture. Contre la globalisation. Contre la mondialisation "à outrance", contre la culture "simple marchandise soumise aux lois de l'offre et de la demande". Contre les mondes unipolaires. Dans les pays arabes en particulier. Un "dialogue des cultures", contre la déchirure dûe au "choc des civilisations", et à une espèce de "guerre des cultures". Pour "plaider en faveur d'une approche ouverte et plurale de la culture et des civilisations". Certes. Certes, oui. Mais tout cela coule de source. C'est comme être contre le racisme, ou contre l'exploitation des enfants par des multinationales dans certains pays du Tiers Monde. Oui, bien sûr. Il n'y a qu'à voir comment Beyrouth s'est fait belle pour accueillir le Sommet 2001.
Mais ne serait-ce pas aussi ne comprendre que très partiellement les objectifs de Senghor ? Qui souhaitait, conjointement au développement de rapprochements multiculturels, voir naître un monde véritablement métissé. N'était-ce pas là l'avenir de la culture au niveau international : un métissage ? Relisez Senghor. La francophonie a des tendances protectionnistes sous ses airs de fausse-ouverte-au-monde-plural. Il s'agit de rassembler des communautés, sous prétexte d'échanges linguistiques. Échanges, voyages. Enseignement interculturel. Manifestations thématiques (films, théâtre, etc.). Technologie de l'information. Mise en place d'instruments d'information. Aide à la production culturelle. Protection de cette production. Il y a des ambiguïtés si pesantes dans ces projets qu'il convient de le souligner. Soulignée l'existence de minorités, de communautés à l'intérieur d'autres communautés, soulignée la tendance à créer des disparités. La communautarisation est dangereuse. Au lieu de l'enrayer, ces propositions aussi tentantes culturellement qu'elles puissent paraître, ne font qu'aggraver et créer ce type de phénomènes.
Un nouveau type de metissageTRONG>
Les moyens mis en oeuvre pour ces politiques pourraient être utilisés pour d'autres rencontres, beaucoup plus enrichissantes. Pour un véritable métissage. Pour l'invention de Jeux Olympiques culturels. Un olympisme culturel. Du genre des fêtes du livre internationales, des "Lire en fête", des fêtes de la musique mondiales. Cela ne compromettrait pas les cultures régionales, au contraire. Comme l'ambitionne les Sommets : des échanges, des rencontres, mais à une échelle plus grande ; plus stable et plus passionnée à la fois. Pour tous. Cet olympisme culturel ne s'aliène pas à l'acceptation d'une soit-disante mondialisation culturelle sauvage. Au profit des grandes puissances. Plus d'ambition et une nouvelle conception de la culture, un nouveau type de métissage. Comme la protection réactionnaire et à tout prix de la langue française traditionnelle et le rejet unilatéral des mots franglais est pire qu'une affaire de ridicules, les Sommets sur la Francophonie sont dépassés et d'un autre temps. Il conviendrait maintenant d'en venir à quelque chose de plus grand.